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I - ADAPTER LES CORPS ENTRE EUX : LA THEORIE

II - LA GUERINIERE : LES FLEXIONS DU CORPS

1. L'appui et la légèreté

2. L'épaule en dedans

III - DUPATY DE CLAM : L'ANALYSE DU POUVOIR

1. La ligne de puissance

2. La ligne d'obéissance

(notes)

 

 

CHAPITRE IV - DU RAPPORT DE VOLONTE A L'ACTION MECANIQUE

Si le cheval doit obéir à son cavalier, il n'en reste pas moins important que l'homme à cheval symbolise le chef et le commandement pour les hommes qui sont à pied. Dès lors, il faut transformer l'assemblage du cavalier et du cheval pour respecter cette représentation: le cheval obéissant doit montrer lui aussi qu'il porte le commandement, et cela n'est possible que s'il présente des caractéristiques de la puissance.

Dilemme: le cheval doit obéir à son maître mais doit montrer aussi qu'il est le cheval du maître. D'un côté, il se soumet à la "ligne de puissance" du cavalier et n'est considéré que comme ligne d'obéissance (horizontale soumise à la verticalité) et d'autre part, il faut qu'il se redresse face au piéton en face de lui. D'où l'exercice délicat en équitation qui consiste à redresser l'encolure du cheval pour permettre cette figure. Avec le redressement de l'encolure on demande à l'animal de ramener sa tète vers son poitrail de telle manière qu'il regarde droit devant lui en quelque sorte perpendiculairement à l'axe vertical qu'a pris son encolure. Cette figure de dressage en relevant l'avant-main du cheval permet à l'arrière-main de s'engager sous la masse de l'animal. Théoriquement, dans cette position le cheval est prêt à se lever sur ses postérieurs pour prendre la physionomie anthropologique du bipède: débout sur ses postérieurs d'une part, l'axe de vision perpendiculaire à l'axe de la locomotion d'autre part.

Ce chapitre tend à expliquer que ce processus équestre a été obtenu en appliquant au cheval deux conceptions.

La Guérinière essaye d'obtenir ce dressage en affinant le rapport des aides, mains et jambes, pour que le cheval soumis à la volonté cavalière témoigne en toutes circonstances de sa confiance au cavalier.

Dupaty de Clam révolutionne la conception équestre en introduisant la mécanique dans l'équitation d'une manière systématique.

Avant d'aborder ces deux auteurs, il convient de présenter la progression de la théorisation équestre au XVIIIe qui se justifiait comme une necessité capitale d'agencement durable des éléments réels.

I - ADAPTER LES CORPS ENTRE EUX : LA THEORIE

"Bien accorder ses aides, n'est autre chose que de bien accorder sa pensée avec ses mains et ses jambes, et c'est le tout d'un écuyer" (1). Pour Gaspard de Saunier (1663-1748) l'accord des aides n'est rien d'autre que l'art d'accorder sa pensée avec son corps. Cette idée aura deux conséquences: d'abord il faut affiner la théorie d'autant plus subtilement que le corps fait l'objet d'un savoir grandissant; ensuite à cette anatomie du corps humain que découvre le XVIIIe siècle, le cavalier pense de plus en plus que son cheval fait partie de son corps. Conclusion: la théorie équestre englobera de plus en plus d'éléments qui l'obligeront à se trouver une nouvelle méthodologie.

Au XVIIIe, l'équitation est toujours un art et non pas une science comme le début du XIXe le cru. Le XVIIIe croit au vrai et au beau et il est convaincu que pour atteindre la perfection de l'art, le hasard est à éviter. Pour esquiver les aléas du hasard, la théorie est la seule parade possible. "La théorie est absolument nécessaire. Qu'espérer en effet d'un homme qui n'est conduit que par une pratique longue et qui ne peut être qu'incertaine! Incapable de rendre raison de ce qu'il fait, il lui sera impossible d'éclairer mon esprit et de me communiquer ce qu'il croit savoir. A quel titre le regarderai-je donc comme un Maitre ? Au contraire, quel fruit ne retirerai-je pas de leçons de celui à qui la théorie donne le moyen de connaitre et de sentir les effets de ses moindres mouvements, et qui peut me développer des règles que l'exécution et l'usage le plus confiant ne m'enseigneront jamais ?

J'avoue cependant que l'Equitation demande un travail réel: je conviens que, dans tous les exercices qui dépendent du mécanisme du corps, l'habitude et la pratique continuelle mènent loin, mais si la théorie n'est le fondement sur lequel on étaye et l'on appuie ce mécanisme du corps, on ne peut manquer s'égarer" (2).

