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 ·  introduction ·  I ·  II ·  III ·  IV ·  V ·  VI ·  VII ·  VIII ·  IX ·  X ·  XI ·  XII ·  conclusion ·  bibliographie ·

 

I - L'EPOPEE HIPPIQUE (1792-1815)

1. La constitution des corps

2. La remise en selle des corps : l'école nationale d'équitation

3. La manipulation des corps

4. L'honneur

II - L'HIPPIGIE (1815-1852)

1. "Le bovarysme" réglementaire

2. Revenir à la position équestre

3. L'esprit cavalier au service de la stratégie et de la tactique

III - LA CENTAURISATION (1852-1870)

(notes)

 

 

CHAPITRE IX - LA GUERRE DE MASSE ET LA CENTAURISATION

Avec l'avènement de la guerre de masse, les militaires occupèrent une place de plus en plus considérable dans la vie politique. Cette présence, croissante au XIXe siècle ne signifie pas que les militaires étaient dans l'ensemble de fins politiciens et qu'ils jouissaient d'une grande popularité, mais elle prouve le rôle prédominant qu'occupaient les officiers dans l'organisation sociale.

Les rapports entre l'armée et la société étaient nouveaux. L'armée constituait au XIXe une véritable société dans la société qui avec ses règles particulières influençait grandement les moeurs et les idéologies politiques du pays. Par exemple, l'armée offrait le modèle de stabilité dans lequel le capitaine Durand croit, sous la Monarchie de Juillet, "que les éléments sociaux aujourd'hui divisés s'uniront intimement. C'est en elle que la fusion s'opérera... l'armée sera le moule d'où sortira la société de l'avenir" (1). L'uniformisation et la discipline des diverses armes offraient des moyens éprouvés à l'usage des politiciens en mal d'ordre et de modèle. La représentation que l'on se faisait de l'armée n'était pas forcément très justifiée. Se voulant une, l'armée était cependant très composite.

De 1789 à 1870, au gré des révolutions et des coups d'Etat, les régimes se succèdèrent. Trouble et insurrections scandaient leur courte existence. Instrument au service du régime du jour, qui n'était pas forcément celui du lendemain, l'armée était indécise et divisée.

Les combinaisons gouvernementales devaient obligatoirement se garnir de militaires ou bien s'assurer fermement de leur soutien. Les récits des grandes journées insurrectionnelles de 1789 à 1870 montrent comment chacune des importantes initiatives politiques s'assurait au préalable de la faveur d'une bonne partie des officiers. Par exemple, le 26 novembre 1851, tous les généraux de l'armée de Paris, soit vingt deux, avaient juré fidèlité et dévouement au Prince Président pour le jour où il conviendrait d'agir (2).

François Arago fut le seul ministre de la guerre à être un civil sous la Seconde République. Ce régime apparaissait aux militaires comme une réaction des civil contre 1es militaires. Jusque là les monarques portaient un uniforme d'apparence militaire, hommage indirect rendu à l'armée. Endossant l'uniforme, Napoléon III remettait à l'honneur l'armée. Il restitua au monde militaire sa splendeur et son éclat.

Les changements de régime augmentaient les tensions idéologiques au sein du corps des officiers. De surcroît, le particularisme des armes avivait les conflits entre hommes qui ne provenaient pas des mêmes milieux sociaux.

Les officiers de cavalerie sortaient des milieux aristocratiques ou fortunés. Aristocratie et fortune, qui pouvaient être de fraiche date, étaient nécessaires pour briller, paraître et tenir son rang. Par exemple en 1834, du Casse, sortant de Saint Cyr, avec un numéro lui donnant droit à la cavalerie, fut placé dans l'infanterie parce qu'il avait été boursier à la Flèche et à Saint Cyr, car il était censé ne pas avoir les moyens de subvenir à ses dépenses dans un régiment à cheval. Dix ans plus tard, Brincourt évoque la même sélection. Vingt ans après, Marie-Paul d'Ussel observe à Saint Cyr l'attitude des futurs cavaliers et disait qu'ils étaient des jeunes gens appartenant en général à des familles nobles, riches ou haut-placée : ils étaient très fiers de leurs éperons (3). Le maréchal Random, ministre de la Guerre de 1851 à 1867, le confirme dans ses mémoires.

Dans son souci de s'organiser comme un corps vigoureux et structuré, l'armée s'imagine aussi avec une tête, une élite. Longtemps les officiers de cavalerie avaient occupé cette position prestigieuse. Afin de mieux coordonner l'armée dans la bataille un corps d'état major s'imposa progressivement à l'armée toute entière. Avec la création d'un corps d'état-major, les cavaliers durent partager avec des officiers venus d'autres armes. Ces derniers ne négligeaient pas donc de monter à cheval pour assumer leur fonction de commandement. Ses membres se vantaient d'appartenir à une arme savante, c'est-à-dire ne faisant pas appel au seul rapport d'autorité mais aussi à d'autres connaissances supérieures concernant la décision du chef.

Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, les états-majors se constituaient de toutes pièces, lors d'une entrée en campagne. En 1783, le ministre de Ségur constitua un corps permanent d'état-major en choisissant dans l'élite de l'armée qui ne pouvait qu'être cavalière.

Les guerres permanentes de la République et de l'Empire n'apportèrent pas une organisation plus élaborée au système esquissé. Sous la Restauration le ministre de la Guerre Gouvion Saint-Cyr, vétéran de la Révolution et de l'Empire fut le principal artisan de l'armature militaire du XIXe siècle et l'instaurateur d'un état-major indépendant des armes spécifiques. Recrutés avec un certain népotisme, les membres de ce nouveau corps s'adonnaient à diverses études approfondies de topographie, d'histoire, de géographie et rédigeaient des mémoires, etc... Bon nombre de notabilités politiques de la France du XIXe siècle sortirent ainsi de ce corps: Mac Mahon et Trochu furent chefs de gouvernement, et de Cissy, Berthaut, Borel, Gresley, Billot, Campenon, Lewal, etc... furent ministres de la Guerre.

L'instauration à la tête de l'armée d'un corps d'état-major était évidemment très critiquée par les différentes armes et notamment par les cavaliers. Au lendemain de la guerre de 1870, dans la réorganisation de l'armée, le corps d'état-major fut supprimé par le général Farre ministre de la Guerre. Le corps d'état-major fut le principal accusé de la défaite de la guerre, incapable d'assumer son rôle globalisant. I1 s'imposera à nouveau plus tard sous une autre forme.

Si les militaires imprégnèrent la société française en profondeur, toutefois l'étude systématique du rôle des militaires dans la vie politique française n'a pas fait l'objet d'une recherche particulière dans le cadre de cette recherche.

Nous nous sommes limités à présenter la manière dont la cavalerie s'est organisée de 1789 à 1870 en relevant la manière dont le cheval devînt l'outil principal et constant de sa volonté d'organisation.

La cavalerie connu une apogée avec les guerres impériales. L'action seule commandait.

L'Empire écroulé, l'arme à cheval conserva son auréole de gloire et figea dans un règlement ce qui lui semblait être le code de ses victoires. La cavalerie en France vivait à cette période étouffée sous la poussière des terrains de manoeuvre, par le règne de formalisme et le triomphe du règlement. Le cheval si important pour cette arme devînt le héros et le principe de toute discipline et moralité.

Le Second Empire essaya de réincarner la dynastie impériale. Les cavaliers se concevaient comme des centaures, en filiation directe avec leurs valeureux ancêtres. La guerre à cheval nécessitait des qualités que seule une véritable élite de cavaliers pouvait affirmer: chacun s'ingéniait à inventer une forme de supériorité établie sur la noblesse de leurs fières montures.

Nous développons ce chapitre en trois temps. "L'épopée" qui permettra de voir comment l'arme cavalière se remodelera selon les données nouvelles de la guerre de masse, sous la République et l'Empire."L'hippigie" est définie comme l'étude du cheval en santé et se constitue comme véritable hygiénisme de la cavalerie. Ce chapître présentera l'évolution difficile de l'arme au cours de la Restauration et de la Monarchie de juillet. Enfin "la centaurisation" exposera le curieux rêve des soldats du Second Empire qui crurent à la scientification de la guerre dès lors qu'ils ne faisaient plus qu'un avec leurs chevaux.

I - L'EPOPEE HIPPIQUE (1792-1815)

La Révolution Française a transformé la nature de la guerre, mais c'est Napoléon qui, pour tout le XIXe siècle restera comme le maître incontesté en ce nouvel art de la guerre. Si dans les guerres du Second Empire, on apprendra surtout ce qu'il ne faut pas faire, dans les guerres de Napoléon, au contraire, les enseignements sont "substantiels et positifs".

Dans les Mémoires de Napoléon cette conception est bien définie."On y voit toujours, de lumineuse façon, ce qu'il faut essayer de faire: et d'abord que la guerre est un art, un art simple et tout d'exécution partant qu'elle ne saurait s'enfermer dans d'étroites ou empiriques formules; ensuite qu'elle est mise en jeu et en équilibre des forces morales, plus encore que des forces matérielles, par conséquent que l'homme prime l'arme; enfin, et parce qu'elle est toute d'exécution, qu'elle repose surtout sur l'énergie des moyens et que "la vraie sagesse pour un général, sera toujours dans une détermination énergique" (4).

La réflexion politique et militaire s'occupera pendant tout le XIXe des conditions morales du commandement.

En regard de cet élément moral, cette "partie divine" de la guerre, l'instruction des troupes passe au second rang des préoccupations. Pourtant c'est par celle-ci que se transmet et se généralise la dimension "morale" de la guerre. Le maréchal Marmont pour expliquer ce phénomène psychologique, dit que les soldats français, impressionnables et nerveux "vaudront toujours dix fois leur nombre avec un chef en qui ils ont confiance, et qu'ils aiment".

L'armée révolutionnaire et républicaine est nationale et improvisée. Le peuple français mis en arme se lève en masse. L'élan est irrésistible contre l'invasion territoriale. Carnot devînt le "grand organisateur de la victoire" de cette armée quelque peu informe. L'armée s'agrandit ensuite et se consolide. Elle est la "libératrice" du sol français tout autant que des peuples. Sous le consulat et l'Empire, l'armée devient sous l'instigation de son chef, devenu Napoléon, conquérante et impérialiste. La "Grande Armée" mourra finallement de ses excés de gloire.

1. La constitution des corps

Le Roi et la patrie formaient depuis longtemps un tout indissociable que le loyalisme général ne remettait pas en question. Proclamer le "salut de la patrie" était une abstraction qui passait par la séparation dans les esprits de ces deux principes.

L'émigration désorganisa l'armée régulière, particulièrement dans la cavalerie. Les officiers quittérent le service dans la proportion des deux tiers. Pour sa part, le "Royal Allemand" émigra en entier. L'émigration privait l'armée des anciens officiers, mais au lieu de compromettre le salut de l'armée et de décourager le soldat, elle ouvrit un champ vaste à l'émulation. Tel militaire qu'on n'aurait pas soupçonné capable de commander un régiment apprit l'art de diriger une armée. Les quartiers de noblesse exigés jusque là furent remplacés par un certificat de civisme, c'est-à-dire de dévouement au principe de souveraineté nationale.

L'ordonnance du ler janvier 1791conserve l'organisation de 1788. Quelques officiers de cavalerie émettent des propositions de réorganisation. Bersiny avait présidé plusieurs fois le comité rassemblé pour juger des différents points de l'ordonnance du ler janvier 1791. La commission espère trouver un moyen pour proposer à la cavalerie un "travail" qui lui garantisse son "invariabilité". Voilà le voeu simple des administrateurs de la chose cavalière. Ce besoin de stabilité après plusieurs décennies de bouleversement dans les références et les doctrines allait pourtant ruiner la cavalerie républicaine. Heureusement pour elle, jusqu'en 1793 elle s'appuiera encore sur des cadres, gentilshommes de l'ancien régime tous dévoués à leur compagnie. Mais, peu à peu, devant l'incapacité politique à réorganiser l'arme, ils désertèrent. Afin que ceux-ci ne partent pas avec les chevaux dont la cavalerie avait grand besoin, une épuration des compagnies de leurs nobles et suspects se généralisait redoublant les manques d'encadrement (a).

Les cadres supérieurs des armées de la République ne sont pas seulement, selon l'idée reçue, les sous-officiers de l'armée royale. Ces officiers occupaient principalement sous l'Ancien Régime des emplois subalternes ou sédentaires. Les anciens porte-étendards et lieutenants forment la grande majorité de ceux qui sont parvenus aux grades supérieurs (5).

Après le départ des officiers nobles, les problèmes étaient de deux ordres: comment remplacer ceux-ci, c'est-à-dire qui met on au commandement des troupes à cheval ? Comment organiser ce "corps" et comment le rendre opérationnel ?

Le ler janvier 1791, les noms des anciens régiments furent remplacés par des numéros. Le 12 septembre 1791, les quatre compagnies de gardes du corps de la maison du Roi furent supprimées.

