index   presentation   auteur   galerie  
  table des matières   contacts   forum   liens  

 ·  introduction ·  I ·  II ·  III ·  IV ·  V ·  VI ·  VII ·  VIII ·  IX ·  X ·  XI ·  XII ·  conclusion ·  bibliographie ·

 

I - L'ADMINISTRATION DE LA FRANCE CHEVALINE

1. Les incertitudes révolutionnaires

2. Le décret de 1806

II - LA PERFECTION DE LA RACE

1. L'obsession de la pureté : le sang

2. L'angoisse de la dégénération

3. La recherche de la force morale

4. L' adaptation des races

III - LA RACE NATIONALE

1. L'arabe et l'anglais : recherche d'une issue

2. Le pur-sang français

3. L'Etat doit-il reproduire ?

4. La castration

5. Les épreuves et l'argent

(notes)

 

 

CHAPITRE VIII - LE SANG ET LA RACE

Le Premier Empire voyait la finesse, l'énergie et la fierté exclusivement dans le cheval arabe. La Restauration, la monarchie de Juillet et surtout le Second Empire, anglomanes, sentent le besoin de régénérer la race à l'imitation du pur sang anglais. D'un empire à l'autre on était passé de l'arabophilie à l'anglomanie.

La race au début du XIXe siècle s'entendait dans un sens plus large que vers 1850: il s'agissait de l'espèce. Le débat entre la "race" anglaise et "l'espèce" orientale obligera à définir ces notions. On parlera progressivement de deux races, en les spécifiant l'une par rapport à l'autre: leurs formes constituant les pôles opposés des représentations esthétiques.

Pour l'administration, ces deux passions, celle de l'arabe et celle de l'anglais, posèrent un dilemme intolérable qui faillit l'engloutir.

Au début de la période considérée, l'administration essaye de réorganiser les haras. Par la suite les débats sur la race s'élargissent et les notions de pureté, de perfection et de dégénérescence prennent plus d'ampleur: la notion de sang s'impose. L'espèce se divisant en races que caractérise le sang, l'administration propose alors une race nationale, ce qui lui permet de dépasser les oppositions.

Nous présenterons d'abord les différentes composantes de la réorganisation de l'élevage au début du XIXe siècle. Ensuite nous exposerons le débat sur la perfection de la race. Enfin nous centrerons notre analyse sur la race nationale créée à l'initiative de l'administration: le pur sang français.

I - L'ADMINISTRATION DE LA FRANCE CHEVALINE (a)

Le 3 nivose an IX (24 décembre 1800), explose rue St Nicaise à Paris, sur le passage de Bonaparte, une "machine infernale" attelée à une jument qui succomba à l'attentat.

Pierre Robinault de Saint-Rejant, dit le Chevalier Pierrot (1766-1801), chef chouan, avait donné 12 sous à une petite fille pour tenir la cavale. Pour remonter à l'origine de l'attentat, on demanda au vétérinaire Jean-Baptiste Huzard (1755-1838) de venir, en sa qualité d'expert des tribunaux, identifier la jument. Son signalement fut fait si exactement que le vendeur la reconnut à la description qu'on en donna et mis ainsi la police sur les traces de Saint-Réjant. Celui-ci fut arrêté et exécuté.

Les signalements de Huzard reposaient donc sur un savoir largement partagé sur l'identité des chevaux. D'ailleurs c'est Huzard qui s'efforga de remplacer le "chaos des coutumes provinciales et d'usages locaux, souvent contradictoires", au milieu desquels se débattaient les acheteurs et vendeurs de chevaux.

La loi du 20 mai 1838 unifie le langage sur les vices rédhibitoires. Huzard fut un personnage central dans la fondation du Conseil de Salubrité dont on connait l'immense pouvoir au XIXe siècle. Il était membre de l'Académie des sciences, de l'Académie de Médecine, de la Société Royale et centrale d'agriculture, de la Société Philanthropique et de celle de l'Encouragement pour l'Industrie Nationale.

En 1794, il était entré dans une des douze commissions du gouvernement, celle de l'agriculture et des arts (le futur ministère de l'intérieur).

Il fut inspecteur général des écoles vétérinaires. Il influença énormément la recréation de l'institution des haras qu'il encadra de principes généraux tirés de sa compétence vétérinaire ou de celle d'hygiéniste. Dans une "instruction sur l'amélioration des chevaux en France, destinée principalement aux cultivateurs" imprimée par ordre du ministère de l'Intérieur, en l'an X (1801-1802), Huzard traite des "races" et des divers "modes d'amélioration". Cette instruction fit l'objet d'un rapport du sieur Challan (1754-1831), magistrat, agronome et membre du conseil des Cinq Cents en 1798, et puis du Tribunat après le 18 Brumaire. On voit là l'importance de la question des haras au début de la réorganisation de l'Etat par Bonaparte. D'ailleurs dans son ouvrage Huzard déclare "que l'intérêt isolé, l'intérêt particulier seul ne suffit pas pour donner à cette branche de la prospérité publique tout l'essor dont elle est susceptible". Il conclut à l'intervention efficace et ferme du Gouvernement, et il revient à l'idée d'une organisation administrative centrale.

1. Les incertitudes révolutionnaires

Ce projet avait été celui des Révolutionnaires de l'An III; lorsqu'ils commencèrent à concevoir une politique que nous qualifierons aujourd'hui d'aménagement du territoire.

Le 2 Germinal An III (22 mars 1795), une loi demande l'établissement provisoire de 7 dépôts nationaux d'étalons pour "relever" l'espèce des chevaux dont les armées de la République avaient grand besoin. Mais les moyens d'application firent défaut. Trois dépôts seulement purent recevoir quelques étalons récupérés çà et là. "On les envoya: ceux-ci au Pin, ceux-là à Pompadour, les autres à Rosières. On donna pour auxiliaire aux premiers les débris des anciennes races normandes : aux seconds, les derniers nés de la précieuse race du Limousin; aux autres on réunit quelques rejetons de la race ducale dans la pensée de rappeler chez le cheval lorrain les qualités qu'il n'avait plus" (1). Cette timide politique mise en place n'amène point d'effet efficace pour la remonte de la cavalerie. La question fut remise à l'étude. Le Directoire demanda au Conseil des Cinq Cents de réunir une commission spéciale pour rechercher une nouvelle organisation des haras et les moyens pour la mettre en oeuvre.

Le rapport de la Commission ne fut pas adopté, mais il fut repris en 1806 comme nous le verrons et à ce titre, il est important de le présenter. Le titre explique de lui-même l'objet de l'inquiétude du Directoire pour la réorganisation des haras. "Observations sur le territoire de la République, considérées sous ces rapports avec les établissements nationaux des haras", qui est signé par Eschassériaux jeune.

René Eschasseriaux (1754-1831), membre du Conseil des Cinq Cents, puis député de Saintes sous la Restauration est le rapporteur de la commission. Il demande une intervention active et directe de l'Etat. Il ne voit partout qu'insuffisance, lacune de connaissance et manque de goût. Il dit que seul le Gouvernement peut fonder "une oeuvre stable et prévoyante" (2).

Pour procèder à l'étude de la question, la Commission fit appel aux lumières de Bouchet de la Getière (1737-1801) qui avait été inspecteur des haras sous Louis XV. Il avait connu Bourgelat et avait été chargé par celui-ci d'aller acheter des étalons en Allemagne, en Turquie et en Italie. Depuis 1793, il avait été "mis en réquisition" par le Comité militaire, le Comité d'agriculture et le Comité de salut public, pour donner des plans de réorganisation des haras.

Le rapport discute du mode d'organisation qui serait le plus favorable à la France dans les circonstances du moment et propose douze dépôts, 600 étalons au total, avec pour chaque dépôt un inspecteur directeur, assisté d'un vêtérinaire et de un ou deux surveillants. Trois inspecteurs généraux devaient assurer la surveillance générale.

En dehors de ces dépôts, 600 étalons pouvaient être affectés au service subsidiaire des établissements principaux. La République ne les achetait pas, ni ne s'en chargeait, elle se bornait à les primer selon trois classes (150, 200 et 150 F).

Le rapport n'insiste pas sur les chances de succès de cette formule de répartition des étalons, mais il insiste sur le fait que cela permettrait de préparer une nouvelle méthode qui pourrait "être étendue, modifiée ou supplée dans l'avenir".

Le rapport demande enfin la distribution de 300 poulinières dont le Gouvernement primerait les produits, et sollicite l'établissement de prix pour les courses.

2. Le décret de 1806

Le comte Michel Regnaud de Saint Jean d'Angely fut un homme politique et un administrateur qui vécut de 1762 à 1819. Il fut chargé de la rédaction des cahiers du Tiers-Etat de la Senéchaussée de St Jean d'Angely et fut élu député aux Etats Généraux par le pays d'Aunis (aux environs de la Rochelle). Il fut emprisonné, car proscrit avec les Girondins par Robespierre. Il s'évada et après diverses péripéties, fut nommé administrateur des hôpitaux d'Italie. Il se lia avec Bonaparte en Italie, et après le 18 Brumaire, il fut nommé Conseiller d'Etat. Elu à l'Académie Française en 1803, il devint Procureur Général près la Haute Cour impériale, en 1804, secrètaire d'Etat de la famille impériale en 1807, comte d'Empire en 1808. Exilé par le Gouvernement de la Restauration, il devait mourir la nuit même de son retour en France après l'ordonnance de 1819 qui rappelait tous les exilés.

Il rédigea plusieurs projets de décret et le 4 juillet 1806, les haras furent rétablis sur une grande échelle. L'Empereur plaça l'administration des haras sous une influence dont les hommes politiques commençaient à se servir: celle de la mode. De puissants personnages et de grands dignitaires mirent beaucoup de zèle à créer des haras dans leurs domaines. "La situation de la France vis à vis de l'Angleterre ne permettait pas l'introduction des chevaux de cette contrée et les guerres soutenues continuellement contre l'Autriche, la Russie et la Prusse, paralysaient l'élève du cheval partout où nous portions nos armes, de manière que si nous y prenions soit sur les champs de bataille, soit chez le cultivateur, les chevaux propres à la remonte de notre cavalerie, nous empêchions nécessairement l'introduction de ceux nscessaires à la consommation intérieure. Nos éleveurs en profitaient et leur entreprise commerciale prospérait tandis que celles des étrangers étaient à peu près nulle (3).

Le décret de 1806 n'est que la confirmation et l'extension du projet de résolution proposé au Conseil des Cinq Cents par Eschessariaux en 1798. Le décret ordonne la création de 6 haras, de 30 dépôts d'étalons et de deux écoles d'expérience. Le décret fixe le chiffre d'étalons à recruter entre 1470 et 1825. La vaste administration mise en place à la suite du décret de 1806 dura neuf ans, ce qui suffit néanmoins à l'organisation de presque la totalité des haras et dépôts prévus. L'article 4 imposait que les deux tiers des ëtalons choisis appartiennent à des races françaises.