La théorie énonce de plus en plus les faits et gestes que tout cavalier doit appliquer pour bien dresser son cheval. Au fur et à mesure que se développe le verbe, se constitue un nouveau rapport au cheval: le cheval change de nature aux yeux de l'homme qui le monte. Il devient plus suspect d'intelligence, mais d'une intelligence domesticable, plus que d'une intelligence sauvage comme le XVIIe le percevait. En pensant le cheval d'une manière nouvelle, le cavalier se pense lui-même d'une manière différente: "les châtiments sont de deux espèces. On punit le cheval en le frappant des éperons, de la gaule et de la chambrière, on le punit en le mettant dans une sujétion plus grande; mais dans tous les cas, l'Homme de cheval cherche à travailler plutôt sur son entendement que sur les parties de son corps : l'animal a de l'imagination, de la mémoire et du mouvement ; opérer sur ces trois facultés, c'est toujours le moyen le plus sûr de réussir. En effet, les châtiments qui assujettissent le plus un cheval à l'obéissance, et qui le rebutent le moins, sont ceux où l'on use point de rigueur, mais où l'on s'oppose à sa volonté, en le contraignant et en lui demandant le contraire de l'action à laquelle il se détermine" (3).

Plutôt qu'avec la violence, c'est en agissant sur la volonté du cheval que l'on peut le diriger. Mais pour diriger un cheval par la volonté il faut trouver le moyen physique de communiquer avec celle-ci. Un dressage est donc obligatoire pour lier le fonctionnement de la volonté du cheval à telle ou telle partie de son corps. Le rapport au cheval n'est plus une relation de force physique mais est l'établissement d'une sujétion de la volonté de l'animal à celle de l'homme.

La force, comme la violence, est bannie des théories équestres.

Le ler décembre 1763, d'Auvergne, ce maître méconnu du XVIIIe siècle, écrit à un de ses disciples à propos de ses élèves: "enfin cherchez à leur donner une grande liberté, ne leur faites pas absolument employer de forces, que dans le bas des reins, pour soutenir la ceinture en avant et assurer la machine dans les différents mouvements que l'animal peut faire. Cherchez à détruire la force, les hommes que vous avez en ont toujours trop" (4).

Pour d'Auvergne, la force empêche une harmonisation des mouvements et s'oppose à la symbiose des corps: il faut pour d'Auvergne répéter inlassablement que dans tous les mouvements "l'homme et le cheval ne doivent former qu'un seul et même corps et un tout exactement harmonique" (5). D'Auvergne suivant cet objectif, s'indigne du "moyen dont nous nous servons pour communiquer nos idées au meilleur des animaux" (6). I1 prône, quant à lui, le filet et bannit l'utilisation de la bride trop violente telle que le XVIIe siècle la pratiquait.

Pour d'Auvergne, la relation de l'homme et du cheval ne doit plus passer par des aides "extérieures" et "intermédiaires", mais par le corps même: "l'harmonie naît de l'accord parfait des parties qui font mouvoir et des parties de l'animal qui doivent être mues". D'Auvergne réclame cet accord parfait entre les parties obéissantes et celles qui commandent, c'est-à-dire entre le cheval et le cavalier: il lui semble possible d'établir cette relation complémentaire avec l'aide d'une théorie adaptée.

Ainsi, la disposition d'une théorie pourrait même permettre d'enseigner l'équitation avec un cheval de bois. "Avant donc d'exposer l'élève à cheminer à cheval, ce qui serait lui demander tout à la fois, qu'il conduisit son cheval, qu'il se plaçat, qu'il fit des mouvements nécessaires, il faut qu'il sache, par théorie, et qu'il puisse exécuter sur le cheval de bois, ce qu'il doit pratiquer sur les chevaux ordinaires" (7).

Convaincu que l'apprentissage équestre avec des chevaux de bois n'est qu'un cas de figure pour montrer l'importance de la théorie, d'Auvergne propose l'application à l'art équestre d'une science reconnue: la mécanique. I1 dit "en cherchant les moyens d'unir ces deux corps de même espèce, il serait aisé de voir que leur union dépend des lois de la mécanique. C'est dans cette science que nous devons puiser les principes d'équitation" (8). Ici la mécanique est la science des mouvements entre des corps qu'une autre science, l'anatomie, définit comme identique: c'est-à-dire " deux systèmes de poulies et de ressorts ".