Le 5 juillet 1792, l'Assemblée Législative déclare "la patrie en danger". C'est parmi les volontaires de 1792 que l'on voit les futurs grands meneurs: Masséna, Augereau, Murat, Kléber, Hoche, et Marceau. Les régiments de cavalerie virent aussi affluer beaucoup de jeunes engagés. Les effectifs grossirent tout à coup.

En 1792, la cavalerie comprenait :

  • les deux régiments de carabiniers, considérés comme une troupe d'élite dans la cavalerie,
  • les cavaliers à proprement parler
  • les dragons,
  • les chasseurs qui furent en très grande vogue,
  • les hussards, qui avant la Révolution, écrit le capitaine Picard, "se composaient d'étrangers pris à la solde, que des moeurs suspectes, des habitudes hardies, semblaient vouer tout exprès aux hasards d'un service de coureurs ou d'aventuriers de guerre. Il existait encore dans ces régiments trop d'étrangeté entre les hommes et trop de disparité entre eux; le langage, les goûts, les moustaches et les balafres des anciens auraient juré avec l'éducation, les manières et le teint frais des enrôlés volontaires".
  • des corps francs de toute sorte. Ils se formaient eux-mêmes et prenaient des noms particuliers (les hussards de la Mort, de l'Egalité, etc...).

Après une période de volontariat, il fallut une loi pour établir le principe du service obligatoire que pourtant la Constituante avait condamné en supprimant les milices.

C'est Carnot qui proposa et fut chargé d'exécuter la réquisition permanente des Français (août 1793). Ce fut la levée en masse. La cavalerie fut réorganisée en corps plus distincts. En 1794, la cavalerie comprenait: 29 régiments de cavalerie, 20 régiments de dragons, 23 régiments de chasseurs, 11 régiments de hussards. Les dragons, les chasseurs et les hussards sont compris sous la dénomination de cavalerie légère; les 29 régiments de cavalerie s'appellent eux "la cavalerie".

La cavalerie proprement dite opérait du reste comme la légère et ne s'en distinguait que de nom. La raison d'être de cette distinction est floue et semble simplement s'expliquer par la tradition de sa double origine .

La cavalerie était circonscrite au rôle de protection immédiate et disséminée dans les divisions. Et jusqu'à la création des corps d'armée par Napoléon, l'armée ne fut qu'une agglomération d'un nombre plus ou moins grand de petites unités régimentaires qui se suffisaient à elles-mêmes.

La tactique se caractérise par les initiatives individuelles et instinctives des jeunes troupes. Le moule règlementaire n'était plus trop appliquée et sévère. Chez les deux ennemis, la guerre se fait en cordon, avec la recherche d'une intensité égale sur tout le front. L'idée n'était pas encore née d'une concentration des forces sur un seul point pour briser la résistance et désorganiser l'ennemi en menacant sa ligne de retraite. Dumouriez eut l'idée de la concentration stratégique, mais non encore celle de la concentration sur un point de champ de bataille. Carnot essaya d'appliquer 1'une et l'autre.

Mais la direction de la Révolution était susceptible et exigeait l'occupation de tous les villages de la frontière sous peine d'accusation de trahison. On conserva donc le système en cordon. La frontière révolutionnaire devait être faite de corps. La République égalitaire est d'abord une volonté pour assembler un grand corps.

Les rouages de l'armée ainsi divisée en petits détachements d'une grande indépendance, étaient peu compliqués. On trouvait facilement des chefs pour les commander et la décentralisation étant assurée dans une large proportion. On pouvait entrer en campagne tout de suite sans attendre les combinaisons d'ensemble qui demandent du temps et beaucoup d'habileté dans l'exécution. On s'en remettait donc à l'ardeur de chacun et à l'inspiration des commandants de division. Ceux-ci, compte tenu des circonstances pouvaient être moins sévèrement choisis et leurs fautes en tout cas ne se ressentaient pas sur l'ensemble de l'armée.

Le ravitaillement de ces petites unités se faisait directement sur le pays. Cette méthode était la plus pratique et la plus souple. Elle contribua à accentuer l'esprit d'offensive. La nécessité de vivre sur le pays poussa l'armée française à l'invasion.

Stendhal, quelque temps concerné par les affaires militaires, relate qu'en 1794 "notre sentiment était tout renfermé dans cette idée d'être utile à la patrie. Tout le reste : l'habit, la nourriture, le vêtement, n'était qu'un misérable détail éphémère".

L'état général de la cavalerie était déplorable. Le représentant du peuple Pflieger a bien jugé la cavalerie mise en place par la Convention. Il l'avait examinée "sous tous ses rapports". Au cours de son inspection des dépôts des armées de Sambre et Meuse, du Nord et du Rhin et Moselle, Pflieger écrivait à son ami Rewbell, le 16 frimaire An IV (7 décembre 1795) : "J'ai attrapé une fichue commission. Je ne peux assez te dépeindre le mauvais état dans lequel je trouve la cavalerie de l'armée du Rhin. Point d'argent, les caisses sont vides. Point de chevaux que des extenués et malades. Des soldats sans habillements. Point de remèdes, point de fers pour les chevaux. Enfin je manque de tout. Ce qui est pire, point de discipline. De mauvais sujets, voleurs. Des officiers, des sacs à brandevin, qui ne sont bons à rien et qui sont la cause de notre déroute. Les chevaux fournis sont mauvais, ne peuvent faire aucun service en partie. D'autres ne sont pas acclimatés: le moindre service les ruine. Je ne sais plus d'autre moyen que d'ordonner une levée du cinquantième cheval, que je vous propose, et, changer le mode d'avancement pour les officiers, surtout des sous-officiers. Sans cela, il n'y a pas moyen de relever la cavalerie. Je peux t'assurer que, de vingt deux régiments dont cette armée est composée, au printemps, il n'y aura pas un escadron en campagne par régiment" (6).

Pfliéger envoie un mémoire au gouvernement, en marge duquel il est écrit : "Ce mémoire mérite une attention particulière". Carnot aurait attiré ainsi l'attention du gouvernement sur "l'état actuel de la cavalerie de la République et les moyens les plus probables de la rétablir" (7).

Pfliéger regrette de ne pas avoir de plan pour l'administration de cette arme. "L'existence et l'entretien de la cavalerie ont été abandonnés aux circonstances et au hasard" (8). Pfliéger insiste pour que le Comité de Salut Public sache un peu mieux de quoi la cavalerie est faite. Ainsi, il propose avec prudence que deux ou trois officiers de l'ancien régime viennent à Paris pour donner au Ministre des notions plus justes. "Il ne faut leur donner aucune existence en titre, mais les charger de tous les rapports, et de la partie administrative près du ministre comme simples conseils." Il suggère enfin l'orientation nécessaire pour réussir le redressement de cette arme :"La cavalerie doit être composée de l'élite de la Nation. Pour faire un vrai cavalier, il ne faut pas seulement la taille, la force et l'aptitude, mais il faut encore des moeurs, de la vigilance, l'amour du travail et la volonté de la discipline. Il faut procéder sur le champ à l'épuration de tous les corps, renvoyer à l'infanterie la plus forte partie des hommes que l'inconstance et la paresse en ont tirés. C'est la marche que l'on doit tenir pour tous les jeunes gens des villes, petits maîtres à prétention, trop occupés de leur personne pour prendre soin de leur cheval" (9).

Les cadres de la cavalerie ayant émigré ou démissionné "de toutes les armes, la cavalerie est celle qui a le moins de bons officiers: on le doit aux différents modes d'avancement qui ont eu lieu et qui ont porté tous les maîtres ouvriers, les recruteurs, les blanchisseurs, les maréchaux les trompettes, les vivandiers, à la tête des régiments par rang d'ancienneté de service depuis la loi du 20 septembre 1790". Il continue ses critiques. "Les comités de gouvernement n'ont guère mieux choisi : il est vraiment honteux de voir par quoi notre cavalerie est conduite."

Pfliéger va enfin à l'essentiel et propose l'épuration de cette arme de tous les sinistres individus qui l'ont envahie: "la cavalerie est indispensable à la guerre et à elle seule si elle est mal dirigée et mal gérée; elle pourra seule engloutir les finances de l'Etat".

Le représentant du peuple souhaite alors le renouvellement de la fonction d'inspecteur de cavalerie: "les inspecteurs doivent étre choisis parmi d'anciens officiers supérieurs dont les services impriment le respect et la déférence; leurs connaissances doivent s'étendre sur toutes les branches de l'administration de la cavalerie parce que leurs fonctions les comprennent toutes" (10).

Pfliéger sollicite donc, après le constat de faillite de la cavalerie de la Convention, de reprendre des cavaliers nobles, anciens officiers supérieurs de la couronne. Il lui semble que ce serait une bonne garantie pour pallier le délabrement constaté de la cavalerie. Pour mieux appuyer sa proposition Pfliéger décrit qu'il "faut des hommes froids, justes, clairvoyants, incorruptibles, fermes et sévères, leur autorité doit avoir une grande latitude car les abus qu'ils ont à réprimer sont immenses".

Pfliéger est convaincu que "l'anéantissement et la perte de nos chevaux ont une infinité de causes, qui toutes découlent de l'ignorance et de l'indiscipline".

Ce rapport au Directoire donne un vif aperçu de la situation désastreuse que la Convention avait laissée derrière elle. Dans l'emploi de la cavalerie en campagne, le commandement était devenu incapable de prévoir la fiabilité des officiers dans les opérations. Le commandement prend dès lors l'habitude de toujours faire faire les reconnaissances par ses officiers d'état-major au détriment des officiers des régiments. Une proportion considérable des officiers d'état-major provient des rangs de la cavalerie.

En ce qui concerne l'instruction des cavaliers, elle se fait de fait véritablement en présence de l'ennemi. Gouvion Saint-Cyr (1764-1830), futur ministre de la guerre de Louis XVIII, fait remarquer dans ses mémoires, que "c'est le contact prolongé avec la cavalerie prussienne, pendant la période de ralentissement des hostilités précédant le traité de Bâle, qui a instruit les troupes à cheval des armées du Rhin et de la Moselle".

Toutefois, par exemple, le jour de la bataille, à l'armée du Rhin sur 5000 cavaliers, on est obligé de faire sortir 1500 recrues du rang parce qu'elles ne savent pas monter à cheval et leurs montures ne sont pas dressées.

Sous le Directoire, on s'essaya à la paix. Le traîté de Bâle était signé en 1795 par la presque totalité des puissances coalisées reconnaissant la démarcation des frontières de la nouvelle république française. Ce fut une époque de désarmement. Mais ce fut aussi l'occasion de tirer les leçons des années précédentes.

En 1796, on commençait à voir la nécessité d'avoir des masses de cavalerie en avant des armées pour le renseignement. Dans ce but, les généraux en chef, Hoche d'abord, Moreau, Jourdan, puis Bonaparte, enlevèrent à chaque division son régiment de cavalerie pour en faire des brigades et des divisions de réserve. Ces corps de cavalerie formaient une force à la disposition exclusive du général en chef. L'infanterie n'ayant plus d'escadron à sa disposition ne recevait donc de nouvelles des positions ennemies que du général en chef. Napoléon écrivit que l'infanterie perdit de ce fait le moral en "devenant impressionnable et inquiète". I1 en conclura que l'infanterie doit être pourvue d'une cavalerie pour sa protection immédiate.

Le Directoire organise deux aspects dont le Comité de Salut Public avait signalé la carence : la surveillance des corps à cheval par des inspecteurs, et la remise sur pied d'une école d'instruction des troupes. Le Comité de Salut Public avait déjà décidé la création d'inspecteurs généraux dans chaque armée. Mais ce fut Petiet, en conformité avec le voeu du Directoire, qui arrêta le texte d'une instruction, le ler ventose An IV (20 février 1796) sur les fonctions des inspecteurs de la cavalerie.

Les inspections commençaient par une revue des régiments qui avait concrétement pour objet les six missions suivantes:

  • "de constater le nombre et d'examiner l'espèce d'hommes et de chevaux qui composent les corps
  • de voir si les recrues et les hommes de la première requisition sont d'une bonne qualité
  • de voir si les chevaux de remonte sont de l'espèce convenable à l'arme dont sera le corps
  • de connaître en quel état sont toutes les parties de l'habillement, de l'équipement des hommes et des chevaux,
  • de connaître la situation des caisses et de l'administration,
  • d'examiner l'instruction du corps".

Lors de l'examen par l'inspection, les régiments manoeuvraient d'abord en détail, puis en masse, les officiers et sous-officiers étant appelés à exercer les fonctions de leur grade et celles du grade supérieur. Bref, le gouvernement de la république arrivait à imposer une surveillance draconnienne à une arme qui ne l'aurait jamais accepté sous l'ancien régime.