L'autre tiers fut en partie constitué des étalons orientaux que l'expédition d'Egypte avait ramenés.

Pour Gayot, "l'ordre avait remplacé la confusion. Une sollicitude puissante active, soutenue avait succédé à l'abandon, à l'isolement, à mille causes de pertes et de ruines. Au fond de la nouvelle institution chacun voyait une pensée d'avenir fécond, on y eut même d'autant plus confiance que le chef de l'Etat ne voulait point d'étrangers dans ses écuries, à l'exception du cheval arabe qu'il avait appris à connaître et qu'il proclamait le meilleur cheval du monde, on n'y trouvait que des représentants de nos principales races françaises. C'était un autre genre d'encouragement donné à l'industrie indigène. Nul autour de lui n'eut osé non plus se servir d'autres chevaux que de ceux de France" (4).

Il est prouvé que cette administration fut le plus solide soutien aux entreprises guerrières des derniers temps de l'Empire, qui s'accompagnaient de besoins considérables pour les déplacements à cheval.

Le décret du 4 juillet 1806 ne s'occupait pas de l'industrie particulière et, par un système de primes de diverses natures, lui laissa une certaine autonomie.

En revanche, le Gouvernement compte assez peu sur celle-ci pour remonter ses armées, se réservant d'y pourvoir directement. La théorie de "l'Etat producteur" était soutenue par de nombreux anciens officiers de l'Ancien Régime.

Parmi les défenseurs on trouve notamment le baron de Bohan (1751-1804), officier de cavalerie, colonel des Dragons de Lorraine en 1784, puis Major général de la gendarmerie, retraité en 1791. Ou bien cet autre officier de cavalerie, le baron de Maleden (1752-18..), garde du corps du Roi en 1774, émigré en 1791, breveté lieutenant colonel par Louis XVIII en 1797 et qui rentre en 1801 en France dans l'administration des haras. Dans ses "réflexions sur la réorganisation des haras" (5), il disait que "rien ne peut inspirer plus le courage, rien ne peut faire concevoir plus d'espérances, rien ne peut donner des idées plus utiles au bien et à la prospérité de l'Etat, que le systéme nouveau de politique, de commerce et même d'agriculture, qu'adopte le Gouvernement. L'amour du bien public secondera ses efforts". A leurs yeux, l'Empire réalisa en quelque sorte ce que l'Ancien Régime n'avait pu réaliser.

Avec le décret de 1806, le cheval incarne "le bien public". L'Empereur déclara : "les règlements prohibitifs ont fait supprimer les haras ; ils ne sont plus dans nos moeurs. Liberté, protection, encouragement, voilà le meilleur système pour tous les genres d'industrie plus particulièrement encore pour celui dont il est question".

La nouvelle administration intervint directement dans l'oeuvre de la reproduction sans se préoccuper autrement des idées systématiques et dangereuses de ceux qui ne voulaient en rien le concours de l'Etat dans les opérations de l'industrie chevaline (6). "L'industrie devrait se trouver suffisamment protégée et encouragée, si la consommation était active, si les débouchés étaient nombreux, assurés, si la production se trouvait incessamment excitée, si le consommateur savait intéresser le producteur, si ce dernier pouvait trouver à sa portée l'élément essentiel de l'amélioration du produit" (7).

On voit que l'administration de l'époque, très largement critiquée pour ses erreurs de doctrine et ses tracasseries règlementaires, se définit pertinemment comme l'institution qui stimule l'adaptation de la production à la consommation et réciproquement. A cette époque la grande "stimulation" fut la guerre.

Après l'Empire, on s'est souvent demandé quelles avaient été les pensées de l'Empereur en intervenant directement dans la production chevaline. Gayot, après avoir examiné les diverses réponses données, avance la conclusion suivante : "Non, l'administration des haras n'a pas été rétablie en vue de tel ou tel intérêt isolément, si vif et si important qu'il soit, mais dans la pensée de rendre à la population entière sa force, sa vigueur et ses mérites perdus; dans la pensée qu'une fois accomplie, l'oeuvre profitât également à tous, à la production et à l'amélioration - aux diverses branches des services publics -, au Gouvernement aussi bien qu'aux particuliers ; dans la pensée afin que cette industrie pût remplir sa tâche, laquelle consiste à se tenir constamment au niveau des besoins pour satisfaire à toutes les demandes, pour aller si l'on peut dire, au devant de toutes les exigences de la civilisation" (8).

Le plan de "restauration" des haras avait été largement conçu et beaucoup lui reprochaient d'être trop vaste. On ne croyait pas qu'il fût prudent pour "une administration de chercher à embrasser, dans son action, une aussi grande étendue de territoire, et de songer à envelopper indistinctement toutes les races dans un seul et même système d'amélioration" (9).

"Embrasser" et "envelopper", voilà que l'administration devient un véritable cavalier de la Nation.

En prenant des éléments statistiques, on s'aperçoit que le discours du Gouvernement se fondait sur une intervention de surface. La population chevaline s'élevait alors à 2176000 têtes et se renouvelait par treizième environ, c'est-à-dire 165 000 poulains par an. La participation de l'administration était bien faible puisque les naissances résultant de l'emploi des étalons nationaux n'atteignaient pas 10000. Il faut conclure que le discours du Gouvernement, avec un subtil dosage et quadrillage du territoire permit de gouverner l'ensemble d'une telle manière que de nos jours encore cette administration reste en place.

Pour l'amélioration de l'espèce, l'administration ne réclame plus de bons écuyers dont le savoir imposait un ordre de sélection ferme et adéquat du cheval; mais elle donne libre cours à son action directe et diffuse à la fois, sûre de son équilibre et de l'efficacité de son "enveloppe" globale du territoire.

II - LA PERFECTION DE LA RACE

"La perfection des races peut raviver le goût de l'exercice du cheval et influencer en bien sur les moeurs de la Nation" (10).

Huzard définit en 1843 ce qu'il entend par le concept de "Race" : "En histoire naturelle une race est une subdivision de l'espèce ou une variété ; en économie rurale, c'est une famille d'animaux qui se sont agglomérés sous certaines influences, soit naturelles, soit dépendantes de la domesticité; caractères qui se conservent tant que ces mêmes influences subsistent, mais qui peuvent se séparer au contraire quand celle-ci cessent d'être les mêmes, pour se grouper d'une autre manière et former de nouvelles races. Ces caractéres sont la taille, la couleur et les formes du corps; tout le monde sait qu'ils sont variables dans les individus de la méme race mais si cette possibilité de varier à des degrés, elle a des extrémes, et c'est la moyenne entre les extrémes qui forme les caractères vrais de la race" (11).

Mais pour l'éleveur du XIXe, avide de vérité et de stabilité, il convient de trouver, au de des extrémes, la bonne voie, celle de la perfection de LA race. "Le perfectionnement de la race, qu'on se le persuade bien, ne dépend pas autant de l'avantage de la situation, de la salubrité et de la clémence du climat, de la fertilité méme du sol que de l'intelligence de l'éducateur et des avantages qui en découlent : telle la persévérance à suivre une bonne voie quand on a su y entrer, les soins judicieux d'une hygiène toujours convenable au but certain et bien arrété qui est poursuivi" (12). Pour parfaire la race qu'il veut faire sienne, l'éleveur est obsédé de trouver la pureté en évitant les affres de la dégénération qui le guette.

S'opposant à celles du XVIIIe, les idées de Huzard furent appliquées sur une vaste échelle : "On chercherait en vain à multiplier et à régénérer nos races de chevaux par les croisements: dans l'état où elles sont, les croisements n'ont été que trop fréquents, et les préceptes qui doivent les diriger trop méconnus, pour pouvoir en attendre des résultats très utiles...Pour faciliter les bons effets des croisements, il faut d'abord faire acquérir à nos races le parfait, le point de pureté qui les caractérisent et dont elles se sont écartées depuis longtemps" (13).

1. L'obsession de la pureté : le sang

Voici comment Gayot analyse la réorganisation des haras au début du XIXe siècle : "Tandis qu'on posait les bases d'une administration nouvelle, qu'on en déterminait l'action, qu'on en discutait les voies et moyens, que l'on supputait les forces dont elle aurait besoin, que l'on cherchait à déposer dans le présent des germes féconds pour l'avenir, on se prit à recueillir tous les débris de passé, et l'on commença de réunir sur divers points de la France tout ce qui avait par miracle échappé à la destruction générale. I1 y avait encore par ci, par là quelques individualités brillantes; chez nos principales races, le sang n'avait pas perdu toute sa puissance; on sentait en lui un reste de chaleur. Il n'était donc pas impossible de ranimer ce foyer à l'aide de quelques vives étincelles" (14).

Le sang est "l'élément générateur de toute organisation" (15). "Le sang dans le corps animal est destiné à l'entretien de la machine; il répare les pertes, nourrit les organes; sa nature est d'être plus ou moins nutritif" (16). Le sang est un principe régénérateur et il l'est d'autant plus qu'il vient du sud. Lullin de Châteauvieux écrivait dans la première moitié du XIXe siècle: "une loi physiologique semble avoir réglé cette distribution, en décidant que le cheval serait toujours souple, fin et Iéger dans les pays méridionaux, c'est-à-dire plus propre à être monté qu'à traîner des fardeaux dont le poids dépasse ses forces, tandis qu'en revenant dans les régions tempérées, sa taille se renforce, son poids augmente et ses formes s'épaississent avec le développement qu'une nourriture plus grossière, mais plus abondante donne à son système lymphatique. Le cheval flamand offre le plus haut terme de cette tendance" (17).