La théorie équestre développa des concepts nouveaux qui se justifiaient mieux abstraitement que comme moyens pratiques de dressage. En fait ils fournissaient aux hommes des éléments intellectuels pour appréhender comme un tout le dressage du cheval et celui du cavalier. Ce besoin de construction idéologique du dressage du cheval répondait à la nécessité qu'avaient tous les régiments de cavalerie de trouver une théorie disciplinaire unique soumettant cavaliers et chevaux (9).

Deux auteurs nous permettront de mieux cerner ce siècle équestre: la Guérinière et Dupaty de Clam.

II - LA GUERINIERE : LES FLEXIONS DU CORPS

François Robichon de la Guérinière (1688-1751) (10) est issu d'une famille vosgienne de gentilshommes verriers. Il est né en Normandie où il passe sa jeunesse. Son frère ainé y dirigea l'Académie d'équitation de Caen de 1728 à 1761. En 1715, il va à Paris pour diriger une Académie d'équitation à l'emplacement actuel de la rue de Médicis, entre le n°3 et la Fontaine Médicis dans le Jardin du Luxembourg, qui était alors moins étendu. Pendant quinze années il y exerça son art jusqu'au moment où il fut nommé directeur du Manège des Tuileries par le Grand Ecuyer de France, le prince Charles de Lorraine, comte d'Armagnac. Il devait y enseigner jusqu'à sa mort. Ses deux directions d'Académie lui coutèrent toujours plus d'argent qu'elles ne lui en rapportèrent. Il est intéressant de noter à ce sujet, que La Guérinière se débattit toute sa vie dans des embarras d'argent malgré l'estime de la Cour et des "Grands". Comme pour tous les théoriciens utilisés dans cette étude, nous présentons seulement les points de leur savoir les plus intéressants pour notre propos. La Guérinière recherche dans son dressage du cheval, l'appui de la bouche du cheval sur la main de cavalier qui se fait sans empiéter sur la légèreté. Pour cela il met au point un exercice d'assouplissement du corps du cheval : l'épaule en dedans.

1. L'appui et la légèreté

Pour La Guérinière, la main a une importance extréme : "la hauteur de la main règle ordinairement celle de la tête du cheval; c'est pourquoi il faut la tenir plus haute que dans la situation ordinaire pour les chevaux qui portent bas, afin de les relever: et elle doit être plus basse et plus près de l'estomac pour ceux qui portent le nez au vent, afin de les ramener et de leur faire baisser la tête. Lorsqu'on porte la main en avant, cette action lache la gourmette et diminue par conséquent l'effet du mors. On se sert de cette aide pour chasser en avant un cheval qui se retient: lorsqu'au contraire on retient la main près de l'estomac, alors la gourmette fait plus d'effet et le mors appuie plus ferme sur les barres, ce qui est bon pour les chevaux qui tirent à la main".

Pour La Guérinière, la bonne main a trois qualités, qui sont d'être légère, douce et ferme. La main légère est pour lui celle qui ne sent point l'appui du mors sur les barres. La main douce est celle qui sent un peu l'effet du mors, sans donner trop d'appui. Et enfin la main ferme est celle qui tient le cheval dans un appui à pleine main.

L'action de la main est toute faite de modulation et lorsque l'on dit rendre la main, qui est l'action de la main légère, il faut néanmoins la retenir doucement, pour chercher et sentir peu à peu dans la main l'appui du mors, c'est cet appui qui établit un contact de qualité avec le cheval. C'est ce qu'on appelle avoir la main douce.

La main ferme est celle qui progressivement résiste de plus en plus en tenant le cheval dans un appui plus fort. Mais toujours, pour La Guérinière, la main douce doit précéder et suivre les effets de la fermeté. Rendre la main d'un seul coup ou bien la tenir ferme d'un seul coup, c'est offenser le cheval qui répond par des coups de tête. Le coup de tête est la chose la plus disgracieuse et qui témoigne évidemment de la mauvaise main.

Ainsi, "l'appui" est le concept central de l'équitation de La Guérinière. Tous ses exercices cherchent à obtenir le meilleur appui possible. Qu'est-ce que l'appui pour lui?

"L'appui est le sentiment que produit l'action de la bride dans la main du cavalier, et réciproquement l'action que la main du cavalier opère sur les barres du cheval. I1 y a des chevaux qui n'ont point d'appui, d'autres qui en ont trop, et d'autres qui ont l'appui à pleine main.

Ceux qui n'ont point d'appui sont ceux qui craignent le mors et ne peuvent souffrir qu'il appuie sur les barres, ce qui les fait battre à la main et donner des coups de tête.

Les chevaux qui ont trop d'appui sont ceux qui s'appesantissent sur la main.