Par les rapports détaillés des inspecteurs, le ministre connut à chaque instant l'état véritable des troupes à cheval, leurs besoins de toute nature et les mesures les plus propres à les satisfaire. Cela fonctionnait tellement bien que le pouvoir des inspecteurs fut renforcé en 1797. Chaque inspecteur devait aller plus loin et plus précisemment :

  • "surprendre un corps, c'est-à-dire chercher à le voir subitement, tel qu'il est (...)
  • passer en revue préparatoire tout le corps rassemblé, sous les armes (...)
  • passer une seconde revue, dans laquelle il constatera et examinera dans les plus grands détails l'espèce des hommes et des chevaux dont le corps est composé (...)
  • faire exercer et manoeuvrer le corps en masse (...)
  • chercher à conna1tre quel est l'esprit, la moralité de tout le corps (...)".

Le "corps" devient une véritable entité vivante et infiniment détaillable par le gouvernement qui peut le défaire et le refaire ainsi à sa guise. "Il est en effet nécessaire de bien connaitre les rouages multiples d'une institution dont le fonctionnement permet à l'Etat d'être en repos, de repousser les injures, de défendre les lois, la religion et la liberté" (11).

La bonne santé des corps est le but essentiel du gouvernement. Mais la perfection est difficile à atteindre. Le Comité de Salut Public, puis le Directoire, sont hantés par cette exigence d'autant plus ardente que la réalité est loin d'y correspondre. Un tour d'horizon de la cavalerie peut-être donc fait à partir des rapports des inspecteurs, ces observateurs de "corps".

"Le général n'a pu juger que faiblement des manoeuvres n'ayant vu qu'un escadron, faute de terrain et d'hommes en état d'y entrer". Kellermann à la revue du 14e régiment à Avignon, le 2 Prairial An II disait : "Les hommes ne sont pas beaux. Il n'y a pas eu de quoi compléter la compagnie d'élite en anciens : les recrues sont mal choisies, trés difficiles à dresser faute de bonne volonté dans les uns et d'intelligence dans les autres" (12).

Le même Kellermann (1745-1820), vainqueur de la bataille de Valmy le 20 septembre 1792 et qui réprima l'insurrection lyonnaise de 1793, se plaignait encore en inspectant le IIe régiment de hussards à Turin que "l'espéce des anciens soldats est fort belle en général, mais les recrues nouvellement armées sont peu propres à soutenir la beauté du corps" (13).

Le général Berruyer, inspecteur général de la cavalerie des armées des Alpes et d'Italie, adresse un mémoire daté du 10 Prairial An V (29 mai 1797) au Directoire: "On ne peut pas se dissimuler que nos troupes, victorieuses partout, ne sont pas ce qu'elles doivent, ce qu'elles pourraient être".

Berruyer expose alors les causes connues de cet état de fait. Le reméde qu'il propose instamment est de "profiter des premiers moments de la paix pour s'occuper à rétablir la cavalerie, ce qui sera plus difficile que s'il fallait former de nouveaux corps, parce qu'il faudra détruire les abus et rompre les mauvais plis des corps existants (...). La cavalerie qui existe en France est absolument nulle et par le défaut des chevaux et par le défaut des hommes. Il faut s'occuper sans délai de cette instruction sans laquelle la cavalerie deviendrait pour l'Etat infiniment plus coûteuse sans pouvoir étre utile" (14).

Là encore Berruyer rappelle la valeur des écoles de l'ancienne Monarchie.

Les autres inspecteurs de cavalerie font les éloges de "l'esprit de corps", lorsqu'ils constatent la présence d'un chef "qui par son zèle, ses connaissances, son excellente moralité, montre à tous le bon exemple, lorsqu'ils le voient secondé par des officiers qui vivent dans une étroite union et savent concilier l'attachement de leurs subordonnés. Ils attachent tant de prix à cette harmonie et à cet ensemble de pensées et d'efforts, qu'ils en font la base de la bonne organisation d'un corps" (15).

Ainsi toutes les inspections relatent les difficultés d'organisation et mettent en avant le rôle des chefs révèlateurs de "l'âme" de son régiment.

Mais l'instruction équestre des cavaliers est aussi déplorable. Tous les inspecteurs le constatent. Ils disent que les hommes ne tiennent à cheval que par habitude et que seulement la pratique de la guerre leur donne une certaine solidité, mais n'en fait point des cavaliers.

A propos des manoeuvres, les inspecteurs notent que même des "corps" qui ont bien servi à la guerre sont incapables de manoeuvrer: "Ce corps qui a parfaitement servi à l'armée, n'a aucun degré d'ensemble. Les détachements multipliés et l'impéritie du chef de brigade en sont cause". Ainsi s'exprime l'inspecteur Bourcier à propos du 8ème chasseurs à cheval. L'équitation manque aux cavaliers pour être ce que l'on attend d'eux tant dans l'allure que pour les effets d'ensemble.

2. La remise en selle des corps : l'école nationale d'équitation

En 1804 est édité le dernier ouvrage du baron de Bohan; la question des haras y est discutée en priorité pour les raisons d'urgence que l'on connait, mais l'auteur discute aussi des problèmes de l'instruction de la troupe. "Si l'art de monter à cheval est celui qui donne la position que l'homme doit prendre et conserver sur le cheval pour y étre avec le plus de solidité et d'aisance si cet art est celui qui donne au cavalier les moyens de soumettre à sa volonté la force et la vitesse du cheval, on ne contestera plus sans doute la nécessité d'attacher cet art à la cavalerie" (16).

Pour l'instruction, on est loin des académies pour gentilhommes. On se sert d'un cheval de bois pour apprendre aux recrues à seller, desseller, brider et charger. On les exerce à monter rapidement à cheval au boute-selle. "La science de l'équitation s'était perdue" dit-on et i1 n'y avait plus d'enseignement qui puisse entretenir un noyau d'officiers compétents. Les institutions avaient pratiquement toutes disparues. En 1792, le manège des pages à Versailles existait toujours avec ses chevaux et les meilleurs instructeurs du royaume.

Le Sieur de la Bigne (1743-1825) avait proposé, en se nommant Labigne, la reconversion du manège en Ecole nationale d'équitation. Faisant droit à cette requête, la Convention laisse subsister le manège de Versailles. Jusqu'en 1796, des jeunes "gens de conditions" venaient toujours y prendre des leçons d'équitation. Parmi ces jeunes gens se trouvait le futur écuyer du Roi Louis-Philippe: le comte de Strada. Les aides de La Bigne, Jardin ainé, Jardin jeune, Coupé et Gervais, l'aidaient à continuer un enseignement académique. En 1793, il émigra et laissa aux deux "instituteurs en chef", Coupé et Jardin ainé, la destinée de l'école avec ses chevaux (elle en comptait 137 en 1796) (b).

Les pouvoirs publics proposèrent sous le Directoire que les troupes à cheval bénéficient d'une manière permanente de l'enseignement du manège de Versailles et le 16 fructidor An IV (2 septembre 1796) un arrêté, transformait le manège en une école nationale d'équitation, reprenant ainsi le projet de la Bigne.

L'arrêté ordonnait à chaque régiment de troupes à cheval d'envoyer à l'école un officier, du grade de lieutenant ou de sous-lieutenant et un sous-officier. Les candidats devaient être choisis par les conseils d'administration des régiments et devaient remplir les conditions suivantes: savoir lire et écrire et "réunir au goût de l'équitation, les qualités physiques nécessaires pour devenir habile en cet art", avoir entre 18 et 22 ans et contracter un engagement de remplir les fonctions d'instructeurs pendant trois ans dans le corps d'origine. Ce cours était fixé à dix huit mois. "On cherchera à atteindre dans cette école toute la perfection possible dans les évolutions militaires".

L'école ne tarda pas à former des instructeurs versés à la fois dans l'art de l'équitation et dans la connaissance théorique et pratique des manoeuvres de cavalerie. Ces instructeurs commencèrent à répandre dans l'armée, dés 1799, une doctrine sûre et une uniformité de méthode bénéfique. Devant cette réussite, le Directoire ordonna la création de deux nouvelles écoles d'instruction des troupes à cheval, établies à Angers et à Lunéville.

Le baron de Bohan résume très bien l'état d'esprit qui prédominait dans la cavalerie à l'aube du XIXe siècle? "L'art de la cavalerie consiste donc à obtenir du cheval toute la vitesse et toute la force dont il est susceptible, et à donner au cavalier les moyens de maîtriser et de diriger cette vitesse et cette force au gré de sa volonté. L'homme et le cheval arrivés à ce point doivent avoir un accord de position et de mouvements, qui de ces deux individus n'en forme plus qu'un seul; de même l'assemblage de ces deux individus doit former les troupes ou escadrons dont la force générale doit être la somme totale des forces individuelles " (17). Bohan énonce aussi clairement le principe du fonctionnement du corps de la cavalerie, qui ne doit être qu'un, avec une volonté, une âme: Le corps gouverné par la République doit étre uni et vertueux. L'esprit de corps tant recherché est enfin trouvé et l'équitation en est le principe. Bohan sent très bien la nouveauté de son explication. Il exprime aussi bien l'exploitation militaire qu'il est possible d'en tirer: "la cavalerie de toutes les nations est l'arme la moins avancée pour les connaissances et le progrès; elle n'est encore qu'un assemblage d'hommes et de chevaux, on dirait que l'art et la science qui doit la préparer et développer ses forces est encore à créer" (18).

Bohan ne s'arrête pas là; il a une vision très claire du rôle politique de la question chevaline. "On ignore jusqu'à quel point le Gouvernement peut commander, restreindre et prohiber; mais on sait qu'avec la confiance qui l'entoure, il peut tout obtenir des Français" (19). Bohan trace donc très pertinemment le rôle de la cavalerie impériale tel que l'Empereur sut l'utiliser. D'autres réflexions, plus connues aujourd'hui conforte ce renouveau stratégique qui nécessite une cavalerie permanente.

Guibert, théoricien français célèbre, ne vit point la mise en pratique de ses idées car il meurt prématurément en 1790 à l'âge de 47 ans. C'est lui qui prédit, bien avant Clausewitz, que la guerre allait changer de nature à partir du moment où les soldats seront citoyens et les citoyens soldats. La guerre devient dès lors la querelle des peuples et non plus seulement celle des ministres ou souverains. "Dans la cavalerie, il faut manoeuvrer en grand pour savoir manoeuvrer. Un des plus grands inconvénients de la faiblesse de nos régiments, est qu'ils n'ont pas l'habitude des grandes manoeuvres; c'est qu'ils sont exercés sur de trop petits fronts; ainsi quand il faudra manoeuvrer en ligne, et la cavalerie étant portée sur le pied de guerre, les chefs d'escadron et de régiments se trouveront perdus dans des proportions auxquelles ils ne sont pas familiarisés. Il leur faudra du temps, malheureusement peut-être des échecs, pour se former la tête et le coup d'oeil. C'est la même raison qui milite si fortement pour que la cavalerie soit entretenue sur le même pied qu'à la guerre" (20).

Guibert est conscient de la nécessité d'adapter les armées aux nouvelles dimensions spatiales de la guerre. Les"échecs" et les "revers" qu'il prévoyait avaient été le lot des armées de la République. En paix, la préparation active, sur des bases concrétes et équivalentes des mouvements de guerre donne aux armées de Napoléon les atouts maîtres que l'Empereur exploitera. Ainsi les opérations et démonstrations préalables à la bataille sont devenues aussi décisives que la bataille elle-méme.

3. La manipulation des corps

Lors de son avènement, après le coup d'Etat du 18 Brumaire (9 novembre 1799), Bonaparte monte à cheval pour haranguer la troupe. Or, le premier consul ne connaissait pas, l'animal natif d'Espagne et particulièrement fougueux que lui avait prêté au dernier moment l'amiral Bruix (1759-1809).

Bonaparte déclame sa première phrase. Surprise, sa monture fait un écart, pointe et volte de sorte que son cavalier n'est plus occupé qu'à garder son équilibre. Le discours est interrompu. Les grenadiers regardent la scène. Que va-t-il advenir de ce pouvoir fraîchement conquis et encore bien fragile si celui qui le détient vide les étriers ? Les foules sont sensibles au symbole que représente ce genre d'incident. Le cheval heureusement finit par se calmer et l'aventure se termina bien (21).

Si le premier Consul changea la manière de faire la guerre, Napoléon développera considérablement les propriétés stratégiques et tactiques existantes de la cavalerie. Il en fera dès lors son instrument de domination. Sur le champ de bataille, comme pour sa politique, ce qui compte c'est, comme il aimait à le rappeler, la recherche des décisions.

Les corps d'armée sont créés et remplacent définitivement les divisions mixtes (camp de Boulogne, 1803-1805). En mars 1802, le traité d'Amiens met fin à toutes les hostilités et cette trêve permet au premier consul de réorganiser son pouvoir militaire.