Gayot détaille encore sa compréhension du sang : "Voilà un gros mot, une expression mal sonnante pour quelques gens qui se refuseront pendant longtemps encore à la comprendre. Beaucoup de sang, peu de sang, que signifie ce langage ? Eh ! Mon Dieu ! le ciel d'Italie se retrouve-t-il en Hollande ? le climat de l'Angleterre est-il le même que celui de l'Espagne ? N'y a-t-il pas quelques différences entre le Midi et le Nord de la France ? On trouve la vigne à Surène et l'on n'y récolte pas le vin d'Aî. L'Anjou, la Bourgogne, le Bordelais donnent des vins blancs, des vins blancs mousseux champanisés, on le dit: n'est-ce pas le même mot appliqué à une autre nature de produits ? le vin a beaucoup ou peu de vin, n'est-ce pas une expression usitée pour qualifier la liqueur elle-même ? Oui un cheval a plus ou moins de sang suivant qu'il a conservé plus ou moins de noblesse et de feu, des rapports plus ou moins intimes avec la race la plus élevée sur l'échelle du perfectionnement. On sait comme la parenté s'éloigne et s'éteint dans les familles par la multiplication des individus; on sait aussi comment on remonte à la souche des générations, et comment on établit la filiation, la descendance des derniers venus à l'égard des aieux. On sait même que le vin mitigé a cessé d'être pur et que les produits d'un climat se modifient étrangement sous les influences toutes différentes d'un climat opposé. S'il en était autrement, il n'y aurait qu'une seule espèce de vin, il n'y aurait qu'une seule et même race équestre. Le cheval plein de feu du climat brûlant d'Arabie s'éteint sous l'impulsion humide et froide des contrées septentrionales de l'Europe; il y perd son ardeur et sa pureté, je n'ai pas dit sa valeur et son utilité, car de même que le vin mêlé d'eau est plus favorable à certains estomacs que le vin pur, de même le cheval refroidi par les circonstances extérieures convient mieux à certains usagers que le cheval bouillant du désert" (18)

Voilà l'explication de la notion de sang . On peut bien voir dans cette approche de Gayot une opinion bien partagée puisque dans le Dictionnaire général de la langue française de MM. Guérard & Sardou, édité en 1865, le mot "sang " est défini comme une "liqueur qui circule dans les artères et les veines des animaux", c'est tout (19). Le pur sang est donc un cheval issu de parents eux-mêmes pur sang. Un cheval est pur sang si sa généalogie est "pure" c'est-à-dire connu depuis longtemps. Plus l'animal a de sang, plus il est pur et plus il s'approche de la perfection.

Sous la Monarchie de Juillet, le Paris "fashionnable" ne connaît plus d'autre promenade que les Champs Elysées: "Du faubourg St Germain aussi bien que de la Chaussée d'Antin, les grandes Dames arrivent sur ce terrain de bonne compagnie. I1 n'y a plus d'étiquette, plus de titre, plus de puissance, l'aristocratie, c'est le cheval. Chacun prend sa droite, et le plus bel attelage est celui qu'on salue, on ne s'informe pas à quel maître il appartient ; il importe peu que l'on soit duc ou banquier, si le cheval est pur sang, tout est dit: l'opinion de la foule consacre la supériorité" (20).

2. L'angoisse de la dégénération

L'obsession de la pureté s'accompagne d'une angoisse grandissante et envahissante: la dégénération.

"La dégénération n'est pas un état qui se manifeste subitement ni violemment sur les races. Elle résulte d'une action multiple et d'intensité variable qui frappe à la fois les qualités intimes et les formes extérieures au point de leur faire perdre graduellement tout ou partie de la valeur qu'on y attache. Toute modification de la forme qui se réalise sans atteinte des facultés morales n'est pas une dégénération" (21).

La "valeur qu'on y attache" est, semole-t-i1, le maillon par lequel il est possible d'établir la dimension idéologique du discours des hippologues du XIXe sur la dégénération.

"Le beau et le bon, le médiocre et le défectueux sont donc également transmissibles par voie de génération; il n'y a pas une molécule dans l'organisation qui ne puisse passer des pères et mères aux produits... Eh bien nous l'avions fait déja remarquer, les vices de formes, les défectuosités méme légères, tout aussi bien que les tares les plus nuisibles, se répétent avec une force désespérante, s'ils ne sont pas incessamment attaqués et combattus; ils forment obstacle; un obstacle puissant et permanent au développement ou à la conservation des qualités les plus élevées" (22).

Chaque animal en naissant a une tendance à s'éloigner des caractères spécifiques extérieurs de son espèce : cet animal peut prendre des caractères individuels variés, heureux ou malheureux : toute dégénération commence de même par l'éloignement des formes des premiers modèles (23).

Pour le vétérinaire Gayot, la dégénérescence est inévitable et nécessaire (24). Ainsi Gayot sent les idées de Buffon dont la théorie, toute repré-entative du XVIIIe siècle, faisait de la Noblesse le modèle de perfection de la race humaine toute entière. Buffon se servait très souvent de l'exemple du cheval. Gayot, pour fonder sa théorie de la dégénérescence appliquée aux races de chevaux et aux problèmes de politique de l'élevage du milieu du XIXe siècle, et tout en séparant ce qui concerne l'humain du"chevalin", reste tributaire de l'explication qui utilisait la ressemblance et le parallèle entre espèce humaine et espèce chevaline. La Bourgeoisie désire son avènement généalogique et Gayot loue le principe de déviation des races, car c'est pour lui la garantie de pouvoir intervenir dans l'adaptation des nouvelles "races". La race est une notion tout à fait essentielle au XIXe siècle. I1 est possible, pour Gayot, de créer des "races" qu'il définit ainsi : "des agglomérations d'individus plus profondément modifiés et se reproduisant toujours avec les mêmes caractères tant que les causes de dégénérescence plus actives ne déterminent pas de nouveaux changements, d'autres déviations que celles purement individuelles, lesquelles n'amènent pas des différences assez grandes pour défigurer la nouvelle famille, changer son empreinte, son cachet, et détruire son homogénité".

Le discours sur les races de chevaux est aussi l'occasion de faire une synthèse sur la population dominante au XIXe, cette bourgeoisie à la recherche de sa spécificité et de ses caractères. La théorie de Gayot induit des règles et des interdits au-delà desquels la "déviance" n'est plus individuelle et risque alors de compromettre le caractère de la race. I1 y a là une théorie de la famille, de la Nation, de l'Etat, bref une théorie qui appartient bien à cette couche de population qui se cherche un passé, un sens du présent et un avenir.

D'autres citations de Gayot peuvent illustrer nos propos. Le mal à l'aise de la bourgeoisie à se trouver en position dominante est liée à la hantise de sa proche origine populaire. Une question la poursuit: Y a-t-il "une force inhérente" (25) qui fatalement la fera dénégérer ? La réponse n'est pas simple et le combat contre la dégénération nécessite la constitution de forces morales car "la dégénération conduit à l'abâtardissement" (26).

3. La recherche de la force morale

La force morale du cheval est cette propriété dont Gayot explique que les vieux hippologues, les amateurs, et tous ceux qui ont utilisé le cheval noble, ont appelé coeur, âme, feu, nerf, ardeur.

"La force morale est une faculté abstraite, une propriété insaisissable qui accroît dans des proportions fort diverses l'énergie ou la force dont on a placé le siège dans le système musculaire ; c'est un pouvoir qui se révèle spontanément, qui agit et produit ses effets sans aucune provocation préalable. I1 en est d'ailleurs de la force morale comme de la force musculaire" (27).

"En thèse générale, la puissance musculaire prise isolément, est le propre des espèces communes, la force morale est plus essentiellement l'apanage des races nobles" (28).

Ainsi, par extension, "la pureté du sang est donc la source, le principe de cette force morale" (29).

"Le sang est le résultat de toutes les absorptions soit cutanées et muqueuses, soit intérieures ou interstitielles. I1 renferme à la fois et les matériaux introduits dans l'organisme et ceux qui altérés par le mouvement vital ne pourraient plus en faire partie sans danger. Il est dépourvu de structure, ce qui lui a fait refuser la vie pendant longtemps, mais il la possède évidemment, lui qui la donne à tout dans l'organisme, lui dont les réactions intestines sont dans un exercice continuel, lui qui, à l'instar des organes les plus vivants, est agité d'un mouvement moléculaire comme spontané, par lequel il augmente sa substance, ou la diminue, ou la renouvelle, lui qui offre les trois grands phénomènes qui sont les effets de ce mouvement : - l'absorption - l'assimilation - et la secrètion. Ne l'a-t-on pas appelé enfin de la chair coulante, expression admirée, mais incomplète, sinon inexacte ? car le sang c'est plus que la chair coulante, c'est la trame organique tout entière à l'état liquide, et tous les solides, quels qui soient, ne sont que du sang modifié " (30).

Gayot conclut en répondant à la question : "Qu'est-ce donc que le pur sang?" C'est "la densité, le poids, la compacité de l'os: - l'élasticité, la force de la fibre musculaire, l'énergie de ses contractions, - la résistance du tendon, son volume, sa netteté, - la puissance des attaches ou des ligaments, - l'ampleur, le volume, la solidité de tous les viscères, de toutes les membranes, de tous les canaux dont le tissu ou la trame se montrent si énergiques, le développement du cerveau, source de l'intelligence, de la force morale, des plus brillantes qualités, la perfection des sens, dont les instruments ne sauraient alors être ni grossiers, ni imparfaits, la richesse du tempérament sanguin alliée à des nuances heureusement combinées de quelques uns des avantages inhérents aux prédominances nerveuses et musculaires, - la hardiesse de la pose, - l'assurance, la vivacité, la fierté du regard, la finesse de l'enveloppe extérieure et le soyeux des longs crins qui tombent de l'encolure ou garnissent le fouet, - une sensibilité exquise, - l'harmonie des formes et de structure générale qui, dans l'ensemble résulte nécessairement de toutes perfections de détails, et enfin, pour tout résumer en un mot, la plénitude de la vie observée sur l'un des chefs d'oeuvre de la création" (31).

Voilà donc la description du pur sang tel que l'imagine le vétérinaire et directeur des haras Eugène Gayot. Bien sûr, si Gayot esquisse la panégyrique du cheval pur, il se dégoûte lui-même en décrivant le "cheval dégénéré" dont la description mérite d'être relue: - l'air humble et triste, morne, hébété, stupide; - l'oeil éteint; - les formes grossières, empatées, disjointes, disgracieuses ; la démarche lente et trainée; - la pose apathique et négligée, suant la mollesse par tous les pores. - l'intérieur de cette machine est tout aussi défectueux; - peu de vitalité dans les différents organes : - indolence extréme dans toutes les fonctions: - prédominance à de l'élément aqueux dans le sang ; - abondance d'une lymphe épaisse et d'une graisse jaune et mollasse, véritable rouille animale qui assiège, pénètre, abreuve tous les tissus, engorge tous les canaux, obstrue toutes les voies, embarrasse tous les mouvements et dégrade le moral autant que le physique est relâché... Peut-il donc y avoir là de la force, de la volonté, de l'énergie morale ou de la puissance ? - Non ; - c'est encore de la vie, mais de la vie sans chaleur" (32).

De l'angoisse permanente, de la recherche de la pureté et de la moralité, il se dégagera une notion qui au XIXe prendra une tournure particulière: l'intimité. Corrélativement se constitue une logique de domesticité.