L'appui à pleine main, qui fait la meilleure bouche, c'est lorsque le cheval, sans peser ni battre à la main, a l'appui ferme, léger et tempéré; ces trois qualités sont celles de la bonne bouche d'un cheval, lesquelles répondent à celles de la main du cavalier, qui doit être légère, douce et ferme".

L'appui est donc la condition indispensable de la transmission immédiate et continue de la volonté du cavalier au cheval. La qualité de cette transmission est la plus sûre garantie contre la rétivité. En somme, l'appui veut dire que le cheval doit être dans la main, mais il ne doit jamais être en avant ni en arrière de la main.

2. L'épaule en dedans

François de La Guérinière contribua très largement à édifier la célébrité de l'Ecole Française d'Art Equestre. Une autre leçon capitale de dressage peut être aussi mise à son actif même si son maître M. de Vendeuil en fut le premier instigateur, car c'est tout de même lui qui en rédigea les termes : "l'épaule en dedans".

La Guérinière considère que la leçon de l'épaule en dedans "produit tant de bons effets à la fois" qu'il la considère "comme la première et la dernière de toutes celles qu'on peut donner au cheval pour lui faire prendre une entière souplesse et une parfaite liberté dans toutes ses parties (11), l'épaule en dedans étant ainsi un moyen de mettre le cheval sur la main en juste appui. L'épaule en dedans est une manoeuvre qui consiste à amener les épaules du cheval à l'intérieur du manège et à lui conserver les jambes arrières sur la piste.

"Cet exercice assouplit le cheval dans toute sa longueur: assouplissement des épaules, assouplissement de la colonne vertébrale, assouplissement de l'arrière-main et engagement des postérieurs. Elle est également un moyen de domination" (12). L'épaule en dedans est un moyen de domination car elle oblige le cheval à se ployer sur la jambe. Le cheval marche sur deux pistes, les hanches restant près du mur et les épaules s'incurvant du côté opposé à celui vers lequel il se déplace.

L'épaule en dedans, sur un cheval confirmé, doit procurer au cavalier la sensation que le cheval se ploie sur la jambe: la jambe est l'instrument de la puissance.

Le rôle alternatif des jambes dans l'assouplissement du cheval à droite puis à gauche délie le corps du cheval. Cet exercice développe chez le cheval trois aptitudes:

  • une liberté des épaules, l'obéissance à la main et donc en conséquence une légèreté de l'avant main,
  • une souplesse des hanches, l'obéissance à la jambe et donc un engagement de l'arrière main,
  • un "liant" de la colonne vertébrale qui harmonise l'avant main et l'arrière main.

Dans ce mouvement, les jambes doivent donner l'action et la main la position: le rôle des mains et des jambes se précisent. Ni la main, ni les jambes ne doivent agir d'une manière continue, elles interviennent selon les réactions du cheval dans l'exercice demandé. La conception volontariste de mise en harmonie du corps du cheval et de celui du cavalier s'est développée avec La Guérinière.

Le cheval dressé, pour cet écuyer, est celui qui, dans toutes les figures de manège plus ou moins acrobatiques, conserve une attitude légère c'est-à-dire qu'à aucun moment sa tête ne pèse sur la main du cavalier.

Le cheval conserve un équilibre parfait dont la main cavalière est garante. La Guérinière a peu utilisé d'arguments de géométrie. Par beaucoup de côtés, en évitant le langage mécaniste, il est celui qui a exprimé le mieux la délicatesse de l'art équestre. Les théoriciens qui lui succèderont succomberont aux influences de l'équitation militaire. Si la bouche du cheval reste pour la Guérinière le point "central"du dialogue entre le cheval et le cavalier, la qualité de ce dialogue, révélé par le bon et juste appui, passe par l'assouplissement entier du corps commandé.

III - DUPATY DE CLAM : L'ANALYSE DU POUVOIR

Elève de la Pleignière (1722-18..) qui était un des proches de La Guérinière, Dupaty de Clam (1744-1782) rentre aux mousquetaires le 29 mai 1762, dans la première compagnie. Les Mousquetaires faisaient partie de la Maison du Roi et se scindaient en deux compagnies: les gris et les noirs qui se distinguaient à première vue grâce à la robe de leurs chevaux. Les Mousquetaires représentaient un corps d'élite et les titres de noblesse étaient requis pour y accèder. Dupaty de Clam démissionne en 1769 pour se retirer dans sa ville natale, La Rochelle, où il devient membre de l'Académie des Sciences et des Belles Lettres. Rapidement il accède aussi à celle de Bordeaux. Dupaty de Clam meurt prématurément en laissant trois ouvrages d'art équestre dont le style et la clairvoyance font de lui un des meilleurs écrivains équestres. "Pratique de l'équitation, ou l'art de l'équitation réduit en principes" est édité en 1769, "Traités sur l'équitation" en 1771, "La science et l'art de l'équitation démontrés d'après la nature" en 1776.