Napoléon conçoit l'emploi de la cavalerie par masse. Il y distingue en méme temps le rôle spécial à attribuer à chaque subdivision de l'arme. La grosse cavalerie retrouve un rôle déterminant. En 1803, elle reprit le casque et la cuirasse qui avaient été délaissés sous Louis XIV. Elle représente dans l'ensemble de la cavalerie, la puissance. "Elle est dans ce grand corps, le bras qui frappe pour détourner les coups portés aux yeux percants de la légère". La grosse cavalerie permet en imposant sa puissance à la "légère" d'explorer le front et ainsi de jouer son rôle éminent de renseignement.

Napoléon pour faire agir sa cavalerie en masse, la divise en deux :

  • une cavalerie des corps d'armée, composée de la cavalerie légère (brigade ou division)
  • la réserve de cavalerie composée de divisions que Napoléon tient "dans sa main" pour s'en servir soit dans l'exploration, soit dans le combat, soit dans la poursuite, selon les circonstances.

I1 considère cette réserve comme bien à lui, il l'économise sachant qu'il n'en aura jamais assez pour l'acte décisif.

Le commandement de cette réserve est généralement donné à Murat, mais cela ne veut pas dire qu'elle agit toujours unie. Murat centralise la direction des détails d'organisation et de discipline. En marche et au combat, Murat en commande le groupe le plus important, mais il a très peu d'initiative. L'Empereur le dirige et le contrôle. Napoléon pénétrera chaque détail sans jamais perdre de vue l'ensemble. Si cette centralisation fut la raison de sa domination, elle fut aussi celle de sa ruine. Des généraux deviendront, sans lui, incapables d'initiative heureuse. Bref, la cavalerie de réserve est l'exemple type du coursier, entre les mains de son maitre: "Prête à s'élancer, cette cavalerie mâche son mors sous les doigts serrés de ce maitre qui laisse parfois s'allonger les rênes, mais ne les abandonne jamais" (22).

Le 11 octobre 1806, l'Empereur est certain d'une concentration ennemie vers Iéna et Weimar: "Mais l'ennemi va-t-il se maintenir sur son flanc derrière la Saale, en profitant de ce rideau; n'est-il pas déjà en route pour Leipzig et vers l'Elbe? A la cavalerie de savoir. Et maintenant il ne s'agit plus de reconnaitre un point fixe peu éloigné; on la lance en plein galop à la recherche de l'ennemi, où qu'il soit..." (23).

L'Empereur a comme préoccupation majeure de concentrer toutes ses forces pour le combat. Savoir rassembler ses forces, tout subordonner à la nécessité d'obtenir une victoire décisive, telle est la condition première de toute stratégie efficace et rationnelle. La cavalerie sert à repérer où se trouve l'ennemi et, en informant le commandant en chef, à orienter le reste des forces vers l'objectif précis du combat. d'une armée oblige l'accroissement des masses d'exploration et la plus grande ampleur de leur action. Plus l'effectif de l'armée est considérable, plus sa profondeur s'agrandit, plus il lui faut d'espace et de temps pour prendre ses dispositions de combat, d'où la nécessité d'aller chercher le renseignement le plus loin possible. C'est le but de l'exploration de la cavalerie. Et cette cavalerie prend tous les aspects d'un animal dirigé par un maître vers lequel il revient avec les réponses aux questions posées.

Napoléon savait que l'avantage reste toujours à celui des adversaires qui sait garder la dernière réserve. Cet art de conserver des réserves fut érigée en un véritable savoir militaire caractéristique de la nation française: "Dans l'art de la guerre, Napoléon est resté le maître". Si dans l'histoire, 1805 et 1806 apparaissent comme la plus géniale manifestation de l'art de la guerre, 1813 et 1814 offrent en surcroît la plus extraordinaire affirmation de la puissance morale'' (24).

La cavalerie sans étre la force massive et centrale de l'armée, reste néanmoins cette puissance indispensable pour voir et achever l'ennemi. "L'infanterie a besoin de la cavalerie pour s'éclairer, se flanquer, couvrir ses mouvements, compléter ses succès... Cette arme doit étre considérée comme les yeux et les jambes d'une armée" (25). (c)

La cavalerie va de même sous les ordres du commandant en chef : "La masse de cavalerie qui marche en avant d'une armée, n'a qu'un but: pénétrer jusqu'au corps d'avant garde de l'ennemi et le forcer à se déployer pour le reconnaître. Elle devra auparavant anéantir la masse de la cavalerie adverse qui jouera le même rôle, et pour cela se présenter au combat bien réunie. Les deux cavaleries se trouveront une première fois en présence: la plus nombreuse, la mieux instruite et la mieux dirigée aura l'avantage. Elle poussera alors en avant jusqu'au corps d'avant-garde ennemi qui aura recueilli sa propre cavalerie; si dans cette seconde rencontre il n'y a pas de choc, la cavalerie victorieuse prendra du moins les dispositions nécessaires pour forcer l'infanterie à se déployer et pouvoir faire la reconnaissance. Ainsi, en avant des armées, le choc se produira deux fois: cavalerie contre cavalerie, cavalerie contre avant-garde. Il se produira en outre sur le champ de bataille sur le front ou sur les ailes, suivant la place des troupes de cette arme et dans des conditions analogues cavalerie contre cavalerie ou cavalerie contre infanterie" (27).

La cavalerie tâche de découvrir les mouvements de l'ennemi pour permettre au général en chef de deviner la pensée de son adversaire. La cavalerie réétablie joue ce rôle dans la main de ces chefs.

4. L'honneur

Un ancien élève de la Guérinière, Gratian Merlet avait écrit à la fin de sa vie un manuel de cavalerie édité en 1803. Il rappelle que la tactique et l'art militaire ne sont rien si les cavaliers dont l'on se sert ne savent pas monter à cheval. "Si le cavalier n'a pas une tenue assurée et aisée et qu'il ne sache pas conduire son cheval, le premier ennemi qu'il a à combattre, il s'expose à perdre la vie et même l'honneur qui doit lui être bien plus précieux encore (28).

En effet ce qui intéresse tous les cavaliers et chacun d'entre eux, c'est "l'honneur et la vie", "l'un et l'autre lui donne l'aisance et l'aisance assurant l'aplomb, lui donne la facilité de combattre avec adresse" (29).

Frédéric Masson sera à la fin du XIXe siècle membre de l'Académie française et un des plus fervents apologistes du ler Empire et propagandiste de cette idéologie de l'honneur: "Le cheval est un des éléments des plus importants, le plus important peut-être, fourni par les classes de la société qui hier encore étaient les classes privilégiées et qui restent les classes bien élevées, A cet élément viennent se mêler, et si étroitement que nulle puissance au monde ne pourra plus disjoindre, les éléments sortis du peuple, mais des éléments d'une virilité et d'une intelligence supérieure: car les jeunes hommes qui volontairement s'enrôlent dans la cavalerie ont vraiment la vocation. Ils ont la plupart la passion du cheval. Ils sont familiers avec lui dès l'enfance par métier ou par goût. Ils savent s'en servir et le ménager. Vite, ils acquièrent par le cheval la connaissance du métier car ils sont lestes, adroits, intelligents et forts. Au frottement avec les camarades d'une éducation supérieure, ils comprennent ce qui leur manque et la plupart l'acquièrent vite. Si leurs manières pêchent par quelque point, ils le rachêtent sur le champ de bataille; d'ailleurs, ils peuvent ne point être bien élevés, mais ils ne sont pas communs" (30).

Ces hommes "peu communs", sont appelés par d'autres la "race des hommes d'action". Avec la cavalerie de l'Empire naît un mythe: ce mythe fut fondateur de nombreuses institutions caractéristiques de la France. Masson raconte notamment la cérémonie de retour des cendres de l'Empereur: "lorsque, à minuit, l'Empereur mort passe aux Champs Elysées, la grande revue de ses compagnons, et que brandissant le sabre ou la lance dans leurs mains de rêve, hurlant de leurs bouches d'ombre des cris que nul vivant ne perçoit, les cavaliers défilent d'un galop d'enfer; à mesure qu'ils débouchent du nuage et pendant qu'ils sont devant lui, il se découvre et il les nomme. Pareils à des entités sublimes incarnées en des spectres, on voit leurs uniformes grisâtres, dont la tombe et la nuit ont éteint les couleurs, mais on ne voit point leurs visages. Nul d'eux ne porte sa propre gloire; pour tous ensemble il n'y a qu'un nom, un nom commun et collectif, celui du corps où ils ont servi et combattu. Et ce nom trouvé et prononcé par lui suffit pour qu'ils soient immortels. Grenadiers, cuirassiers, chevau-légers, dragons, chasseurs, hussards, gardes d'honneur, ils passent dans le rêve à ce point grandis par l'imagination des peuples à ce point héroïques et superbes que nul soldat des temps passés ne sont pour leur être comparés, qu'ils emplissent et bouchent l'histoire. Ils ont été les derniers chevaliers. Avant que la guerre se transformât de façon à rendre en théorie presque nul 1'effort individuel avant que par la perfection des moyens de détruire, elle ne prit, au moins sur le papier et dans les livres - car nul ne sait ce que donneraient les faits - ce caractére de sauvagerie scientifique qui prohibe le développement des vertus personnelles, il s'est trouvé un espace de vingt années où l'homme a donné un libre jeu à ses instincts de combativité, a montré ce que son coeur peut contenir de dévouement et d'abnégation, a mis l'intelligence la plus aiguisée au service de la force brutale la mieux exercée; et il a ainsi clôturé l'âge héroîque par le plus magnifique des poèmes" (31).

Un autre auteur de la fin du siècle, Jaquier, disait plus prosaïquement à propos de la cavalerie française sous l'Empire, qu'il fallait "étudier ce qui a été fait pendant cette grande époque", car "elle offre plus qu'un simple intérêt historique: c'est encore la meilleure école où nous puissions apprendre ce qu'il faudra faire un jour" (32).

 

 

A propos de la déroute de Waterloo, Stendhal raconte dans la Chartreuse de Parme :

"Le caporal les éveilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait et avait duré toute la nuit: c'était comme le bruit d'un torrent entendu dans le lointain.

  • Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal d'un air naïf.
  • Veux-tu bien te taire blanc-bec! dit le caporal indigné; et les trois soldats qui composaient toute son armée avec Fabrice regardèrent celui-ci d'un air de colère comme s'il eût blasphémé. Il avait insulté la nation.

Voilà qui est fort ! pensa notre héros, j'ai déjà remarqué cela chez le vice-roi à Milan, ils ne fuient pas non ! Avec ces Français il n'est pas permis de dire la vérité quand elle choque leur vanité. Mais quant à leur air méchant, je m'en moque, et il faut que je leur fasse comprendre. On marchait toujours à cinq cents pas de ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de là le caporal et sa troupe traversaient un chemin qui allait réjoindre la route et où beaucoup de soldats étaient couchés. Fabrice acheta un cheval assez bon qui lui coûta quarante francs, et parmi tous les sabres jetés de côté et d'autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. Puisqu'on dit qu'il faut piquer, pensa-t-il, celui-ci est le meilleur. Ainsi équipé, il mit son cheval au galop et rejoignit bientôt le caporal qui avait pris les devants. Il s'affermit sur ses étriers, prit de la main le fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre français : les gens qui se sauvent sur la grande route ont l'air d'un troupeau de moutons... ils marchent comme des moutons effrayés...

Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades ne se souvenaient plus d'avoir été fachés par ce mot une heure auparavant.

Ici se trahit un des contrastes des caractères italien et français; le Français est sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de la vie et ne garde aucune rancune. Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sa personne après avoir parlé des moutons".

STENDHAL, La Chartreuse de Parme, Garnier, Flammarion, éd. 1964, pp. 87-88.

 

 

La cavalerie napoléonnienne et impériale permis à des cavaliers issus de toutes les classes de la société d'accéder à ce bien si précieux aux yeux des Français: l'honneur. Cette glorification légitime la fondation d'une nouvelle noblesse, avec une dimension idéologique particulière qui se développera ensuite dans les milieux politques et militaires. "Il faut que le soldat sache qu'il est de race illustre, il faut qu'il sache que celui qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. Je suis ancêtre! disait un soldat de Napoléon" (33).

II - L'HIPPIGIE (1815-1852)

Après l'Empire qui avait envoyé sa cavalerie dans toute l'Europe sans aucun règlement, vînt l'heure d'écrire mémoires et principes. Le règlement se personnalisa à tel point que l'on parlait de "lui" et de son action, de ce qu'il pense et de ce qu'il ne désire pas.

Le règlement de 1829, par exemple, permettait par sa forme, à tout individu doué de mémoire et de bonne volonté de se croire et surtout de se vouloir instructeur. On en était arrivé à tellement préciser la manière de faire les plus petites choses, que la récitation de la théorie devenait le moyen le plus commode de noter et de classer les gens. Si on pratiquait mal, on était excusé, pourvu qu'on eut bien dit. Les classes d'instruction étaient assurées par les sujets qui disaient bien et pratiquaient le mieux, mais l'obligation de dire selon certaines règles de convention primait. En l'absence de chef, le règlement devenait le corps du chef, prévoyant tout dans le détail. A l'origine de cette règlementation: les anciens soldats de Napoléon.