Pour Gayot, la dégénération conduit à l'abatardissement et i1 faut éviter ce processus. " Si dans l'état de nature, l'espèce ne se renouvelle que par le concours des individus les plus courageux, les plus forts et les plus solidement trempés ", en revanche dans l'état des liens, il faut une domesticité honorable, c'est-à-dire "recevoir des perfectionnements dus à des prédominances spéciales, étre civilisé suivant une direction donnée; enfin le type méme de l'espèce peut étre transporté loin de la terre de promission" (33). Gayot note fort justement que la domesticité est une "sorte d'influence" qui "a longtemps été méconnue" et dont il se propose de dévoiler la nature. En effet, "de toutes les causes de modifications de l'économie, c'est pourtant la plus puissante, la plus saisissable dans ses effets, car elle ne se manifeste pas moins sur l'animal extérieur que sur l'animal intérieur". Gayot montre dès lors la duplicité de la connaissance et donc de l'action. La domesticité "est bien plus facilement constatée par l'altération de la forme générale des individus que par l'affaiblissement des qualités intimes". Ici Gayot voudrait que l'on s'occupe de ces dernières tout autant que l'observation de la forme extérieure : la beauté. "La domesticité est plus facilement constatable par l'irrégularité d'arrangement proportionnel de toutes les régions du corps (...) que par l'appauvrissement du sang, source de toutes les atteintes morales (...)" (34).

Pour Gayot, le XVIIIe s'est trompé: l'étude exclusive des formes extérieures montre combien une bonne et véritable amélioration de la race est restée si longtemps inconnue, et en conséquence, "les lois naturelles d'une régénération solide et durable sont restées si longtemps incomprises" (35). "La domesticité" doit être comprise dans son influence intime, et pour cela Gayot étudie "la force morale" de l'espèce de chevaux qu'il veut produire.

Pour lui, il faut étudier cette force morale qui compose le plus profondément les races afin de judicieusement agencer les conditions de l'amélioration qui enfin créeront la race "solide" et "durable".

Gayot reproche à la tradition équestre, de savoir le cheval comme on sait la géographie, c'est-à-dire passer "son temps à se reconna1tre sur une carte descriptive des différentes parties du globe" (36). La connaissance du cheval au XIXe siècle s'honore de connaître le cheval, non plus seulement par sa "topographie" mais en décodant les affections morales du corps causées par les affres de la dégénérescence.

Gayot insiste sur "les bénéfices d'une éducation", qui "paraissent étre dans l'appropriation des races, non plus aux lieux où on les implante, mais aux besoins divers et bien définis de la consommation. Tout, me semble-t-il, doit se modifier pour arriver à ce résultat; tout doit plier à cette exigence" (37). L'utilité de la confection d'une "race" pour la consommation devient dès lors le critère de sélection.

Gayot répète ceci plus loin, et s'oppose aux théories du XVIIIe de Préseau de Dompierre: "La perfection d'une race, quelle qu'elle soit, ne consiste pas dans un modèle idéal, n'est pas dans une conformation imaginaire, dans une extraction méridionale ou autre; elle est tout entière dans sa plus grande appropriation à l'usage, à l'emploi, aux services auxquels sont nécessairement appelés les individus dont la production n'a évidemment aucun but utile" (38).

Gayot affirme encore: ''L'utilité d'une race, tel est le premier fondement de sa valeur. Cette valeur est d'autant plus élevée que la race répond mieux aux besoins qu'elle est appelée à remplir. Le plus haut degré d'amélioration est dans l'appropriation la plus complète des animaux aux services. Toute perfection cesse là où n'est plus1'utilité" (39).

 

 

"LES HUMAINS PUR - SANG !"

Dans "l'Amazone" du 26 novembre 1843 se trouve un article sur "l'homme pur-sang" et dans celui de la semaine suivante, 3 Décembre 1843, un article du même auteur sur "la femme pur-sang".

Pour être "homme pur-sang", il faut d'abord "Etre grand et beau, Avoir les extrêmités délicates, Avoir beaucoup d'esprit, Et savoir parler aux femmes".La tête doit être droite et ne pas porter de lunettes car alors il est impossible "d'exercer la puissance du regard". La toilette est indispensable.

Quant à la "femme pur-sang" notre auteur veut en faire un cours d'anatomie sentimentale.

"Voici quels sont les diagnostics infaillibles auxquels on reconnait une femme pur-sang : la gracieuse ligne d'attache dont parle Balzac et la ténuité des extrêmités. Toutes les Montmorency, la Beauveau, les Noailles se reconnaîtraient là si on doutait de leurs origines. Cela ne veut pas dire pourtant qu'il faille descendre d'une ancienne maison pour être une femme pur-sang. Voyez Madame du Barci : c'était la fine fleur de la beauté avec toutes ces conditions. M. de Talleyrand dit qu'on l'aurait certainement prise pour une femme de race. Elle était née grisette".

"Cette ligne d'attache que vous donne la nature, c'est la transition délicate, le passage moelleux de la tête aux épaules, de la main à l'avant-bras, du pied au mollet. C'est cette finesse de contours qui vous rend le corps souple et beau, le bras gracieux, la jambe divine. Vous comprenez bien, n'est-ce pas ? il s'agit de la ligne qui attache les extrêmités; mais il faut néanmoins que les extrêmités soient en proportion naturelle avec ces lignes qui les attachent, et c'est une chose rare".

"Je n'ai pas cru nécessaire de parler de la non-saillie des jointures, cela va sans dire. Il ferait beau voir un coude pointu ou un énorme genou à une femme pur-sang; mais la nature d'ordinaire fait bien les choses: aux femmes pur-sang, la ligne des jambes est presque toujours en harmonie avec le reste. La taille plate est aussi une des conditions de la femme pur-sang. "Balzac, dans la Théorie de la démarche" a fait judicieusement observer que les femmes à la taille plate étaient fort amoureuses, et que le contraire existait chez les femmes à taille ronde; d'où il peut conclure que la femme pur-sang doit être amoureuse".

 

 

4. L'adaptation des races

Pour Gayot, le plus haut point de perfection des races est aussi leur appropriation "la plus heureuse à tous les besoins dans un état de civilisation donné".

Trois personnages peuvent être présentés pour illustrer les conceptions de " l'appropriation des races " aux besoins sociaux tels qu'ils étaient perçus à cette époque : Charles Mathieu de Dombasle, Ephrem Houël, Charles de Sourdeval.

Dombasle pense que les races sont le produit exclusif du régime politique: "elles demeurent stationnaires ou s'élèvent en raison de la situation immobile ou progressive de l'agriculture " (40).

Mathieu de Dombasle est considéré comme agronome, en raison de ses nombreuses affaires agricoles. Il avait voyagé à travers toute l'Europe, ce qui lui donna une certaine pertinence de point de vue pour décrire le cheval lorrain. Ce cheval lorrain est "mal bâti, chétif, mais courageux et énergique" (41). Mathieu de Dombasle préconise de "lui donner du gros, de la taille pour en faire un cheval de trait et de culture étoffé et robuste (...). Pourvu que le muscle soit épais peu importe qu'il soit dense; pourvu que le cheval soit gros, peu importe qu'il ait du sang" (42).

Mathieu de Dombasle inaugure la reconsidération que le XIXe fera au cheval "lourd". Le XVIIIe ne s'en était pas occupé et l'administration des haras du moment baclera toutes les initiatives privées pour ce cheval dont l'utilité est toute agricole. D'ailleurs, Mathieu de Dombasle renvoie bien la balle au monde des villes qui à cette époque est fanatisé par le cheval anglais. Il n'y voit que la "claquette" des champs de course. L'administration des haras ayant encore des séquelles d'aversion à l'égard du cheval de trait est aussi l'objet de sa critique. Selon lui, elle s'efforce de contrarier la tendance des éleveurs, à accroitre la taille et l'étoffe et nuit beaucoup en entravant l'amélioration conforme aux besoins de la société (43).

Ephrem Houël, quant à lui, trouve toujours "une corrélation parfaite entre les aptitudes diverses des chevaux et les exigences d'un Etat particulier de civi1isation'' (44). Houél (1807-1885) est inspecteur général des haras en 1861. Il fut dès l'origine un des rédacteurs du "Journal des haras". Le cheval arabe est pour cet auteur "le principe améliorateur", et il va jusqu'à dire qu'il faudrait créer en Arabie un "Haras souche" établi avec le concours des grandes puissances de la terre "intéressées à la conservation de la race équestre" (45).

Pour Houël, la beauté du cheval vient du fait qu'il "est beau, beau de sa beauté à lui, non de cette beauté de convention, qui résulte d'une certaine harmonie dans l'ensemble d'un certain luxe de tenue et de brillant, mais de cette beauté qui vient de la force, de l'énergie, de la puissance" (46).

C'est Houël qui redéfinit ainsi les nouveaux critères de convention chers à l'administration du XIXe.

Charles de Sourdeval pense que partout le cheval refléte la nature et la condition de l'homme qui le font naître. Conseiller général de la Vendée, Charles de Sourdeval (1800-1879) étudie en 1850 dans "mélanges hippologiques", les moyens de croisement afin de donner du sang aux chevaux qui n'ont que du gros et de l'étoffe, à ceux qui ont du sang et qui sont trop légers.

Les principes de Charles de Sourdeval se trouvent donc en synthése des conceptions de Dombasle et de Houël. Le premier préconisait le lourd et l'étoffe, le second, le sang (l'Arabe) et Sourdeval préconise donc la mixité. Néanmoins, les trois notables ici présentés, sont les soutiens de l'administration des haras pendant la période considérée. Tous les trois sont trés convaincus de la nécessité de réfléchir sur la nature des hommes élevant des chevaux pour que ceux-ci soient satisfaisants. Sourdeval donne une grande fresque qui illustre bien cette vision : "Partout le cheval est l'expression de l'homme qui le fait naitre. En Angleterre, l'éleveur, haut placé dans la société, forme le cheval pur sang, le cheval de course. En Arabie, en Tartarie, le cheval élevé par un cavalier devient coursier admirable. Les Allemands, habiles à construire des voitures légéres produisent naturellement le carrossier léger. En France, hélas ! pays d'horribles charrettes, pendant que l'on expose à Paris mille théories, que l'on disserte dans les états majors, que l'on distribue des prix dans les hippodromes, le tout dans le but très louable d'acclimater de meilleurs types, le cheval dans sa pratique réelle se trouve élevé par un charretier. Celui-ci au rebours de tous les programmes de la civilisation hippique, est plus barbare en pareille matière qu'un Bédouin ou qu'un Turcoman, veut avant tout former un cheval à l'unisson de son grossier véhicule... Ailleurs, par un destin bizarre, le cheval n'est élevé ni par un sportman, ni par un cavalier, ni par un charretier, il l'est tout simplement par un bouvier qui ignore l'art de le manier et de s'en servir, et qui ne sait employer que le boeuf à ses travaux d'agriculture et de transport. Un tel éleveur est, on le pense bien, incapable d'apprécier le degré de coincidence qui doit exister entre les formes et les qualités d'un cheval, aussi ne voyant dans son élève qu'un animal à faire profiter, il le traite suivant cette idée et l'engraisse en boeuf pour le vendre à la foire. Du reste, pour élever des chevaux, je préfère un bouvier à un charretier. Celui-ci veut absolument faire triompher l'informe type attelé à sa carriole ou à sa charrue; l'autre a du moins l'avantage d'étre par ses moeurs, neutre dans la question : il reste plus de chances de s'entendre avec lui !" (47).