Voici successivement trois définitions de l'équitation énoncées par les trois ouvrages de Dupaty en 1769, 1771, 1776.

"La cavalerie est l'art de monter les chevaux et de les dresser. Cet art se divise en trois parties principales : la première apprend à l'homme à se placer sur le corps du cheval ; la seconde nous fait connaître les opérations que l'on exige de l'animal, et les moyens surs de s'en faire obéir; la troisième détermine les instants les plus propres à l'exécution des différents mouvements, soit de l'homme, soit du cheval. Personne ne peut donc être homme de cheval s'il n'y est bien placé, s'il ne connaît 1'usage de ses membres, et s'il ne sait les faire agir à propos. La cavalerie, ou ce qui est la méme chose, l'équitation, est art et science tout à la fois: elle est art, par la pratique aisée que donne une grande habitude du cheval: elle est science par le grand nombre de connaissances qu'un ma1tre doit posséder sur lesquelles il doit régler son travail. Le premier pas que l'on fait pour acquérir l'un et l'autre est d'accoutumer son corps à se soutenir sur le dos du cheval, de manière à ne point crain-dre les chutes. On pourrait, pour l'usage essentiel de l'animal, se borner à une posture peu régulière, et dont le seul mérite serait de produire une grande force et une tenue à l'épreuve des accidents; aussi voyons nous communément que ceux qui se servent le plus des chevaux, sont très mal placés. Ce serait avoir bien peu d'ambition que de se contenter de se servir du cheval en tant qu'il peut nous transporter d'un lieu à l'autre de n'importe quelle façon. L'art a un objet plus vaste, il en exige un service plus digne des connaissances de l'homme qui cependant n'est en droit d'y prétendre, que lorsque ses membres ont reçu une position régulière, aussi agréable à la vue, que nécessaire à l'exécution. Les règles que l'on s'est prescrites ne sont point arbitraires: on a vu des hommes bien faits et d'une belle proportion, se tenir à cheval différemment des autres, on a cru qu'il fallait les imiter. Un examen sérieux et réfléchi a établi les premiers principes de la science : le temps, l'étude de la Nature, le travail, l'on fait parvenir au degré où nous le possédons" (13).

Plus tard, et d'une manière plus lapidaire voici ce qu'il dit: "on se convaincra que le but de l'équitation est d'exciter dans le cheval un mouvement réglé par la combinaison des forces que l'on met en usage pour cet effet" (14).

En 1776, il reprend à nouveau une définition de l'équitation: "le but de l'équitation est l'usage du cheval. Cet usage, qui doit être aussi facile à l'homme que celui de ses propres membres, s'ils sont sains et bien conformés, ne peut avoir lieu sans l'action et la réaction réciproque des deux individus l'un sur l'autre: autrement il serait impossible qu'il y eût communication de mouvement. L'homme, par le moyen de ses membres, comme par autant d'instruments, agit sur le cheval, l'ébranle et le dirige. Le cheval, en déployant ses membres pour obéir, réagit sur l'homme, l'ébranle et le met en mouvement par l'effet du transport. Le changement dans la posture de l'homme est senti par le cheval, et les mouvements du cheval sont ressentis par l'homme. Cette réciprocité de sensations est le résultat de l'action et de la réaction.

L'action de l'homme sur le cheval, et la réaction du cheval sur l'homme, sont subordonnées à certains principes, à certaines causes qui se trouvent dans l'un et l'autre mais qu'on ne doit pas laisser développer par le hasard si l'on désire exécuter avec justesse. La première loi de cette justesse est l'union intime de deux individus: union qui exige de la part du cavalier une position et des actions convenables, et de la part de l'animal, une subordination sans bornes, une obéissance prompte et aveugle, du moins autant que les lois de sa construction ne sont pas violées. Comme la construction d'une machine quelconque doit être déterminée sur l'usage que l'on veut en faire: de même la position de l'homme se réglera sur l'emploi de ses membres à cheval. Le corps humain est destiné à donner un mouvement au cheval, en composant les forces de différents membres de manière qu'il s'ensuive, de la part de l'homme une direction fixe, et, de la part du cheval, une vitesse connue, car l'équitation résulte d'une quantité de puissances composées ensemble. Ce sera donc relativement à ce but que nous poserons le corps de l'homme sur le cheval" (15).