1. Le "bovarysme" réglementaire (d)

L'ordonnance de 1829 est un premier essai de reconstitution des idées militaires que l'on croyait être celles de l'Empereur.

De "l'avis du règlement" de 1876, elle était dans son principe une sorte de vade mecum à l'usage des instructeurs; elle prétendait surtout à un exposé d'exercices rudimentaires et accessoires: mais par suite d'une déviation progressive, ces exercices étaient devenus la chose principale, puis l'unique but de l'instruction des troupes.

Cette ordonnance représentait bien une oeuvre dédiée à la mémoire; de là un engouement irréfléchi pour l'étude littérale du texte et un oubli des principes sous-jacents. "Nos anciens règlements de manoeuvre se distinguaient encore par une grande précision de détails qui en réalité ne sont que la description minutieuse de figures géométriques ccrrespondant à chaque mouvement; les mouvements y ont été créés pour la surface plane et symétrique d'un terrain de manoeuvre et convention; et, en partant de cette base, la symétrie a enfanté les combinaisons les plus variées propres à satisfaire le coup d'oeil, mais étrangères aux besoins réels de la tactique. L'expérience démontre que cette prévision énorme de combinaison n'aboutit qu'à l'embarras".

Une riche bibliothèque de mémoires de guerre nous est transmise par les vétérans de l'Empire. Mais il est surprenant que les éclats de campagne présents dans tous les esprits aient enfanté un règlement aussi statique. Le Président de la commission chargée de l'élaboration du nouveau règlement de 1829 était le général Oudinot (1791-1863), fils du maréchal (1767-1847). Le général Oudinot avait aussi fait les campagnes d'Empire. Pourtant le règlement de 1829 est une véritable école de formalisme et très éloignée des leçons tirées de l'action. Cette situation n'échappe pas à certains.

Les paroles du Général Morand en 1829 à propos de l'ordonnance ne furent point entendues: "Il faut réduire l'ordonnance à quelques pages, rejeter tout ce qui est inutile et au lieu de fausser l'esprit des officiers et de charger leur mémoire par une mauvaise étude, faire en sorte qu'ils n'appliquent leur attention que sur ce qu'il faut faire sur le champ de bataille" (e).

Le général du Barail, dans ses mémoires, s'exprime ainsi en parlant de l'ordonnance de 1829: "mon hostilité contre le règlement de 1829 datait du jour où pour la première fois, j'avais un peloton de cavalerie sous mes ordres, et au fur et à mesure qu'avec le nombre de galons sur mes manches, avait crû le nombre des hommes et des chevaux qui obéissaient à ma voix, j'avais senti croître aussi mon horreur pour ce fatras théatral de commandements et d'exercices enchevêtrés qui ne pouvaient aboutir qu'à des désastres sur le terrain des combats" (34).

Le respect des barettes était causé directement par la terreur du règlement. La lettre se substituait à la force. Le littéral remplaçait l'initiative. Une mémoire bien cultivée en tenait lieu quand sans respirer, on récitait les principes du galop, on était alors sacré sujet d'avenir. "Combien sont arrivés grâce à ce littéral aux plus hautes situations militaires sans autre mérite qu'une mémoire exceptionnelle!"

Une anecdote est légendaire à Saumur: un général inspecteur avait demandé à un élève lors de l'examen de sortie quel était le mot qui ne se trouvait qu'une fois dans la théorie. Tout le monde resta stupéfait devant une question aussi inattendue. Le général fanfaronnant répondit que c'est le mot "nonobstant'' à l'article II de l'école d'escadron qui est ainsi conçu: "lorsque la marche oblique doit s'exécuter du côté opposé au guide, les serre-files conservent leur place, nonobstant le changement du guide"; il ajouta : "Vous voyez bien que vous ne savez pas votre théorie" (35).

2. Revenir à la position équestre

Le marquis Ducroc de Chabannes, ancien officier de cavalerie de l'ancien régime, avait été rappelé en janvier 1815 à Saumur pour y enseigner l'équitation dans cette école renouvelée sous le commandement du général de la Ferrière. Ducroc de Chabannes fut élève de d'Auvergne et à ce titre il enseignait la perfection de l'assiette, base de son enseignement. Il observait qu'il serait chimérique "d'espérer faire manoeuvrer des troupes à cheval avec ensemble et régularité si les hommes dont elles se composent ne savent pas monter à cheval. Autant vouloir organiser un concert avec des individus qui ne sauraient jouer de leur instrument" (36). Tout est dit par Ducroc de Chabannes pour lequel l'assiette du cavalier est l'assiette de la cavalerie (f). Les représentants de la cavalerie royale assurèrent la transition équestre aussitôt reprise par de nouveaux théoriciens qui reformuleront les savoirs reçus à l'aune de leurs expériences militaires. Il leur apparut qu'uen nouvelle science devait être formulée pour le commandement.

En 1815, l'équitation est en grande partie l'affaire des anciens cavaliers du Premier Empire. Ceux-ci mettaient fréquemment sur le même plan les problèmes d'organisation de la cavalerie et ceux de l'équitation. L'art de placer les escadrons avant la charge et l'art de les manoeuvrer nécessitaient des commandements précis postulant que les cavaliers étaient maîtres de leurs chevaux On parlait d'un art de diriger "les masses". Le corps de la cavalerie était pour le chef ce que le cheval représentait pour son cavalier. La "position naturelle" de la cavalerie se pensait comme "la position naturelle" du cavalier sur son cheval. Pendant les années de la Révolution et de l'Empire, on n'avait guère réfléchi aux principes et la "position naturelle" se déduisait de la nécessité. L'Empereur était le règlement vivant de son armée.

Cordier et Flandrin réintroduisirent cependant une doctrine dans l'organisation de la cavalerie. Ils durent réfléchir sur la relation de l'homme et du cheval dans la perspective de l'administration de nouveaux corps. Freville est le nom de guerre de Jean-Baptiste Rémy Cordier. Cet officier de cavalerie vécut de 1771 à 1849. Soldat au 23e chasseurs en 1792, sous-lieutenant au 19e chasseurs en 1796, il passa dix huit mois à Versailles comme élève officier dans l'école d'instruction des troupes à cheval. Il devint lieutenant sur le champ de bataille de la Trebbia le 7 juillet 1799, capitaine en 1803. I1 fut constamment en campagne jusqu'en 1810, année où il est mis à la retraite. Il est alors nommé sous-écuyer à l'école de St Germain en 1811, puis officier instructeur à la compagnie de gendarmerie du Roi en 1814, à Versailles en 1824 et de nouveau à Saumur en 1825. Il en commande le manège de 1825 à 1834. L'influence de Cordier, élevé dans les principes de l'ancienne école française, fut importante à Saumur où passaient tous les élèves officiers de l'arme. Dans une conférence faite en 1812, il expliquait qu'il fallait mettre l'art de l'équitation à la portée de toutes les intelligences.

Son collèque, Antoine Bénigne Flandrin était professeur à Saumur en 1815. Il y professait sur toutes les connaissances se rapportant à l'étude intérieure et extérieure du cheval, à son emploi dans tous les services militaires, à sa conservation, à sa propagation, à son amélioration et à son remplacement, cours dans lequel entrait comme corollaire indispensable une étude de l'anatomie humaine comparée à celle du cheval.

Flandrin nommait son cours l'hippigie. Pour lui, il faut faire de l'hippigie une science complète et spéciale pour l'officier de cavalerie. Il convient d'établir l'unité et l'uniformité en vue de réaliser une militarisation effective. Pour les officiers de cavalerie, l'hippigie, c'est-à-dire l'étude du cheval en santé, doit être un élément de la logistique: l'art de mouvoir les armées.

Cordier est l'auteur avec Flandrin du cours d'équitation de Saumur publié en 1830, en vigueur de 1830 à 1850, remplacé par celui de d'Aure en 1852.

Cordier, héros de l'épopée napoléonienne, apporta une caution essentielle aux idées de Flandrin. Pour eux, l'unité est la marque de toute perfection et le caractère de l'unité est la simplicité. L'art militaire doit viser à se simplifier et à s'unifier dans la rigoureuse adaptation des moyens de l'instruction des troupes à ses fins: son emploi à la guerre.

"De toutes les questions dont la solution importe à l'instruction de la cavalerie, celle relative à la position ou posture, dite plus improprement pose du cavalier, est une des plus importantes: car si une bonne position produit en partie la rectitude des alignements et l'agrégation des masses, elle est avant tout la clef de l'instruction individuelle du cavalier puisqu'elle doit faire de lui un corps d'autant plus facile à porter et à mouvoir, que son poids et que ses mouvements sont plus en rapport avec ceux du cheval et s'y confondent en toutes circonstances. Aucune confiance et partant aucun succès durable en équitation, sans l'aisance que donne une position commode et sans la sécurité que procure une tenue solide. Et cependant, malgré cet intérêt généralement senti et proclamé, comment se fait-il qu'il y ait si peu d'accord dans les opinions à cet égard ? Comment actuellement encore, parmi les personnes que des succès pratiques démontrent familiarisés avec l'usage du cheval, trouve-t-on autant de dissidence ? Pourquoi, dans les régiments, instruits d'après la même ordonnance voit-on encore des différences marquées ? La position doit être naturelle, on écrit tous les auteurs et répétent tous les maîtres; mais la nature est une et ils diffèrent presque tous les uns des autres !" (37).

Pour pallier à cette difficulté, Flandrin propose un principe d'instruction de la cavalerie : "le moyen consiste à mettre celui qui y est soumis à même de se voir, de se juger, de se donner par lui-même des leçons plus profitables et plus attrayantes que celles de ses maîtres dont il n'est pas question d'ailleurs, de le priver. Ces maîtres nous disaient à Versailles : "Regardez-moi et m'imitez". Moi je veux qu'on dise à l'éléve "Regardez-vous, jugez-vous, comparez ce que je vous dis avec ce qui frappe vos yeux et que vous devez ressentir" (38). L'imitation n'est plus la règle, l'art de bien appliquer la théorie donc le règlement, à soi-même la remplace. Il rajoute : "Nous tenons seulement aux principes :

  • le premier point, c'est la fusion aussi complète que possible, dans un intérêt purement militaire, des connaissances qui ressortent de l'étude du cheval appliquée à son emploi,
  • de commencer tout travail par l'exposé des principes sur lesquels la pratique doit s'exercer. En un mot meubler la tête avant d'exercer les membres et faire que les élèves puissent se juger eux-mêmes" (39).

Cordier, envagé volontaire, que le hasard avait dirigé vers Versailles où il reçut les enseignements des piqueurs du prestigieux manège de Versailles, fut écuyer avec Ducroc de Chabannes, à Saumur, de 1815 à 1817. Mais ce dernier ne supportait pas le rationnalisme avec lequel son collègue enseignait l'équitation. En effet, la tradition de d'Auvergne avait parfaitement mis au point une équitation militaire spécifique. Pour Cordier, au contraire, l'académisme était de règle. Deux conceptions s'affrontaient l'une "libéraIe", l'autre "interventionniste", l'une "naturelle", l'autre "volontariste".

Ducroc de Chabannes s'affronta aussi avec le Général de la Ferrière, commandant à l'école, et même avec le ministre de la guerre. Il fut remercié en 1817.

Cordier enseigna jusqu'en 1822, année où un complot fomenté à l'intérieur de l'école entraine sa dissolution. Cordier continue à enseigner à Versailles où l'école s'était reconstituée, il y était alors écuyer en chef. En 1825, il regagne Saumur où est fondée l'école royale d'application de cavalerie. "Sans étre corpulent, il était plutôt massif, et si sa tenue à cheval était impeccable, elle paraissait aussi un peu trop étudiée. Il était toujours d'une correction absolue avec tout le monde, mais sa manière d'être et son maintien restaient toujours un peu compassés et même gourmés (g). Cordier disait que "l'assiette du cavalier étant la base essentielle à sa pose, à sa sureté, à la grâce et à la justesse de tous ses mouvements à exécuter, il est important de la bien établir". Cordier meurt le 14 mars 1849. Le marquis Ducroc de Chabannes fut rappelé à Saumur en 1825, mais il resta très effacé pendant deux ans et meurt le 7 juillet 1835 .

Le débat entre ces deux écuyers fut fondateur car il reprendra un peu plus tard aussi entre Baucher et le vicomte d'Aure. Le roturier reprend et affirme des principes empruntés dans une certaine mesure à l'académisme du XVIIIe siècle s'opposant au noble qui affirme le naturel contre la théorisation. La synthèse semble impossible tant l'équitation correspondait dansd l'un et l'autre cas à des cultures différentes du pouvoir et de la représentation de l'autorité.