Dans la conception de ces notables, illustrant parfaitement la société bourgeoise du XIXe, le peuple terrien est un partenaire inévitable de l'élevage du cheval. Et méme connaitre ce peuple est, pour le bourgeois éleveur, un moyen de mieux conna1tre les conditions de l'élevage et ainsi de comprendre le mécanisme qui permettra de l'améliorer.

Au XIXe siècle, le bourgeois qui touche à l'élevage et notamment à celui du cheval, affectionne de parler des origines comme pour mieux s'affirmer à lui-même sa profonde légitimité de notable. Le bourgeois croit, comme le gentilhomme au XVIIIe, que la connaissance de la conformation extérieure du cheval se trouve au nombre des éléments de sa valeur - de la valeur du cheval mais aussi de sa valeur de personnage important.

Balzac, dans la préface de la "Comédie humaine" pense aussi que"l'animal est le principe qui prend sa forme extérieure, ou les "différences" de sa forme, dans les milieux où il est appelé à se développer. Les espèces zoologiques résultent de ces différences (...)". De cette constatation générale, Balzac tire cette autre constatation dont nous pensons qu'elle est tout à fait remarquable pour notre propos. "La société ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes qu'il y a de variétés en zoologie". En effet la conception que les hommes du moment avaient de 1'élevage du cheval en particulier, réflète très globalement la représentation qu'ils avaient d'eux-mêmes en tant que classe sociale. Ils disent que la manière dont est élevée "la plus noble conquête" est un indice pertinent du "degré de civilisation". Leur civilisation est au zénith lorsque l'administration française produira la race nationale : le pur sang français.

III - LA RACE NATIONALE

"Il se manifeste en France, sur l'avenir de nos races chevalines, une préoccupation générale qui mérite toute l'attention du pouvoir" (b).

Les efforts pour produire une race pure nationale ont été multiples et trés divers. On essaya de copier, puis d'inventer. Cette volonté d'affirmer une race nationale provoqua en fait un essor général de l'élevage du cheval en France. L'administration pour concevoir "la race nouvelle" n'emploie que les éléments les plus purs.

Au XIXe siècle, ce qu'il y a de "plus pur", c'est le sang. L'administration proclame la "supériorité du sang" ; l'Arabie et l'Angleterre sont les sources fécondes auxquelles l'administration puisa les moyens et des exemples pour constituer la race française de pur sang.

1. L'arabe et l'anglais : recherche d'une issue

Avant 1815, l'administration avait eu jusqu'à 35 établissements de haras. Le nombre diminua à 26 en 1816. De 1820 à 1832, il y en a à nouveau 29, puis en 1833, plus que 21.

Sous l'Empire, la moyenne d'étalons entretenus fut de 1 152 par an. De 1816 à 1833, la moyenne est maintenue à 1 149 étalons. Sous l'Empire, la moyenne de saillies est annuellement de 24 444, alors qu'à la Restauration la moyenne annuelle est de 34 894. En 1816, la moyenne des produits est de 8 800, alors que le chiffre moyen pendant les dix huit années suivantes est de 16 000 par an.

Alors que les chiffres prouvent une recrudescence de l'activité quantitative dans l'élevage du cheval, Gayot prétend que les races ont complétement "dégénéré" pendant la Restauration. Le systéme administratif était alors toujours celui décrété en 1806.

"Les forces de l'administration s'accrurent, les résultats furent plus nombreux; mais l'espèce s'était affaiblie" (48).

Une commission de dix membres nommés par le Roi, fut instituée par une ordonnance du 12 novembre 1828. Cette commission réunit sous la présidence du duc d'Escars, les lieutenants généraux, comte de France et comte de La Roche-Aymon, le Maréchal de camp Wolff, les inspecteurs généraux des haras, Dupont, Le Normant d'Etioles, Solanet, et trois grands propriétaires éleveurs de province, le comte François de Canisy, le baron de la Bastide, et Rieussec. Elle avait tout pouvoir pour étudier, examiner et proposer pour répondre à la question : "L'Etat doit-il intervenir d'une manière quelconque dans la production, l'amélioration et l'éducation des chevaux ?" (49).

La commission, dans son rapport, définit ce qu'elle entend par "race pure": c'est"celle qui descend en ligne directe de pères et de mères arabes, barbes, turcs et persans" (50).

Dans les théories de l'élevage, toute "régénération" procèdait du sang oriental, nul autre n'était admis à concourir à l'amélioration. On enveloppait sous la dénomination de cheval arabe tous les individus qui étaient venus par la voie de l'Egypte. L'ancienneté de la race, son homogénéité, sa pureté, inquiétaient peu."On ne se montrait pas trop difficile, on utilisait, sans y regarder de bien près, tous les éléments que les circonstances avaient permis de se procurer" (51).

Par ailleurs, elle proclame comme une necessité d'étendre l'influence des courses; "Rien ne lui paraît plus propre à propager en France les meilleures races étrangères et indigènes".

Cette commission avait été nommée afin d'examiner le contentieux entre défenseurs de l'intervention de l'Administration dans l'élevage et les partisans du laisser faire. En réponse, elle proclame la supériorité de la race "Arabe" comme race pure et demande l'instauration des courses en sachant pertinemment que cette nouvelle forme d'activité amènera le cheval anglais à être enfin jugé pour ses qualités.

Cette commission répondra au débat de "L'interventionnisme" ou du "laisser faire": "l'Arabe ou l'Anglais". La commission, bien sûr, répond aussi aux problèmes administratifs que le compromis général cause. Le duc d'Escars (1790-1868), pair de France, rapporte bien les divers problèmes techniques auxquels l'administration doit répondre. "La tâche consiste à développer chez les particuliers la capacité, le goût, l'intérét (...), il faut organiser des moyens d'action qui éclairent, encouragent, entraînent par l'exemple et l'intérêt (...). L'état de propriété fait au gouvernement une nécessité, une loi d'intervenir dans une branche de production qui exige savoir et pouvoir" (52).

Après les journées de 1830 qui amènent au pouvoir le "Roi-citoyen", l'Angleterre est abondamment visitée et la France y achète de très nombreux étalons et chevaux. Les principes nouveaux s'affichent clairement contre ceux que les défenseurs de l'administration, favorable exclusivement au cheval arabe, avançaient traditionnellement :

  • le pur sang anglais, c'est-à-dire le cheval anglais dit de race pure, est l'agent essentiel indispensable de l'amélioration des races en Angleterre. I1 a sur leur régénération une action immédiate, une influence précieuse,
  • l'expérience des Anglais garantit sans contestation leur valeur,
  • le cheval arabe reste la race la plus parfaite
  • le cheval de pur sang anglais n'est autre que le pur sang arabe amélioré.

En conclusion de ces quatre points, l'étalon de pur-sang (sous-entendu "Anglais") devient l'agent améliorateur pour les chevaux en France.

I1 s'ajoute à cette conclusion, cette conception qui est nouvelle et particulièrement importante : si "le principe de l'énergie, de la vitalité et de la distinction du produit appartient plus au mâle, les formes dans leur ensemble et leur disposition, la force corporelle, la conformation générale et spéciale, tout ce qui fait qu'un cheval peut devenir propre à tel ou tel usage, sont plutôt le partage de la femelle" (53).

Enfin, "plus une race s'éloigne du pur-sang (dans les veines de toutes peut couler une dose de pur sang très variable) et moins elle a de valeur, plus vite elle dégénère" (54).

Voici les dogmes sur lesquels vont désormais s'appuyer les critères de l'administration des haras. "Elle a désormais un point fixe, une base inébranlable des principes qu'elle n'oubliera pas. Elle prend à tâche de faire passer dans la pratique, dans les faits généraux, l'application jusque là isolée en France, d'une science fondée par ses résultats et partout adoptée" (55).

Le duc d'Escars partage l'opinion du duc de Guiche qui voyait un grand avenir dans le développement exclusif des races pures, réduit à celles que la tradition reconnaissait, c'est-à-dire l'Anglais et l'Arabe.

2. Le pur-sang français

La politique de l'élevage bien comprise devrait, pour Gayot permettre d'effacer de "la France chevaline" tous les éléments dégénérés et reconstituer les races à partir du pur sang. Mais voilà le problème: deux clans s'opposent, partisans du pur sang Anglais et partisans du pur sang Arabe.

Le choix d'une politique fut une épreuve pour l'administration. S'emparant de cette indécision publique, une controverse publique faillit renverser l'organisation des haras. L'Anglomanie allait gagner l'arabophilie lorsque jaillit un nouveau projet qui fit sortir l'administration de l'impasse.

"Souvent la controverse a été vive et animée. De part et d'autre on a parlé le langage de la passion, et ce grand procès, également instruit en Angleterre, en Allemagne, et en France, est en quelque sorte encore pendant devant les hommes compétents" (56).

Dans la controverse de la Restauration, le "pur sang anglais" et le "pur sang arabe" sont alternativement, le métal massif et l'ouvrage plaqué, l'ombre après laquelle on court, "le cheval pur et le cheval dégénéré", etc.

Gayot regrette, en bon notable, que ces querelles se retournent contre les protagonistes car elles nuisent au principe du pur sang. I1 déplore alors que les passionnés, alors qu'ils sont d'accord sur l'importance de trouver un principe améliorateur des races dégénérées, soient incapables de voir plus loin, et il appuie son arbitrage d'exemples édifiants.

"Est-ce que toute société n'a pas ses plaies et ses misères ? Quelle population ne peut être vue, étudiée que dans les perfections de son type ? Tout classement présente un premier et un dernier échelon, un cône offre toujours une base et un sommet" (57).

En effet, les discours prennent des tournures inconciliables car ils sont interprétés par des acteurs ayant des partitions socio-historiques opposées: la noblesse de retour d'exil a ramené des réflexes acquis en Angleterre pendant la vingtaine d'années d'éclipse de la Monarchie, la bourgeoisie d'Empire s'identifie aux idéaux des grandes campagnes d'Orient et reprend à son compte une longue tradition d'honneur du cheval arabe.

Pour Gayot, positiviste, seules comptent l'expérience et l'observation. En qualité de directeur de Pompadour (1843-1846), c'est lui qui trouvera un compromis savant à tout ce débat: il crée le pur sang français. En tant que directeur des haras au Ministère de l'agriculture et du commerce de 1847 à 1852, il élargit ses vues à l'ensemble de ses compétences territoriales.