Fort de ces définitions d'ensemble, Dupaty de Clam développe sa théorie selon deux axes :

  • Comment faut-il que l'homme soit pour qu'il puisse dominer le cheval ? Dupaty de Clam parlera de l'organisation corporelle de la puissance de l'homme.
  • Comment "organiser" le cheval pour qu'il obéisse promptement à son cavalier ?

Dupaty de Clam répondra à ces questions toujours dans la perspective scientifique qu'il prescrit pour l'équitation, ce qui l'amène à développer deux concepts pour présenter l'homme et le cheval, l'un sur l'autre: la ligne de puissance représentant le corps de l'homme, et la ligne d'obéissance que le corps du cheval évoque.

1. La ligne de puissance

"La puissance de l'homme est cette propriété de son corps par laquelle il détermine le cheval, dont l'action est le résultat des forces de l'homme" (16).

Dupaty de Clam ajoute que pour calculer ce théorème il faut pour un moment faire abstraction de la volonté de l'animal, sans laquelle il ne s'opérerait point d'action.

Dupaty de Clam décrit en anatomie le corps de l'homme à cheval, et tient à tout prix à ne pas s'écarter de cette science à ses yeux essentielle à l'écuyer. A propos du corps voici comment dans son ouvrage "La science de l'art et l'équitation", il décrit chacune des parties de l'homme à cheval.

"L'épine du dos, dans son attitude naturelle ne peut être tellement placée, que chaque vertèbre ait pour base toute la surface de la vertèbre qui lui est unie inférieurement. Comme le total forme une double S, il est impossible que la ligne de gravité, cette verticale dont nous avons parlé, passe par les mêmes points de chaque vertèbre, et même toutes ne seront pas touchées par cette ligne. Cependant on doit chercher à en approcher les vertèbres lombaires le plus qu'il est possible. L'extrémité inférieure de cette ligne doit aboutir au coccyx; son extrémité supérieure doit toucher au nez de l'homme. Si l'on applique une ligne oblique à l'occiput et qu'on l'amène jusqu'au coccyx, on aura la direction de la puissance" (17).

D'une ligne verticale traversant le corps de l'homme, Dupaty de Clam déduit une "direction de la puissance": cette disposition favorise le maintien du corps dans l'attitude la plus propre à construire les forces qui doivent agir sur le cheval". Mais Dupaty de Clam remarque après une longue observation que le naturel oblige l'homme à être légèrement oblique, et la verticale si elle doit passer obligatoirement par le centre de gravité du corps humain, représente plutôt une diagonale d'un parallélogramme renfermant le corps humain (18).

De cette inclinaison générale, il déduit la position des autres parties du corps montrant à quel point le monde équestre du moment attachait d'importance aux positions corporelles:

  • "la tête ne devrait pas avoir d'autre position que d'être bien droite sur les deux épaules, portant bien également sur l'atlas, en sorte qu'elle fut en état, en se redressant et en s'élevant un peu, d'augmenter la puissance du levier formé par la colonne vertébrale".
  • Les cuisses "embrassent le cheval, en appliquant sur la selle la partie de la cuisse qui présente le plus de muscles. Le travail "supplée à ce que la Nature se refuse", car ce que l'on appelle la cuisse "tournée sur son plat" procure une sorte de dislocation, "nécessaire, mais à laquelle on ne doit arriver que lentement".
  • "Les genoux seront étendus en sorte que les muscles employés à l'articulation aient le moins d'action possible. Si on était sans cesse obligé de les faire agir, cela occasionnerait une variété d'opérations et de forces qui brouilleraient le cheval et rendraient l'exécution confuse. Le genou étant trop lié, ôterait à l'action de l'homme la faculté de s'étendre le plus loin possible sur le corps du cheval et de trouver ainsi le plus grand nombre de points de contact, ce qui contredirait un des premiers principes de position. De plus, il serait à craindre que la contradiction de ses muscles ne donnât de la dureté à la cuisse et ne la rendit plus susceptible de réaction, car devenant plus élastique, elle serait plus portée à se détacher du corps de l'animal par le mouvement. On est au contraire obligé, par le relachement raisonnable des muscles, de rompre l'action du cheval: opposer un corps mou à l'action d'un corps dur le mouvement de ce dernier se perdra pour lui".
  • "La jambe doit suivre la position que lui indique la cuisse".
  • "Les muscles qui composent la jambe, font mouvoir les pieds: ils doivent être fort relachés, en sorte que ceux-ci n'aient d'autre position que celle que la Nature leur donne, en observant cependant qu'ils soient assurés et ne remuent pas sans cesse".
  • "L'homme qui a acquis une position telle que nous venons de la décrire, a sans doute de la tenue, de la liaison, de l'étendue, et de l'enveloppe, car il tient sur l'animal autant qu'il le peut et il y est lié par le plus de points de contact possibles: ses membres sont dans un beau déploiement, et il semble qu'il est maître de toutes les parties de son cheval" (19).