3. L'esprit cavalier au service de la stratégie et de la tactique

"Le cheval est pour l'homme son véritable compagnon de guerre. Il faut le choisir avec soin. Le cheval de guerre doit être à la fois leste et vigoureux. Il doit étre ardent, mais docile; il doit avoir une constitution robuste, et son éducation, faite autant que possible en plein air, a du le préparer aux intempéries des bivouacs et aux fatigues de la vie de campagne. Le cheval de guerre a deux propriétés: la rapidité et la force de l'impulsion; il les communique à son cavalier et ce sont là, en effet, les deux propriétés tactiques de la cavalerie" (40).

Le lieutenant-général Maximilien Lamarque écrivait dans le premier numéro de la revue Le spectateur militaire en 1826, que la stratégie était l'art de diriger les forces sur les points importants, l'art de découvrir les points par 1eur analogie avec les principes fondamentaux de la guerre. Ces principes fondamentaux de la guerre à cheval étaient enseignés à Saumur imprégnés du débat entre "volontariste" et "naturaliste". La stratégie était définie comme la "marche naturelle", son sens étymologique disait Lamarque (41).

Un débat fondamental sur la stratégie et la tactique s'engage sous la Restauration et va durer jusqu'en 1914. En 1826, un auteur signant B.R. écrivait dans la même revue que "le mot stratégie" ne se trouve dans aucun ancien dictionnaire: c'est donc un mot nouveau qu'il est nécessaire de définir. "J'entends par stratégie une combinaison de divers grands mouvements pour arriver à un résultat unique" (42). Jean Thomas Rocquancourt (1792-1871) officier d'état-major, écrit un "cours élémentaire d'art et d'histoire militaire" où il affirme que "l'art militaire... n'est autre que celui de vaincre une plus grande force avec une force moindre". Voilà quelque chose de très équestre !

Pour Rocquancourt, il faut trouver le moyen d'agir le moins possible pour le plus grand rendement: le règlement devient le missel de l'art militaire. L'art de la guerre se confond de plus en plus en cette période de paix avec la science administrative: deux citations peuvent illustrer ce propos "l'officier chargé d'un commandement à l'armée, ne peut espérer de succès que par l'application intelligente des préceptes renfermés dans l'ordonnance du 3 mai 1832, sur le service en campagne, il est donc essentiel de les connaître pour s'y conformer autant que possible. L'étude de cette théorie est surtout très importante pour celui qui n'est pas passé par les épreuves de la guerre: la parfaite connaissance de ce règlement peut seule suppléer à l'expérience et donner le moyen de se tirer des positions difficiles " (43).

"La connaissance approfondie de tous les besoins des troupes, soit en paix, soit en guerre, et des meilleurs moyens pour faire face à tous ces besoins de la manière la plus économique, c'est ce que j'appelle la science de l'administration" (44).

Le général Pelet dans son article "De la division" pense que l'organisation des troupes a pour but de les rendre capables d'exécuter toutes les opérations de la guerre et de les maintenir dans cet état pendant la paix" (45). La pensée sur le rôle politique de l'armée s'affirme très nettement à ce moment-là. "L'Etat qui ne saurait pas se défendre, cesserait bientôt d'exister. La guerre devient ainsi une condition de l'existence politique" (46). Il s'agit non seulement d'une science administrative mais aussi d'une science politique car c'est la pensée de la guerre , de l'affrontement, qui s'imposera une représentation des temps de paix.

L'officier de cavalerie d'Aldeguier (1797-1859) avait été un des rédacteurs de l'ordonnance de 1829 que son livre édité en 1843 reprend et paraphrase, en exposant clairement les objectifs sous-jacents. Les citations qui suivent, illustrent bien l'ampleur de la réorganisation de la cavalerie en fonction du cheval. "Instruire les troupes, c'est leur donner la connaissance et l'habitude des mouvements qu'elles doivent exécuter par la suite; ce sont donc les mouvements qu'on fait à la guerre qui doivent servir de base aux exercices en temps de paix" (47).

"Plus tard, quand les cavaliers seront formés et les jeunes chevaux dressés, quand les uns et les autres auront été ramenés à l'unité, on pourra en réunir un plus grand nombre et les faire marcher sur un plus grand front ne perdant jamais de vue qu'une troupe n'est autre chose qu'un grand corps auquel il serait impossible de se mouvoir d'une manière uniforme si les mouvements n'étaient pas les mêmes en étendue et en vitesse, et si tous les individus, hommes et chevaux, dont elle se compose, n'avaient été formés préalablement les uns et les autres" (48).

"Les colonnes et les lignes de bataille, quel que soit leur front ne sont autre chose que de grands corps qui, dans leur marche et mouvements, doivent se rapprocher, autant que possible de la précision et de la rapidité des mouvements d'un seul homme" (49).

La recherche de l'unité du commandement oblige les officiers d'état-major à mieux codifier les mouvements. D'Aldeguier continue: "tout doit plier sous le commandement du chef qui en est proprement dit la tête: tandis que ceux qui le composent sont les bras et les jambes qui suivent la direction qu'il imprime" (50). "Ainsi une armée n'est autre chose qu'un grand corps divisé et subdivisé en un grand nombre d'autres; mais elle ne cesse pas malgré son énormité et les circonstances incidentes qui se présentent, sur le vaste espace qu'elle couvre, d'être dans la main du général en chef qui la commande, et de concourir, de toute sa force et de tout son pouvoir à l'exécution de sa volonté et dès que cet ensemble, cet accord de volonté et cette unité de mouvements et d'exécutions pour concourir au plan général, sont détruits, elle rentre dans la catégorie de ces réunions d'hommes tumultueuses que leur nombre, en augmentant la division, la confusion et le désordre, rend encore plus incapable d'agir et de se mouvoir" (51).

Pour cela il faut instruire et pour cela il faut des institutions spéciales "pour ramener à l'esprit militaire, dont la décroissance a été plus d'une fois constatée. Il y a déjà longtemps qu'on a dit que, si le Français était guerrier, il n'était pas militaire, en ce sens que dans notre nation, on répugne à la discipline,a l'ordre, à la régle; ayons donc des établissements où cet esprit se conserve et se perpétue: ayons en, surtout dans la cavalerie, afin d'inoculer, dans les moeurs du cavalier, cet amour du cheval, cette douceur et ces soins conservateurs, qui ne lui sont pas aussi naturels que la bravoure sur les champs de bataille, bravoure qui serait sans résultat si le cheval, ce moteur principal, manquait au moment du danger, de la vigueur nécessaire" (52).

D'Aldeguier s'était engagé volontairement en 1813 à 16 ans, au 3e régiment des gardes d'honneur. Retraité en 1845, il avait fait sa carrière sous la Restauration et la Monarchie de juillet. Il est de ceux qui eurent besoin de redéfinir l'expérience de l'Empire et de s'en faire les chantres. Nostalgiques d'une période, ils s'employèrent à la raconter. Le cheval, centre de leurs préoccupations, leur permettait de revivifier ce qu'ils sentaient s'éloigner.

Forts de tels raisonnements, les élèves de Saumur étaient regaillardis périodiquement par les discours patriotique: comme le leur avait exprimé le Prince Président Louis-Napoléon fionaparte le 31 juillet 1849 à Saumur: "Dans cet établissement où se forment de si bons officiers, on n'apprend pas seulement à monter à cheval, mais on acquiert ces habitudes de discipline, d'ordre et de hiérarchie qui constituent le bon citoyen. Ici l'esprit militaire est encore dans toute sa force et Dieu en soit loué ! il n'est pas prêt de s'éteindre. N'oublions pas que cet esprit militaire est, dans les temps de crise, la sauvegarde de la Patrie" (53).

Une fois sortis de Saumur, les jeunes officiers instruisaient les troupes essaimées sur tout le territoire français. Puisque les occasions d'éclats étaient réduites dans la vie de garnison, il se développa un intérêt particulier pour la course. Les courses étaient très en vogue et les vieux officiers ne voyaient pas d'un très bon oeil cette anglomanie. Les jeunes officiers développèrent donc un discours justificatif qui leur permettaient de contrecarrer l'hostilité des anciens. "La chose est nouvelle, oui, mais au moins convenez qu'elle est naturelle, surtout lorsque le turf est hérissé de barrières et d'obstacles, quand il représente presque le champ de bataille avec ses difficultés, et accidents de terrain, quand il s'agit de faire de l'équitation, de courir non avec une vitesse phénomènale, mais une vitesse mesurée, qui n'exclut pas les moyens de conduite, de domination du cheval ; Oh ! alors le turf est le patrimoine de l'officier de cavalerie" (54).

Le champ de course devient le champ de bataille car la course est une bataille qui, loin de faire perdre au cavalier sa souveraineté sur l'animal, aiguise son sens de la domination. Les courses militaires prirent un essort très important dès le Second Empire.

Très vite les vieux officiers ne supportèrent plus l'égoïsme des officiers se désintéressant ainsi de leurs cavaliers. Plusieurs officiers généraux interdirent formellement les courses d'officiers dès 1856.

 

 

" L'HIPPIGIE "

Un officier de santé, A.Fitz-Patrick, né en 1808, retrace dans "Considérations sur l'exercice du cheval" édité en 1836, combien l'hippigie était devenue la science générale pour redonner la santé au corps de cavalerie par le cheval. Cette idée se généralisa avec l'uniformité de l'instruction dans toute la cavalerie. Fitz~Patrick écrit :

"Les nombreuses observations que nous avons été à même de faire, nous ont conduits à reconnaitre que l'exercice du cheval indépendamment de ses bien-faits physiques, influait heureusement sur le moral des individus. Ainsi, par exemple, et en examinant ce même sujet sur une grande échelle, nous voyons les hommes composant les régiments de cavalerie, beaucoup moins soucieux et beaucoup plus gais que ceux de l'infanterie; ils sont plus que ces derniers, portés à la jovialité, et moins qu'eux, cependant, ils ont besoin d'objets de distraction. Cette différence chez les mêmes hommes, appelés aux mêmes travaux, partageant les mêmes dangers, soumis à la même discipline, d'où peut-elle naître ? I1 est évident, pour nous, et pour tous les gens de bonne foi, qu'elle est dûe à l'influence qu'exerce le cheval sur le caractère de l'individu: on ne saurait ni la chercher, ni la trouver ailleurs. Et la preuve la plus évidente que nous en puissions donner, c'est l'apathie, la morosité, le dégoût, qui se font remarquer chez le cavalier qui par quelque cause que ce soit, a perdu le compagnon de ses fatigues, de ses périls et de sa gloire; il semble lorsque cet ami lui manque, que ses facultés intellectuelles l'ont abandonné; il est soucieux, distrait, s'ennuyant de tous et de tout, et cherchant inutilement l'emploi de son temps. A peine est-il remonté, tous les symptômes d'affliction, qu'on avait remarqué chez lui disparaissent. Les soins qu'exige son cheval l'occupent entièrement, et aucune peine, aucun souci, ne trouvent accès dans son imagination. Et ce n'est pas seulement dans la cavalerie qu'on est à même de faire ces observations: tous les hommes qui montent à cheval peuvent également y donner matière ; et certes, ce n'est pas d'aujourd'hui seulement qu'on a remarqué combien les chevaux contribuaient au développement des facultés intellectuelles. On ne peut pas inférer de la différence sensible qui existe entre les caractères des soldats à pied et de ceux à cheval, qu'elle vient des soins que réclame le pansement continuel des chevaux; car si la troupe de ligne n'a pas cette occupation, elle en a d'autre nature et les soldats de l'infanterie ne sont pas plus oisifs que ceux de la cavalerie. Cette différence est due toute entière aux sensations inconnues aux fantassins, et encore que ces sensations différent entre elles, et qu'il y en ait de pénibles, est-il cependant positif qu'elles disposent favorablement l'individu. Il n'est pas rare de voir un homme sans courage s'exposer bénévolement, gratuitement et sans crainte, aux plus grands dangers, s'il monte un cheval qui lui soit connu ; (...) la confiance que lui inspire son cheval l'emporte sur l'instinct de sa conservation (...). Nous avons également remarqué qu'un homme qui monte habituellement à cheval a les idées plus nettes, et formule plus aisément ses pensées: d'où l'on doit nécessairement conclure que cet exercice sert efficacement le développement de l'intelligence" (55).

 

 

III - LA CENTAURISATION (1852-1870) (h)

"La centaurisation c'est-à-dire l'union morale et physique du cavalier avec son cheval" (56).

Epopée et hippigie se confondirent pour laisser une idéologie équestre intégrée où équitation et cavalerie ne faisaient plus qu'une, et où cheval et cavalier avaient fusionnés. Une théorie de la centaurisation fut formulée et s'imposa quasiment comme un nouveau règlement militaire. Cette pensée marqua pour les soixante années suivantes l'institution cavalière malgré les remises en questions sévères de cet "esprit cavalier".