Gayot n'est par rsellement l'inspirateur du pur sang français, mais c'est lui qui le réalise par un croisement de chevaux anglais et arabes. Cet effort de Gayot sera couronné de succès: l'alliance des deux races "pures" sera durable et la race de chevaux issue de ces croisements sera définitivement installée sous la dénomination actuelle du cheval anglo-arabe : le terme de Pur sang français tomba en désuétude. Dommage pour ses "naisseurs" : le terme de "français" s'attacha à d'autres essais d'élevage qui ont tous en commun de vouloir affirmer l'origine nationale de la race créée (Trotteur français, Selle-Français).

C'est Joseph Napoléon Ney, Prince de la Moskowa, qui écrivit en 1833 un texte de 60 pages ,"Des chevaux de cavalerie et de la régénération de nos races chevalines", où il disait : "les moyens qui doivent être mis en usage pour la prompte amélioration de nos espèces chevalines par la création de la race de pur sang français, se réduisent à quatre principes. Il faut :

a) supprimer l'administration des haras,

b) laisser à l'industrie particulière, le soin de produire les étalons et poulinières de race pure indispensables au perfectionnement de l'espèce et à l'entretien du type,

c) affecter, pendant quelques années seulement, à des prix de courses, la somme de 1 800 mille francs à 2 millions que coûtent les haras ; ces courses seraient réparties sur toute la surface de la France divisée dans ce but en un certain nombre de circonscriptions,

d) encourager la fondation du studbook, ou livre des haras, qui contiendrait la liste officielle des généalogies des chevaux de pur sang français" (58).

Le fils aîné (1803-1857) du maréchal Ney est, pour le moins que l'on puisse dire, très influencé par les moeurs anglaises. I1 en est un des propagateurs et compte parmi les membres fondateurs du Jockey Club de Paris. Le "Brave des braves" (1769-1815) était fils d'un tonnelier de Sarrelouis, et on comprend le besoin de reconnaissance dont son fils ainé témoigne dans ses propositions de création de race. I1 avait aussi été officier de cavalerie, pair de France (1831), élu simultanément représentant de l'Eure-et-Loir et de la Moselle en 1849, en méme temps. I1 choisit la Moselle. I1 est nommé sénateur en 1852 et devient général de brigade en 1853.

Sa proposition d'ouvrir un "studbook", c'est-à-dire le livre des généalogies est un exemple supplémentaire illustrant l'époque.

Il s'attaque aux haras, qui représentent pour lui l'immobilisme et la "dégénérescence", et souligne l'urgence du problème. "Sans une bonne cavalerie, les opérations militaires ne peuvent étre ni préparées, ni achevées, et si nous n'assurons pas à nos armées cet élément indispensable de succès, que deviendront les garanties de notre indépendance ?

L'on voit que le sujet est grave, puisqu'il touche à des intéréts d'un ordre aussi élevé que l'indépendance du sol" (59).

Les chroniques abondent pour dénoter combien, à la Restauration, le cheval devient un symbole national. "Le cheval est l'expression de la société, bien mieux que la littérature... Dites-moi le cheval d'un peuple, je vous dirai les moeurs et les institutions de ce peuple. Le vrai cheval est l'emblème du véritable gentilhomme. I1 n'y a pas à contester la parenté analogique du cheval et du gentilhomme, tant la ressemblance entre ces deux types est parfaite. Qui veut connaitre à fond le caractère et les institutions patriarcales, n'a pas besoin de consulter la Bible : qu'il interroge le cheval" (60).

3. L'Etat doit-il reproduire ?

Le marquis de Drée (1760-1848) réclamait dans ses ouvrages que l'Etat se charge de faire naître et élève une élite de chevaux de "race supérieure" qu'il appelle les "chevaux de perfection" (61). Ce rôle que l'Etat remplissait avec l'administration n'était pas du goût de nombreux partisans du libéralisme.

Une extraordinaire campagne de dénigrement fut menée contre l'administration des haras en 1848. La Révolution de février mettait la paix en question. L'opinion publique en était persuadée, et la prudence voulait que le gouvernement se préparât à la guerre. Un comité de défense nationale fut institué, doublé d'une commission spécialement créée pour réaliser dans les délais les plus brefs, une remonte de 29 981 chevaux pour toutes les armes" (62).

Un véritable cri d'alarme partit de la commission, jaillit dans la presse et fut repris par les "détracteurs" des haras : la France était incapable de rassembler les chevaux exigés par les armées. Gayot fut nommé par le ministre provisoire, M. Bethmont, pour répondre à cette calomnie. On imagine assez facilement combien cette administration, traditionnellement présentée comme prohibitive, pouvait être vulnérable dés que des soupçons s'élevaient sur son efficacité.

Dire que la "cavalerie était à pied" ne pouvait qu'avoir l'effet le plus désastreux. Trés vite, à l'instar du conseil général de la Vendée, les régions d'élevage protestèrent contre l'éventualité d'achat de chevaux à l'étranger car il semblait à tous que leur cheptel additionné à celui de leur voisin suffirait. Les notables s'indignaient de la publicité qui pouvait leur être faite sur l'incapacité supposée de faire face à ce pourquoi depuis longtemps ils s'étaient voués : l'élevage du cheval parfait. Soulignons ici la fièvre collective devant l'éventualité d'une guerre et la réaction du "corps social". Gayot se fit le représentant de cette indignation des éleveurs, il défendit "la production nationale" et les "intérêts de sol", ce "sol qui est la patrie" (63).

Les adversaires, forts de leurs soupçons, influents trés méme influents, puisque ce sont essentiellement les tenants du libéralisme et les passionnés du cheval anglais (souvent membres du Jockey Club), jouèrent de telle manière que la fin des haras était posée.

Une nouvelle commission d'enquête est nommée, toujours par le ministre provisoire Bethmont. Quarante membres vont devoir examiner la situation militaire et surtout "la production et l'élève du cheval" et tous les problèmes des institutions hippiques. Dans cette commission, il y avait des agriculteurs, des inspecteurs d'étalons départementaux, des éleveurs, des économistes, des naturalistes, des vétérinaires, des écuyers de cavalerie, et seulement deux membres de l'administration des haras.

Gayot, qui en faisait partie, disait que c'était vraiment la commission qui, enfin, pourrait aborder pratiquement le contentieux entre adversaires et partisans de l'institution administrative.

Achille Marcus Fould (1800-1867), chargé de rapporter (64) les travaux de la commission, était un homme politique, conseiller général des Hautes Pyrénées, grand propriétaire terrien, député de Tarbes en 1842. En 1848 et 1849, il est représentant de la Seine à la Constituante et à la Législative. Puis, enfin, de 1849 à 1851 et de 1861 à 1867, ministre des Finances. Après sa démission de 1852, il avait été nommé sénateur, ministre d'Etat et membre du conseil privé. Après avoir examiné les causes de notre manque de compétitivité sur le marché vis à vis de nos voisins (impôts triples en France qu'en Allemagne, en ce qui concerne la production du cheval, etc.), A.Fould souligne que la commission a approuvé unanimement que cette production doit être soutenue par l'Etat. La nécessité, cette grande raison d'Etat qui a forcé le gouvernement à s'immiscer dans l'oeuvre de la production améliorée du cheval, la nécessité est toujours là qui commande de venir en aide à une industrie impuissante à plus d'un titre. Les causes de cette impuissance ont été parfaitement traduites, elles sont d'un ordre tellement élevé, que nul n'y peut rien. Tous, nous devons subir, car elles sont inhérentes à la constitution même de notre société" (65).

Une fois reconnue, la nécessité de l'intervention de l'Etat dans les affaires chevalines, la commission examine la question de "comment et par quelle administration cette intervention doit-elle se manifester ?" La commission est claire, le cheval de guerre ne peut être "remonté" que s'il y a cheval de luxe, de commerce et d'agriculture. "Chercher à reproduire uniquement le cheval de guerre, ce serait limiter l'industrie dans un cercle tellement étroit, que des diffïcultés considérables seraient à craindre et pour elle et pour le ministre chargé des remontes: ce serait demander l'impossible" (66). Quant au mode d'intervention, la commission le dit "direct" et "indirect" en s'attachant toujours à épurer les éléments de reproduction offerts par l'administration à l'industrie" (67) et en faisant une part plus grande aux encouragements (primes). Enfin, "il n'y a pas d'amélioration à poursuivre en dehors du pur sang" (68).

4. La castration

En conséquence de toutes les obsessions et angoisses l'axiome suivant était de rigueur : "la plus grande perfection possible est nécessaire, rigoureusement indispensable chez les reproducteurs" (69). Si c'est seulement vers la fin du siècle que les chevaux sont massivement castrés, la question avait cheminé longtemps.

Le 22 août 1806, le Ministre de l'Intérieur écrivait à chaque préfet : "Monsieur, il m'est revenu de plusieurs côtés des plaintes sur les inconvénients graves et de plus d'un genre qui résultent de l'usage adopté par un grand nombre de cultivateurs de laisser divaguer des chevaux entiers sans aucune précaution, tant dans les pâturages que sur les chemins. Des accidents multipliés et même la mort de quelques citoyens, ont été les suites de cette négligence. En conséquence, j'ai cru nécessaire d'appeler spécialement votre attention sur l"objet dont il s'agit, et sur les moyens d'empêcher à l'avenir la divagation des chevaux entiers".

Les recommandations du Gouvernement furent suivies d'un prompt résultat, Dans les arrêtés, on voit plus distinctement le but réel des mesures répressives que la circulaire ministérielle réclamait. Pour Gayot, la pensée officielle "était née sous la pression de plaintes et de réclamations officielles. Le danger que pouvait courir ici la vie des citoyens n'était évidemment qu'un prétexte, une voie détournée". Le Ministre utilise l'idée de "bien public", et en fait c'est la nécessité de "remédier à la promiscuité des sexes, de ne pas gaspiller un temps précieux, de ne pas dévorer en pure perte des millions en faveur d'une industrie qui serait forcément demeurée stationnaire. Tels étaient la vraie raison, le motif sérieux de la provocation du Ministre, ou plutôt de l'autorisation qu'il accordait, sous forme de règle générale, à qui la lui avait demandée, de prendre telles mesures jugées utiles, nécessaires à l'avancement de l'amélioration de l'espèce" (70).

"L'amélioration de l'espèce" passe par l'élimination des chevaux défectueux, c'est-à-dire ceux qui sont en dehors des écuries en train de "divaguer".

A Bordeaux le 7 septembre 1809 le Préfet dit: "aussi longtemps que, contre l'intérêt bien entendu de tous les propriétaires, on laissera vaquer, dans les champs et pâturages non clos, des chevaux entiers, rabougris et difformes, les vues bienfaisantes du Gouvernement ne seront qu'imparfaitement remplies...".