La maîtrise de toutes les parties du cheval se complète toute par l'action de la main.

"La main est destinée à faire agir les rênes. Et comme le premier effet des rênes est de donner la position de la tête du cheval et de l'y maintenir, on est obligé de la placer dans un endroit où elle est à portée de tout contenir".

La main a un rôle essentiel pour le cavalier, elle communique au cheval des ordres précis que le corps rend possible. Pour cela elle ne doit jamais être dans "une fausse position" et n'être jamais "tombante".

Dupaty de Clam remarque aussi que, au delà des principes généraux, il faut individualiser les leçons aux "écoliers" car "un sujet a besoin d'une leçon qui est dangereuse à un autre: si la manie de l'imitation prend à un élève, il se gâte et se dégoute". Ainsi notre auteur précise-t-il les termes convenables à la position en vue d'éviter les doutes et équivoques (*).

Dupaty de Clam organise le corps de l'homme comme s'il fabriquait un automate, en cela il est influencé par la façon de penser mécaniste de la fin du XVIIIe siècle. Le corps est un mécanisme où chaque partie a des fonctions particulières qui lui sont propres. Malgré toutes les prescriptions, il est tout aussi important de conserver une attitude naturelle. Sans naturel, il ne fait aucun doute qu'il n'y aurait aucune justesse et que les parties "forcées" précipiteraient le tout dans une "disposition irrégulière". Le but donc est de bien disposer le corps. L'organisation du corps selon Dupaty de Clam doit se modeler autour d'un axe parfait qui est représenté par la verticale. Cette verticale ne peut être obtenue pour le cavalier en selle que si celui-ci respecte la symétrie des gestes et positions prescrites.

Pour Dupaty de Clam que nous avons présenté ici comme théoricien de l'art équestre, il faut édicter clairement les principes afin que le cavalier dispose son corps et son esprit en toute rigueur doctrinale. A cheval, le corps de l'homme respectant la ligne verticale, trouvera dès lors le meilleur contact possible avec sa monture.

2. La ligne d'obéissance

Ce n'est plus le cheval à proprement parler que l'on cherche à dominer, mais quelque chose de nouveau. Tout ce qui empêche de communiquer avec le cheval doit être vaincu par le corps. Si une résistance médiatise les rapports du cavalier et de sa monture, c'est l'affaire d'un travail global du cheval et du cavalier: le cheval fait partie du corps pensant qu'est le cavalier.

"La résistance du cheval est cet objet sur lequel s'exercent les talents de l'écuyer, et qu'il cherche à vaincre, c'est contre elle qu'il employe les puissances composantes des différents membres de son corps" (21).

 

 

"La leçon d'équitation"

"La tête des élèves est ordinairement basse, ils tendent le menton et penchent la tête de côté ou d'autre. On leur dit donc: levez la tête: la tête droite. Rentrez le menton. Ne penchez pas la tête : qu'elle soit portée également sur les deux épaules. Le premier commandement s'exécute par une flexion en arrière, le second, en se rengorgeant, le troisième par un mouvement de la tête vers le côté opposé à celui qu'elle penche.

Si le col est raide, on dit, relâchez votre col, point de roideur dans le col.

Si les épaules sont hautes, on dit, baissez les épaules, relâchez les épaules, mollissez les épaules. Tout élève comprend et peut exécuter ces préceptes. Mettez vos épaules en arrière, applatissez les épaules, signifie qu'elles sont trop rondes, et viennent trop en devant, qu'ainsi il faut faire le contraire. Si l'élève ne concevait pas, il serait bon de lui placer soi-même les épaules. Et l'on suivra cette méthode avec fruit pour toutes les autres positions.

Souvent l'écolier raidit son bras et le serre contre le corps, on lui dit alors: lâchez le bras, mollissez le bras, ne mettez point de dureté dans le bras, détachez le bras du corps, ne serrez pas les bras. A-t-il l'avant bras obliquement par rapport au bras, on lui dit soutenez l'avant bras à la hauteur du coude. A-t-il l'articulation étendue, pliez les bras est le terme en usage. Si le poignet se fléchit, on lui dit, n'arrondissez pas le poignet, s'il s'étend trop, vous estropiez le poignet, mettez votre main sur la ligne du bras: s'il le baisse, soutenez le; s'il l'enlève trop, votre poignet est trop haut.