Comme jamais auparavant le cheval devient omniprésent dans les préoccupations de la cavalerie du Second Empire. "Le cheval n'a pas été créé pour la cavalerie, c'est la cavalerie qui a été créée pour le cheval. Le conscrit ou engagé volontaire qui entre dans la cavalerie ne s'engage pas à servir un chef d'Etat ou un gouvernement, il se met au service d'un cheval. Sitôt qu'il est immatriculé il devient le très humble et très obéissant serviteur de ce cheval. I1 lui est soumis, il est son esclave. A partir de ce jour fatal, il ne s'appartient plus, il appartient à son cheval. Il doit refouler ses désirs, résister à ses goûts, renoncer à ses habitudes, pour prendre les goûts, les moeurs et les habitudes de son cheval" (57).

Lancosmes Brèves (1809-1873), page de Charles X de 1825 à 1829, servit un an comme officier au ler carabiniers, et démissionna en 1830, refusant de servir Louis Philippe. Il se dévoua ainsi à la cause équestre le restant de sa vie (58). En 1860; il édite sa "Théorie de la centaurisation" qui est une méthode tendant à former simultanément et le plus rapidement possible les cavaliers de recrue et les jeunes chevaux. La centaurisation est l'application exacte du travail harmonieux des moyens du cavalier: la main, le corps et les jambes ayant pour guide la marche du centre de gravité du cheval. Ainsi, après que le cavalier commence à se rendre maître des mouvements du cheval, l'instructeur doit lui indiquer sommairement et le plus élémentairement possible que le cheval est doué, comme lui de facultés intellectuelles qui dirigent ses actions; que ces facultés, quoique moins étendues que les siennes, n'en ont pas moins une puissance telle que le cavalier se trouve obligé de les reconnaitre; qu'il ne suffit pas de savoir conduire le corps de l'animal, qu'il faut savoir être maître de sa volonté, afin de n'avoir pas à lutter avec lui; or, l'instructeur ne doit pas ignorer que la volonté du cheval s'obtient sans contrainte si, dans l'application du travail des agents, le cavalier sait mettre le degré voulu de sollicitation ou d'opposition" (59).

Les principes de Lancosmes Brèves inquiétèrent un peu, mais cela les rendit célèbres. Depuis quelques temps, l'armée et particulièrement la cavalerie avait à nouveau besoin de trouver la méthode pour "regénérer" les troupes et pour cela elle invitait les écuyers à exposer leur méthode à Saumur où un certain nombre de recrues étaient mises à leur disposition. Lancosmes-Brèves, voulant prouver et faire reconnaître la validité de sa méthode d'instruction simultanée des hommes et des chevaux, avait été autorisé par le Ministre à faire des expériences sur des détachements du ler et 2e carabiniers. Une commission présidée par le Général Grand (60), président du comité de cavalerie et composée du lieutenant-colonel d'Avocourt, du chef d'escadron de la Jaille, des capitaines Effantin et de Mauduit, avait pour mission de juger la nouvelle méthode.

Les expériences de Lancosmes Brèves plurent à cette honorable commission. Elle rédigea un rapport pour le Ministère de la Guerre dont les conclusions traduisent le scientisme appliqué aux enjeux militaires. "Trois sciences gouvernent le cheval principalement : la physiologie, l'anatomie, la mécanique. Toutes les trois ont fourni à M. de Brèves des règles parfaitement applicables d'une compréhension très facile. La physiologie lui a inspiré qu'il ne pouvait y avoir entre le cheval et le cavalier, l'un et l'autre ignorant, l'entente nécessaire au succès du dressage complet qu'autant qu'il y aurait entre l'animal et l'homme une union morale, et pour cela il a travaillé, tout d'abord à établir l'harmonie des deux instincts, harmonie des deux intelligences. Son attention a donc été d'apprendre au cavalier chargé de se lier à son cheval et de le dresser ce qui était l'instinct, l'intelligence, l'expression. I1 s'est attaché, par des exemples faciles, à comprendre et pris dans les habitudes de l'existence commune de l'homme et du cheval à faire concevoir au cavalier que le cheval a, comme lui, des facultés intellectuelles et dans le courant de ces trente lecons, il a trouvé à chaque instant le moyen de montrer qu'il y a toujours, chez le cheval non éclairé, une résistance involontaire et qui entraîne, de la part de l'homme chargé de son éducation, l'obligation de parler à son intelligence...La structure du cheval (l'anatomie) fournissant la connaissance du jeu des muscles sur les os de l'animal, M. de Brèves s'est appliqué à ne pas faire exécuter un mouvement au cheval et au cavalier, à ne pas donner une position à l'un et à l'eutre, qui ne fussent commandés par le jeu des articulations. Il s'est étudié à éviter les défenses du cheval en liant le cavalier au corps de l'animal. Ce travail, il l'a donné pratiquement au cavalier, et c'est dans le travail et le rapport intime qu'il établit constamment entre les points de contact de l'homme et du cheval, que se trouve la principale clef de sa méthode; aussi a-t-il mis dans la tête du cavalier que s'il devait y avoir harmonie entre les facultés intellectuelles du cavalier et celles du cheval, il devait y avoir harmonie dans les mouvements de l'une et de l'autre pour arriver à l'union physique (...) La mécanique a fourni naturellement à M. de Lancosmes Brèves l'ordre et l'harmonie dans le travail du cheval et du cavalier. C'est la marche du centre de gravité du cheval qui a dicté le travail de la main, du buste et des jambes". Cette volonté renouvelée par l'esprit positiviste allait réinsuffler une frénésie d'exercices.

Sous le second Empire, la cavalerie n'eut pas de moments de repos absolu. Tous les ans, à partir de 1858, quatre, cinq et jusqu'à sept régiments, allaient s'exercer au camp de Châlons. En 1868 et 1870, il y eut même deux séries. Il passa donc dans les treize années de l'Empire où le camp ne fut pas réservé à la garde impériale, 70 régiments par les plaines de Chalons. Avec l'Afrique et les campagnes de guerre, avec Lunéville, Sathonay, Versailles, la cavalerie avait des occupations suffisantes et l'habitude du regroupement ne lui manquait pas.

En 1865, toutefois, le septième de l'effectif agissant de la cavalerie, fut supprimé à cause des décisions budgétaires du parlement et Thiers obtient que le contingent annuel fût réduit de 10000 hommes.

Le règlement de 1829 fut revu en 1866 mais l'esprit formel en demeura inchangé. C'est avec ce guide que la cavalerie se présenta à la guerre de 1870. Il n'y a qu'à parcourir les cours de Saumur de la fin du Second Empire pour se rendre compte que l'adaptation de la cavalerie à la guerre n'était pas mise en question. La cavalerie française se sentait l'héritière fidèle de l'empire, des "ancêtres", et les seules difficultés pour les cavaliers étaient de rester en selle le temps prévu par les règlements. Chacun ne voyait que ce qui l'entourait et vouait au cheval un culte naïf: le cheval était l'objet central et exclusif de l'arme.

Voici qu'elle était alors les préoccupations de 1'instruction. Humbert (1827-1871) avait été professeur d'histoire militaire à Saumur de 1860 à 1867. Dans son "Programme élémentaire de Cours d'art et d'histoires militaires", il cite une phrase de Montécuculli (1609-1680) prêchant qu'il fallait cacher le faible d'une armée comme on cache les infirmités du corps (62).A la fin du Second Empire, l'armée était donc devenue une grosse machine où l'instruction ajustait les différentes pièces du mécanisme et l'éducation morale en huilait les rouages. "L'huile est la même pour toute l'armée, cela va sans dire, tandis que le mécanisme varie avec l'arme de l'homme de troupe. Celui que représente le cavalier se complique d'une série de rouages juxtaposés, organisés à part et devant s'engrener avec les autres. Cette série qu'on appelle "le cheval" nécessite pour la bonne marche de l'ensemble, une entière concordance, un emboitage à peu près parfait" (63).

I1 ne faut pas rater le dressage du centaure, et ainsi montrer une infirmité dans le corps de troupe. Alors "dans la main de son chef, le troupier est une arme complexe au mécanisme délicat. Vieille autant que banale, cette comparaison a pourtant le mérite d'être essentiellement juste, aujourd'hui peut-être encore plus qu'autrefois, surtout en ce qui concerne la délicatesse du mécanisme" (64). L'apprenti cavalier devait devenir un vrai centaure et il fallait selon le proverbe qu'il tombe sept fois par jour pour y arriver. Mais avec l'habitude, le jeune cavalier "dans ces nombreuses séparations de corps", trouve le moyen de choir sans se faire aucun mal. Il trotte en cercle durant des heures entières bon gré, mal gré. I1 acquiert cette solidité et cet aplomb à l'usage.

"Mille millions de tonnerres ! s'écria le hussard Gédéon Flambert, j'y vois clair à la fin. Moi qui m'étais engagé pour servir glorieusement ma patrie, je suis tout simplement entré au service d'un cheval, de mon cheval. Encore ai-je bien le droit de l'appeler mon cheval et n'est-ce pas lui plutôt qui pourrait dire: mon cavalier ?" (65).

Si tout un chacun est soumis aux impératifs équestres, la hiérarchie militaire n'y échappe pas. Les officiers supérieurs sont à cheval le plus souvent. Ils ont fait carrière avec le cheval et dans une assez grande mesure pour le cheval. La fin du Second Empire se soldera par une guerre courte la cavalerie voudrait se montrer égale à celle de la légende. Dotée d'une règlementation implacable, elle cherchera en vain son chef.

Les centaures allait redescendre brutalement sur terre avec la guerre de 1870. Le baron Faverot de Kerbrech (1837-1905) entre à Saint-Cyr en 1854. Il est sous-lieutenant au 6ème Hussards avec lequel il fait la campagne d'Italie en 1859. Lieutenant en 1862, il est capitaine en 1866. Il est nommé en 1867 officier d'ordonnance du général Fleury (1815-1884), grand écuyer de France et aide de camp de l'Empereur. Faverot de Kerbrech monte et travaille les douze chevaux de selle inscrits au rang personnel de Napoléon III. L'Empereur, pourtant très bon cavalier ne montait plus à cause de sa douloureuse maladie. D'ailleurs, il suivit les opérations de l'été 1870 de sa voiture, sauf devant Sarrebrück, le 2 août, où il monta l'alezan Héro. Faverot de Kerbrech, le ler septembre à Sedan, apporte au général Margueritte l'ordre de "charger sans retard" et participe lui-même à cette charge mémorable. Comment se présente le terrain de la bataille de Sedan, livrée le ler septembre 1870 ? C'est un triangle dont les sommets sont marqués par le Sud-Est de Bazeilles, le Nord-Est de Floing et le Calvaire d'Illy. Il y a trois kilomètres entre Floing et le Calvaire. Du Calvaire à Bazeilles, il y a six kilomètres et autant pour le dernier côté du triangle. La Meuse coule de Floing à Bazeilles et traverse Sedan.

Les positions françaises sont dans un vaste entonnoir, dominées de tous côtés.

La nuit du 31 août au ler septembre se passa dans un calme relatif, hommes et chevaux étant exténués. Vers 4 heures du matin, le lieutenant de Pierres qui commandait une reconnaissance du 3e Chasseurs d'Afrique, envoya au général Margueritte le renseignement suivant: "la fusillade commence sur les bords de la Meuse. Le Prince Royal est là avec son armée". En effet, les deux armées ennemies réunies formaient un total de 190000 fantassins et de 36000 cavaliers, le tout appuyés par 800 canons. A 6 heures, le canon tonna. La bataille commençait et la fusillade devint très vite vive et incessante. Les deux infanteries étaient aux prises à Bazeilles... La cavalerie attendait un ordre pour jouer son rôle. Le maréchal Mac-Mahon fut blessé et dut être évacué, il désigna le général Ducrot (1817-1822) dont Faverot de Kerbrech était l'officier d'ordonnance depuis quelques jours, pour prendre le commandement.

Ducrot ne fut averti qu'à 7 h 45 et aussitôt il prescrivit le dogagement par le Nord. Cette décision fut très mal accueillie par l'état-major du moment. "La retraite en ce moment c'est le déshonneur, c'est une affreuse déroute!" A quoi Ducrot répond "Attendre quoi? Que nous soyons enveloppés? Il n'y a pas un instant à perdre. Exécuter mes ordres et tréve de réflexions!" Le colonel Robert rétorque: "Il serait au moins nécessaire de prévenir l'Empereur..." ."Que l'Empereur aille se faire foutre où il voudra, c'est lui qui nous a mis dans le pétrin".Ducrot voyait juste, il ne tolérait pas "l'enveloppement": se faire chevaucher par la Prusse !