Houël relance le débat en exprimant son dégoût de l'abondance de mâles tarés. "Depuis longtemps, on attend une loi contre les chevaux entiers; tous les hommes pratiquent la réclame" (71). Un grand nombre de conseils généraux, de sociétés agricoles et vétérinaires, des écrivains hippiques, des administrations, en ont proclamé la nécessité. Plusieurs pétitions ont été présentées aux Chambres à ce sujet : le Gouvernement s'en est occupé lui-même à diverses reprises, notamment en 1817 où un projet de loi fut soumis à l'approbation du Conseil d'Etat, et en 1830, où un autre projet fut encore présenté au même Conseil. E. Houél du Hamel, dont Gayot disait qu'il avait l'art de correler parfaitement les aptitudes diverses des chevaux et les exigences de leur utilisation, regrette que de toutes les initiatives antérieures, rien n'ait résulté. Mais pour lui, "ces projets n'envisageaient qu'une partie de la question, ils ne rémédiaient que faiblement aux inconvénients causés à l'amélioration par le funeste usage des chevaux entiers" (72).

La suppression "du funeste usage des chevaux entiers" est l'un des moments importants de l'évolution des relations de la bourgeoisie et du cheval. Houél, technicien et administrateur adroit des haras, regrette que dans tel ou tel département qui fait naître annuellement 600 à 1 000 chevaux, on n'en peut trouver que 50 valables pour la cavalerie.

"A quoi cela tient-il ?". "Au grand nombre d'étalons trop petits ou trop lourds, tarés, chétifs, ignobles enfin, qui corrompent en France les sources de la production (...). A côté d'une amélioration évidente, progressive, s'étend une dégénération profonde, qui vient neutraliser à chaque pas les efforts de l'administration et de l'industrie particulière elle-même" (73).

"A cet état de chose, il y a un remède, la castration de tous les chevaux non reconnus propres à la reproduction" (74).

Pour cela, Houël se heurte à des principes profondément enracinés dans les populations élevant des chevaux (75). "Comment opérer cette dérogation aux principes légaux d'une inviolable propriété ?"

"Une loi qui obligerait à faire castrer un seul cheval, quelque nécessaire et indispensable qu'elle pût être au bien public, serait regardée, à tort ou à raison, comme entachée d'un esprit de tyrannie ou d'oppression. I1 faut donc se renfermer dans un système qui s'accorde avec la constitution et le mouvement des habitudes" (76).

Pour Houël, le cheval entier n'est qu'un cheval de caprice quoiqu'on en dise, car le cheval hongre est plus propre à tous les services de force et de durée, il est moins maladif et plus doux. Pour souligner sa proposition, Houël avance que "les nations vraiment cavalières, l'Allemagne, l'Angleterre, ne se servent que de chevaux hongres, castrés de jeune âge" (77).

E. Houël propose d'établir un impôt sur les chevaux entiers qui obligera ainsi les propriétaires qui ne le paieront pas, à castrer leurs poulains et chevaux dont ils se servaient accessoirement comme reproducteurs. Houël voit quatre avantages de cet impôt, hormis celui de rapporter de nouvelles "ressources à l'Etat" :

a) l'effet de la loi sera "de faire castrer un grand nombre de jeunes chevaux" ce qui permettra à l'armée de recruter en tout temps, et en aussi grand nombre qu'elle le voudra,

b) les voitures publiques, roulages, postes, se remonteront en chevaux plus doux, moins turbulents, plus aptes à supporter les fatigues et les longs travaux que les chevaux entiers, qui ne sont bons qu'à donner des coups de pied et à briser les voitures ou les jambes des conducteurs,

c) la castration de jeune âge donne plus d'élegance au cheval, lui fait une encolure plus logère et une croupe plus large; il est plus facile à élever et moins sujet aux maladies aigues, aux hernies et à toutes sortes d'accidents.

d) les chevaux entiers qui paissent en liberté dans les champs voisinant les routes, seront moins nombreux, et exposeront moins les voyageurs aux nombreux accidents que ces chevaux font en les poursuivant ".

Bref, les quatre raisons qu'expose Houël sont tout à fait claires et tout en ayant des raisons concrètes, illustrent bien le fantasme du "moi bourgeois" pour lequel l'utilisation du penis comme l'instrument universel de production de la race doit être sévèrement contrôlé.

M. de Cacheleu, conseiller général du Calvados, fait partie des propagandistes (78). L'auteur voudrait un pur sang spécial pour chaque genre de service: "on l'obtiendrait en élevant graduellement les primes avec le mérite héréditaire et en les augmentant suivant les degrés de noblesse". Cacheleu ne s'occupe que des juments et repousse les preuves d'origine du côté paternel. "Ce sera toujours par les mères et uniquement dans la ligne maternelle que devront se faire toutes les preuves généalogiques". A propos de la castration, l'imposition sur les "entiers" l'obligeant progressivement, elle passera "en habitude générale pour tous les services, et que s'étendant de bas en haut, parmi toutes les races, elle serait pour toutes une véritable épuration et par cela même, une cause de progrès".

Nous avons vu que dès le XVIIIe siècle, de très nombreuses recommandations sont faites sur la déambulation ("la divagation") du bétail et qu'elle doit être stoppée.

Progressivement, les chevaux sont mis dans des écuries. Et avec tous les efforts de la politique de l'élevage du cheval, les hommes qui s'en occupaient, prirent de plus en plus d'initiatives pour leur domesticité, et pour régler les accouplements Dès le XIXe siècle, l'homme préside à l'accouplement; c'est un acte important dans la vie rurale. "L'habitude de règler la vie animale n'a-t-elle pas gagné le couple humain ? ou plutôt la sélection des espèces ne traduit-elle pas ce même sentiment d'utilisation rationnelle du monde qui conduit à règler l'instinct sexuel dans les rapports conjugaux?" (79).

Il faut voir dans les justifications des techniques d'élevage un acte à multiples causes dont les principales sont psychologiques, sociologiques, et enfin politiques. La bourgeoisie du XIXe siècle veut castrer les chevaux "non utiles" et on peut dire qu'il y a de "suggestives coincidences" avec les "auto" régulations de la fécondité dans les couples du peuple. La bourgeoisie essaye de se recréer les atours de la noblesse et elle s'acharne à créer une race pure de chevaux. Elle essaye d'intervenir et d'imposer sa manière de voir pour parachever son identité en utilisant la loi et l'administration. Houël s'étonne que "dans la multitude de lois qui encombrent nos annales administratives, il n'en a pas encore été fait une contre le cheval entier ?" (80).

Houël regrette donc l'absence de cette mesure et la carence de l'administration. Il est intéressant de noter ici le rôle dévolu à l'administration (81).

Voici encore une longue citation de Houél qui montre le désir extrême de certains de castrer les chevaux non retenus pour la reproduction et d'autre part la résistance tenace mais implicite des institutions à entériner cette décision. Houël établit à son insu le mécanisme de référence de la politique à cette époque qui agissait de manière ambivalente à l'égard du peuple. "C'est qu'il est bien difficile, en France, de faire adopter une idée neuve dans les choses de détail. Malgré la légereté que l'on reproche à notre caractère, il est incroyable avec quelle difficulté on parvient à nous faire sortir d'une ornière". Il faut, pour qu'une pensée éclose et s'incarne dans un fait, qu'elle ne soit pour ainsi dire infusée dans le sang de la multitude - qu'elle se soit faite peuple, - que tout le monde la croit sienne, sans cela elle est reléguée sur la planche des utopies. Une idée neuve ne germe qu'à la condition d'être vieille. Croirait-on, par exemple, que l'impôt des chiens, si nécessaire, si moral, si philanthropique, soit rejeté chaque année par les chambres françaises ? Il en est de même sur la loi des chevaux entiers, elle ne sera faite que quand tout le monde y aura mis la main" (82).

5. Les épreuves et l'argent

Houël poursuit son analyse pour la production de pur sang, par l'histoire des systèmes sur lesquels est basé "l'éléve" du cheval pur sang, en Angleterre et en Arabie. A côté de soins particuliers qui entourent le choix des origines et la préservation de la "bonne et pure race", qui peut-être faite en castrant les indésirables, Houël (bon cavalier lui-même) loue l'exercice, ce qu'il appelle les épreuves.

La course de cheval et tous les exercices équestres étaient regroupés sous le terme de sport. Houël énonce donc quelque chose de bien implanté à cette époque déjà et dont l'importance n'a cessé depuis de croître. "On ne sait pas assez, en France, Messieurs, jusqu'à quel point le travail est utile au cheval et sert à perfectionner son caractère et son organisation" (83).

"Aussi, suivant le dicton: les bons résistent et les mauvais crèvent. Mais, de cette façon, on est sûr d'avoir de bons chevaux et chez lesquels tout est profit, puisque, dès leurs jeunes années, leur travail paye leur nourriture et au-delà, tandis que les chevaux dits de luxe, élevés à ne rien faire, à cause de leur prix élevé, parce qu'on craint de les fatiguer et de les tarer, deviennent, la plupart du temps, d'un médiocre service ou d'un service désagréable. L'exercice forme et développe le tempérament du cheval, il adoucit le caractére, il dessine les muscles, et en augmente considérablement le volume: il dilate la poitrine, anime l'oeil et fait grossir les membres". Houël, pour sa démonstration, va donner libre cours à sa représentation des choses et sans transition, expliquer le cheval par des exemples humains.

"Rien qu'à l'inspection des membres du cheval, on doit reconnaître celui qui a travaillé de celui qui n'a rien fait, et ce n'est pas comme beaucoup de personnes le prétendent, par les tares et les défectuosités que cette reconnaissance se fait, mais au contraire, par la netteté des articulations, la largeur des tendons, le développement des muscles, dans les parties supérieures et même la grosseur des os. C'est une remarque générale, Messieurs, que les maréchaux ont tous des bras d'une grosseur énorme comparativement à leur corps, tandis que les bijoutiers et les tailleurs ont les bras faibles et délicats. Les danseurs qui commencent leur apprentissage dès l'âge de cinq ou six ans, ont tous de £orts pieds et de grosses jambes Toutes les parties du corps prennent d'autant plus de développement qu'elles s'exercent davantage, parce que les principes vitaux s'y portent avec plus d'intensité". Enfin, pour Houël, l'exercice donne de l'appétit, et on sait combien cette chose est importante pour l'homme du XIXe siècle (84).

Houël remarque "l'aspect que donne à l'animal l'habitude d'un travail quelconque, aspect qui se transmet et s'accro1t de génération en génération, finit par s'identifier avec la race et lui donne un cachet spécial" (85).

Houël fut le créateur des courses de trot en France. Il réussit à imposer celles-ci, témoignages de l'exercice véritable d'une race, après deux ans d'efforts. Les premières avaient eu lieu à Cherbourg en 1836, elles furent suivies de celles de Caen en 1837.