Le mouvement de Ducrot était en cours d'exécution lorsque le général Wimpffen vint et revendiqua le commandement que le Ministre de la Guerre lui déléguait. Ducrot s'inclina et Wimpffen amorça une contre attaque, il en fit part à l'Empereur complètement désemparé et souffrant. Il fallut dès lors que le mouvement de retraite soit désamorcé pour faire face à l'ennemi. Le général Margueritte fit charger le 3e régiment de Chasseurs d'Afrique afin que le triangle ne se referme point au Nord, seule porte de secours. (Quelques escadrons parvinrent à passer et se retrouvèrent plus tard le 6 et 7 septembre à Versailles). Margueritte chargea dans la direction de Floing. Blessé, Margueritte remit le commandement au général Gallifet. Ducrot vînt à son service."Encore un effort, si tout est perdu, que ce soit pour l'honneur des armes!" ce qui lui valut la réponse restée célèbre : "Tant que vous voudrez mon général, tant qu'il en restera un ".

Faverot de Kerbrech échappa à la captivité tout comme le général Ducrot. Après 1'armistice il sera ensuite dans presque toutes les affaires du siège de Paris. Versaillais, il combat la commune aux ordres du Général Ducrot comme lieutenant-colonel. Il fut comblé d'honneurs et de décorations, il devint général et grand officier de la légion d'honneur; il meurt en 1905.

L'officier au XIXe siècle témoigne par lui-même de l'ambiance de l'époque avec toute sa présomption et toute son imagination. Faverot de Kerbrech militaire de carrière, donne tout son temps à l'équitation et au cheval. Ce vieil officier de carrière, montant son cheval, chaque jour à heure fixe, était une figure légendaire tout comme le souvenir des batailles de l'Empire: le Premier et le Second se confondent maintenant dans l'épopée.

"La guerre de 1870 a pour ainsi dire marqué une profonde coupure dans la vie de l'armée française. Ce ne sont point seulement les conditions du service, les principes d'organisation, les règlements divers qui ont subi de véritables bouleversements: il s'est produit une transformation peut-être encore plus significative dans le caractère, la physionomie, les tendances de l'armée. La défaite impitoyable a jeté une sorte de voile obscur entre les deux époques qu'elle sépare" (66). En 1844, entre les deux époques impériales, le Prince Louis Bonaparte avait écrit dans l'Extinction du Paupérisme que "le règne des castes est fini, on ne peut gouverner qu'avec les masses". Plus de castes, mais certainement une autorité, que le second Empereur voulait d'abord toute personnelle. L'Empire disparut dans la tourmente de Sedan l'Empereur ne montait plus à cheval.

Le général Foy (1715-1825), très célèbre, fut aussi député libéral et avait déjà tiré une conclusion : "Si vous ne montez à cheval, comme un centaure, si vous n'avez l'oeil de l'aigle, le courage du lion, la décision de la foudre, arrière !!! Vous n'êtes pas digne de commander l'ouragan de la cavalerie" (67).

 

 

 

(a) On pourra se rendre compte d'une façon générale de la transformation des cadres supérieurs de la cavalerie par l'examen de deux tableaux d'analyse des effectifs . Le premier (avril 1793), établi avant l'épuration, montre bien la continuité avec les cadres de l'armée royale; le second fait constater dans quelle proportion l'afflux d'éléments nouveaux va modifier la composition de l'arme. En ce qui concerne les chefs de brigade, la proportion des officiers sortis du rang s'est complètement renversée dans le cours d'une année: de 12 sur 63 en 1793, ils sont 57 sur 75 en 1794. Le nombre de ceux qui obtinrent l'épaulette sous l'Ancien Régime passe quant à lui de 51 sur 63 en 1793 à 18 sur 75 en 1794. L'âge moyen augmente d'une année et demie, mais reste néanmoins largement au-dessous de la moyenne qu'il atteindra un siécle plus tard. Pour les chefs d'escadron, 75 sur 129 proviennent du rang en 1793, ils sont 143 sur 166 en 1794. Aprés les épurations, il reste 23 officiers de l'armée royale au lieu de 54. Ici l'âge moyen baisse, passant de 48 ans à 45 ans.

(b) A ce sujet, l'anecdote suivante illustre les conflits dont furent victimes les institutions équestres lors des changements de régime politique. Un jour les représentants du peuple, séduits par la beauté de ces animaux se rendirent à Versailles et demandérent aux anciens piqueurs de la grande écurie formés par MM. d'Abzac et le prince de Lambesc, de mettre à leur disposition quelques uns de ces chevaux pour les monter aux armées, aux revues, enfin pour les utiliser au service de la République.

Voilà les chevaux de la noblesse au service de la République. Les représentants du peuple croyaient donner l'exemple dans les camps. Les piqueurs, connus comme des hommes de cheval des plus habiles refusérent. Les représentants du peuple furieux, les menacérent de la guillotine en leur reprochant leur total manque de civisme. Ils durent obéir. Les représentants du peuple montérent en selle. Mais plus zélés patriotes que bons écuyers, ils furent désarçonnés et les chevaux rentrèrent à l'écurie.

(c) Philippe Auguste Milet, obscur officier de cavalerie, est peut-étre un héros insoupçonné. Il est réquisitionné en 1793 à 19 ans, puis hussard au 9ème régiment en l'An II. On le retrouve sous-lieutenant en l'An VII, capitaine en 1810 et finalement chef d'escadron en 1813. Il avait fait les campagnes des Ans II à VIII aux armées du Nord et du Rhin, l'An XIV, 1806 à la Grande Armée, 1809, 1810, 1811, 1812 en Espagne. Il eut trois blessures et un cheval tué sous lui à Iéna. De ce cavalier, il reste un poème qu'il avait du garder dans sa sabretache de hussard pendant ses chevauchées, et maintenant serré et étiqueté sur les étagères de la Bibliothèque Nationale: "Alors que votre élève assurant ses poignets sans lui presser les flancs approche les mollets. C'est par ce moyen seul qu'un cheval avec grâce obéit sans à coups, qu'il entame l'espace" (26).

(d) Bovarysme : insatisfaction romanesque ; "pouvoir qu'a l'homme de se concevoir autre qu'il n'est" (Petit Robert, éd. 1978, p. 211).

(e) Ces conseils ne seront intégrés qu'en 1876 et placés en frontispice du nouveau règlement qui suivit la catastrophe de 1870.

(f) L'assiette du cavalier est sa faculté d'équilibre à cheval

(g) Ses élèves l'appelaient "le Notaire"! Pourquoi le Notaire? le notaire était au XIXe siècle la figure sociale de la stabilité et de la bourgeoisie foncière et triomphante.

(h) Voir note (55 bis).

(1) DURAND (capitaine F.), Des tendances pacifiques de la société européenne et du rôle des armoes dans l'avenir, 1841, cité par GIRARDET (Raoul), La société militaire dans la France contemporaine (1815-1939), Paris, Plon, 1953, p. 152.

(2) FLEURY (général Emile Félix, comte de), Souvenirs, T.1., p. 59, cité par CHALMIN (Pierre), L'officier français de 1815 à 1870, Paris, 1957, p. 265.

(3) CHALMIN (R.), op. cit., p. 285.

(4) AUBIER, La cavalerie napoléonienne peut-elle encore servir de modèle?, Paris, Nancy, 1902, p. 93.

(5) DESBRIERE (L.T.E.) et SAUTAI (M.F.), Organisations et tactiques des trois armes, Cavalerie, 2e fascicule, Paris, Nancy, 1907, p. 270.

(6) PFLIEGER, Correspondance de l'armée du Rhin et Moselle, An IV (Arch. historique), cité par DESBRIERE et SAUTAI, op. cit., 4e fascicule, annexe.

(7) Id.

(8) Id.

(9) Id.

(10) PFLIEGER, op. cit.

(11) CHOPPIN, Un inspecteur général de cavalerie sous le Directoire et l'Empire : le général de division KELLERMANN (An VII-XI), Paris et Nancy, 1898, p.1.

(12) Id.

(13) Id., p. 50.

(14) Cité par CHOPPIN, op. cit.

(15) Inspection du 13e Chasseurs par le général d'Harville en l'An VI (carton du 13e chasseur, Archives historiques)

(16) BOHAN (baron de), Réflexions sur les haras, Paris, 1804, pp. 77, 78.

(17) Id., p. 68.

(18) Id., p. 65.

(19) Id., p. 28.

(20) GUIBERT, cité par PREVAL, Défense de l'escadron compagnie considéré comme base de l'organisation de la cavalerie, Blois, 1824, p. 114.

(21) Cité par VANDAL (Albert), L'avénement de Bonaparte.

(22) A propos de la campagne de 1806.

(23) DESBRIERE et SAUTAI, op. cit., p. 609.

(24) AUBIER, op. cit., p. 95.

(25) JAQUIER (Léon de), La cavalerie de 1800 à 1815, Paris et Limoges, 1899, p. 51, cité par GOUVION ST CYR.

(26) MILET (Philippe Auguste), Poème didactique et militaire, Madrid, 1813, p. 11.

(27) FOUCART (Paul Jean), Campagne de Pologne, 1806-1807, Paris et Nancy,

(28) MERLET, Manuel théorie-pratique de cavalerie, Bordeaux, 1803, pp.VII, VIII.

(29) Id., p. VII.

(30) MASSON (F.), Les cavaliers de Napoléon, Paris, 1895, p. 5.

(31) Id., pp. 1, 2, 3.

(32) JAQUIER, La cavalerie française de 1800 à 1815, 1894, p. 10.

(33) REIFFENBERG, La vie de garnison, Paris, 1863, p. 13.

(34) BARAIL (Fr. ch. du), Mes souvenirs, T. III, 1896.

(35) CHALMIN (Pierre), L'officier français de 1815-1870, Paris, 1957, p. 287.

(36) DUCROC DE CHABANNES, Cours élémentaires et analytiques d'équitation,

(37) FLANDRIN (A.B.), Matériaux d'hippigie, leçons normales d'équitation militaire, Paris, 1853, p. 3.

(38) Id., p. 23.

(39) Id., p. 86.

(40) VIAL (J.P.), Cours d'art et d'histoire militaires, Paris, 1863, T. II, p. 205.

(41) Spectateur militaire nol, 1826, p. 513.

(42) Id., p. 510.

(43) HUMBERT, Programme élémentaire de cours d'art et d'histoire militaire.

(44) B.R., Le spectacle militaire, 1826, nol, pp. 509, 510.

(45) Le spectateur militaire, 1826-27, T.2., p. 260.

(46) Le spectateur militaire, 1828, T.5., pp. 427, 428.

(47) ALDEGUIER (d'), Des principes qui servent de base à l'instruction et à la tactique de la cavalerie, 1843, p. 131.

(48) Id., p. 139.

(49) Id., p. 151.

(50) Id., p. 152.

(51) Id., pp. 158, 159.

(52) Id., pp. 169, 170.

(53) Saumur, le 31 juillet 1849, dans PICARD, op. cit., T.II, p. 297.

(54) Cité par PICARD à propos des courses d'Angers vers 1850 (août), op. cit., T. II, p. 311.

(55) Cette longue citation est tirée de l'ouvrage de FITZ PATRICK, Considérations sur l'exercice du cheval, 1836, pp. 33 et suivantes.

(55 bis) NOUGARET (Pierre) (1742-1823) compose une quantité d'ouvrages de compilation, dont une Histoire des chevaux célèbres édité en 1810. Il parle des centaures: "les centaures, peuple de la Thessalie furent les premiers hommes qui rendirent dociles au frein des coursiers incomptés ; (...) leurs voisins qui n'avaient point encore vu d'homme à cheval, les prirent de loin pour des monstres et les nommèrent Centaures, mot qui signifie demi-homme et demi-cheval. Les Centaures inventérent aussi l'art de combattre à cheval.

(56) LANCOSMES BREVES, Extrait du procés verbal de la Commission du Ministère de la Guerre, 1860, cité par PICARD, op. cit., T. II, p. 465.

(57) REIFFENBERG, La vie de garnison, 1863, p. 18.

(58) SAVARY de BREVES (Fr.), un aieul de LANCOSMES BREVES, avait été écuyer et gouverneur de Gaston d'Orléans, frére de Louis XIII.

(59) LANCOSMES BREVES, Théorie de la Centaurisation, pp. 61, 62.

(60) GRAND (Louis claude), 1797-1878, avait fait toute sa carrière après le Premier Empire. Il avait fait la campagne d'Espagne en 1823-24 et bien sûr "l'Afrique", 1845 et 1846. Il eut même un bras fracassé par le feu "d'insurgés!' sur des barricades parisiennes en juin 1832, lors des actions répressives dont la cavalerie s'acquittait avec fermeté.

(62) HUMBERT, Programme élémentaire de cours d'art et d'histoire militaires, Saumur, 1866, p. 549.

(63) Revue de cavalerie, T.21, p. 391 : "Classes à cheval".

(64) Id., p. 391.

(65) GABORIAU, Le 13e Hussards, 1861.

(66) Cité par le colonel de Salles dans une conférence sur la tactique de la cavalerie, à des officiers de la garnison de Nancy, janvier 1890.

(67) CHOPIN, op. cit., p. VI., 1898