La transmission héréditaire des caractères acquis est une croyance fondamentale du XIXe siècle qui marque fortement le système social en entier et ainsi les choix politiques à la base de l'édification de l'administration des haras.

Un extrait du "Dictionnaire hippiatrique" du moment, reprend les thèses de Houël. "Par l'exercice d'une partie du corps, on y fait affluer le sang, on en active la nutrition, on en accro1t la force et on la rend plus habile à se mouvoir. Le travail augmente donc la puissance des organes dont l'animal devient en même temps, plus adroit à se servir par l'effet de l'habitude. Les animaux qui, étant jeunes, font beaucoup d'exercice, ont la poitrine ample, la respiration étendue et facile, les muscles développés et forts, les articulations des membres souples, susceptibles d'avoir des mouvements prolongés et variés; ils peuvent, pendant longtemps, soutenir une allure agréable et rapide... La transmission par la génération des aptitudes acquises est indubitable..."

Dans cette idée, Houël analyse alors toutes les sortes de chevaux, les besogneux besognés, les sauvages inutilisables, les inoccupés, les fainéants de nature. Une moralité universelle s'étaye alors dans le monde du cheval sur la multiplication d'exemples empruntés au domaine domestique. "Un oeil exercé découvrira chez le jeune animal, non seulement l'hérédité laborieuse ou la fainéantise, mais encore le genre de travail auquel il est prédestiné" (86). En conclusion, Houël, qui en 1847 n'est pas encore au sommet de sa gloire puisqu'il ne sera inspecteur général des haras qu'en 1861, dit que seuls les Anglais ont compris que le sang n'est rien sans le travail. Il termine sa leçon par un aphorisme à l'usage de ces élèves : "Le repos tue plus de chevaux que le travail" (87).

Au XIXe, les mobiles d'élevages sont multiples: le cheval doit être utile, le cheval doit travailler, enfin le cheval doit se vendre. Voilà le troisième principe de Houël "le cheval ne doit pas être un objet de caprice et de mode, comme on le croit trop communément; les éleveurs ne doivent avoir qu'un mobile, celui de vendre leurs chevaux".

On sait que jusqu'à cette date, l'élevage du cheval n'était pas lié principalement à un but lucratif, et que si son rôle militaire était sporadique, il était en tout cas pour le gentilhomme un élément fondamental de son honneur donc de sa personne. Houël le sait, mais il sait aussi qu'avant tout la règle du siècle et de sa classe, c'est de mesurer en tout la valeur. Un nouvel étalon universel s'est imposé :"c'est une idée funeste et qui a perdu un grand nombre d'éleveurs de dire: j'élèverai un joli cheval, un cheval de telle ou telle taille, un cheval de tel ou tel genre. Ouand on élève, on ne doit dire qu'une chose: j'élèverai dans le genre qui se vend, j'élèverai bien et je vendrai cher. C'est triste de rabaisser la science équestre, cette science des esprits élevés et des hommes de coeur, à une question d'argent : mais cependant tout est là" (88).

Ainsi le bourgeois pour mesurer la valeur des choses qu'il produit, c'est-à-dire pour connaitre sa valeur, doit aussi vendre.

Corollairement les acheteurs réclament des chevaux "neufs", c'est-à-dire qui n'aient rien fait. Le bourgeois achète un cheval comme il le fait pour une machine. "Il suit de là que les chevaux neufs brisent les voitures" et cassent le cou des prétendus cavaliers. Malgré tout le bourgeois désire un cheval neuf, et ainsi les éleveurs ne dressent plus leurs jeunes chevaux, parce qu'ils n'en tireront pas meilleur parti pour cela: un cheval monté est considéré comme usagé.

 

 

 

(a) GAYOT (1808-1891) auquel nous emprunterons le terme "France Chevaline" nous a laissé une oeuvre essentielle sur l'élevage du cheval en France. C'est principalement dans ces ouvrages que nous avons puisé l'information qui compose ce chapitre. Vétérinaire de formation, il devint inspecteur général et directeur général des Haras. Il avait été aussi directeur du haras du Pin (1840-1843), de celui de Pompadour (1843-1846). Admis à la retraite en 1852, il multiplia alors son activité d'écrivain et de journaliste. GAYOT mériterait une étude particulière tant sa perspicacité à été grande sur les problèmes de la politique administrative de l'agriculture au XIXe siècle. Son monumental ouvrage La France Chevaline, publié de 1848 à 1854, à Paris, se décompose en deux parties : Institutions Hippiques (4 volumes) et Etudes Hippologiques (4 volumes). Dans les notes de référence, les initiales de ces deux ouvrages seront utilisées : I.H. et E.H.

(b) TOCQUEVILLE (F.H. CLEREL Vicomte de), Mémoire sur l'amélioration des chevaux normands, Cherbourg, 1842, p. 81.

(1) GAYOT (E.), La France chevaline, Institutions hippiques, T.1., p. 95.

(2) Corps legislatif - Conseil des Cinq Cents - Rapport fait par ESCHASSERIAUX jeune (de la Charente inférieure), sur l'organisation des haras et les moyens propres à concourir au but de ses établissements. Séance du 28 fructidor An VI (14 septembre 1798).

(3) MONTENDRE (comte de), Institutions hippiques, T.II, 1840.

(4) GAYOT, op. cit., Institutions hippiques, T.1., p. 112.

(5) BOHAN (de), Mémoire des haras, 1804, p. 10.

(6) GAYOT, op. cit., Institutions hippiques, T.1., p. 122.

(7) Id., p. 122.

(8) Id., p. 127.

(9) Id., p. 140.

(10) MERLET, Manuel de Cavalerie, 1803, pp. 235-236.

(11) HUZARD (fils), Des haras domestiques, 1843, p. 61.

(12) GAYOT, La France Chevaline, études hippologiques, T.1., p. 93.

(13) HUZARD, Instruction sur l'amélioration des chevaux en France, An X.

(14) GAYOT, op. cit., Institutions hippiques, T.1., pp. 107, 108.

(15) GAYOT, op. cit., Etudes hippologiques, T.1., p. 26.

(16) L'amazone, 17 mars 1844.

(17) LULLIN de CHATEAUVIEUX (F.), Voyages agronomiques en France, Paris, 1843, pp. 2, 3.

(18) GAYOT, op. cit., Etudes hippologiques, T.1., p. 77.

(19) Dictionnaire de GUERARD et SARDOU, 1862, p. 572. au figuré, les auteurs ajoutent "race, famille, extraction, Prince de sang, de la famille règnante ; homme de sang, homme cruel.

(20) L'Amazone, sept. 1843, p. 3.

(21) GAYOT, La France chevaline, Etudes hippologiques, T.1., p. 326.

(22) Id., p. 184.

(23) Id., pp. 327, 328.

(24) Id.

(25) Id., p. 329.

(26) Id., p. 329.

(27) Id., p. 10.

(28) Id., p. 11

(29) Id., p. 20

(30) Id., pp. 21, 22.

(31) Id., pp. 22, 23.

(32) Id.

(33) Id., p. 330.

(34) Id., p. 339.

(35) Id., p. 339.

(36) Id., p. 339.

(37) Id., p. 93.

(38) IH., p. 26., Tome 1.

(39) EH, p. 74.

(40) EH., p. 56.

(41) Cité par MENNESSIER DE LA LANCE, T. II, p. 169.

(42) Id.

(43) Id., p. 169.

(44) GAYOT, La France chevaline, Etudes Hippologiques, T.1, p. 56.

(45) HOUEL (E.), De l'amélioration du cheval chez tous les peuples de l'univers, Paris, 1867

(46) HOUEL (E.), Cours de science hippique, 1853, p. 234.

(47) Journal des haras, Tome XXX, p. 299.

(48) GAYOT, op. cit., Institutions hippiques, T.1, p. 159.

(49) Id., p. 192.

(50) Id., p. 196.

(51) Id., p. 146.

(52) Id., p. 207.

(53) Id., p. 216.

(54) Id., pp. 216, 217.

(55) Id., p. 217.

(56) GAYOT, op. cit., Etudes hippologiques, T.1., p. 174.

(57) Id., p. 175.

(58) LA MOSKOWA (prince de), Des chevaux de cavalerie et de la régénération de nos races chevalines, 1833, p. 49.

(59) Id., p. 2.

(60) TOUSSENEL, L'esprit des bêtes, 1847, p. 29. Alphonse TOUSSENEL, journaliste, (1803-1885), s'exprime dans un ouvrage consacré à l'esprit des bêtes. Il était un peu rêveur, dit-on... il était en fait fouriériste et participa à ce titre à la commission de travail instituée Palais de Luxembourg. En 1847, il dit que "la France, avec ses 55 millions d'hectares, ne peut pas même produire assez de chevaux de guerre pour la misérable dépense de sa cavalerie". Et il conclut : "C'est assez dire que la gentilhommerie française est passée de vie à trépas".

(61) DREE (Marquis de), De la régénération de l'espèce chevaline en France, 1830, et Plan d'une administration de l'élève des chevaux, 1831.

(62) GAYOT en donne la composition, op. cit., Institutions hippiques, T.1., p. 333.

(63) Id., p. 329.

(64) Rapport adressé au Citoyen Ministre de l'agriculture et du commerce, 1848.

(65) GAYOT, op. cit., Institutions hippiques, T.1., p. 338.

(66) Id., p. 340.

(67) Id.

(68) Id.

(69) GAYOT, op. cit., Etudes hippologiques, T.1., p. 192.

(70) GAYOT, op. cit., Institutions hippiques, T.1., pp. 129, 130.

(71) HOUEL (E.), Cours de science hippique, 1848, p. 237.

(72) Id.

(73) Id., p. 238.

(74) Id.

(75) HOUEL évalue à 50 000 les chevaux naissant chaque année aptes à propager la race et à 150000 les autres, "produits de toutes sortes de misérables chevaux plus ou moins entachés de vices héréditaires, de difformité ou de chétivité".

(76) HOUEL (E.), op. cit., p. 238.

(77) Id., p. 239.

(78) Système rationnel des haras général au point de vue de la spécialité des races et de leur épuration continue sous notre régime français de libre production, Pont Audemer, 1847.

(79) ARIES (P.), Histoire des populations françaises, Paris, Seuil, 1971, p. 369.

(80) HOUEL (E.), op. cit., p. 241.

(81) Les travaux de Pierre LEGENDRE ont innové et développé de fond en comble la compréhension de l'administration analysée sous l'angle anthropologique.

(82) HOUEL (E.), op. cit., p. 241.

(83) Id., p. 243.

(84) Cf. ARON (J.P.), Le mangeur du XIXe siècle, Paris, 1976, Gonthier.

(85) HOUEL (E.), op. cit., p. 247.

(86) Id., p. 249.

(87) Id., p. 251.

(88) Id., p. 302.