Rarement la main conserve sa position, les doigts s'estropient, sont à moitié ouverts, le pouce est raccroché, les rênes glissent des mains: on dit alors, placez la main devant vous, fermez tous les doigts, sentez vos rênes, allongez le pouce dessus. Quand la main est incertaine, on dit, assurez la main, votre main en place, si elle est trop dure, mollissez le poignet, la main, point de dureté dans la main.

Le rein est-il trop mou, le dos courbé, la poitrine courbée, dites à l'élève soutenez votre rein, grandissez vous du haut du corps, soutenez vous.

Est-il au contraire raide, le rein creux, les fesses débordent la selle, on l'avertit par ces mots: mollissez vous, poussez vos fesses sous vous, poussez la ceinture en avant, ne creusez pas les reins. Si les fesses s'élèvent et que le corps s'en aille en avant, on lui dit: asseyez vous, laissez vous porter également sur les fesses, mettez le haut du corps en arrière. On le corrige de son incertitude en lui disant : rassurez-vous, employez plus de nerf.

Lorsque la cuisse est trop en avant, qu'elle n'est pas étendue le plus qu'il est possible, l'écolier doit être averti par ces mots : étendez-vous, laissez tomber vos cuisses. Si elles sont dans un état de trop grande adduction, relâchez vos cuisses, mollissez les sont les termes usités.

Les genoux trop pliés, trop ouverts, la jambe en avant trop raide, trop écartée du cheval, sont des défauts dont on fait apercevoir l'élève, en lui disant : étendez vos genoux, tournez vos cuisses, lâchez vos jambes, laissez les tomber naturellement, liez les, servez vous en.

Les pieds sont-ils mal placés, raides et la pointe haute, on peut dire, placez vos pieds, lâchez les, sont-ils trop mous, on avertit de les rassurer.

L'assiette n'est-elle pas sur le centre, on dit : jetez votre assiette en dehors ou en dedans. Si le corps est mal tourné, on dit, avancez le côté, à partir du bas des reins.

Portez le poids du corps en dedans, avertit l'élève qu'il ait à contre-balancer l'action qui le porte en dehors par le poids de son corps en dedans.

Tels sont à peu près tous les termes de la leçon donnée conséquemment aux principes que nous avons adaptés à la construction du corps humain" (20).

 

 

Le corps de l'homme étant défini comme un axe de puissance, comment agit-il sur le cheval défini comme son corps ?

"L'homme agit sur le cheval ou par lui-même, ou par un second agent dont la force et les opérations facilitent les siennes. Il agit immédiatement sur l'animal par la puissance de son propre corps. Nous observons dans la suite tous les moyens que ce corps peut employer pour vaincre l'animal.

Nous verrons que l'homme peut opérer avec autant d'efficacité que les machines de la mécanique auxquelles je le compare, lesquelles sont appliquées à des masses inanimées qu'il faut remuer. Le mors et les éperons sont ces agents qui viennent au secours de l'homme, ils sont destinés à augmenter, diriger ou diminuer le résultat de puissance de son corps (21 bis).

Pour comprendre ceci, il ne faut pas perdre de vue que dans l'équitation on travaille non seulement sur la machine du cheval en général, mais encore sur chaque portion en particulier, et cela se fait dans tous les instants parce que chaque partie doit contribuer à l'ordre total et que l'homme doit être attentif à tout ce qui se passe dans les différents membres. Les puissances qui agissent sur la bouche composent un système de forces bien différent de celui qui est appliqué aux autres parties du corps du cheval pour parvenir à l'exécution dans l'art de la cavalerie, il s'agit de réunir les résultats, en sorte que rien ne se nuise" (22).

Le cheval pour Dupaty de Clam ne peut se mouvoir selon les règles de l'équitation "s'il n'y est sollicité par les différentes opérations que fait sur lui l'homme qui le monte".

Il déduit les mouvements du cheval de ceux du cavalier, car il lui est impossible "qu'il puisse remplir les conditions prescrites, s'il n'est déterminé par des causes qui soient hors de lui, mais avec lesquelles il peut avoir des rapports". Dupaty de Clam ajoute que le cheval n'est pas "indifférent" à cette puissance de l'homme "puisqu'il y obéit et qu'on peut démontrer les causes et les qualités de son obéissance en exposant les diverses actions de la puissance" (23).

Pour produire sa théorie, Dupaty de Clam est ainsi obligé d'accentuer sa démonstration du cheval comme machine. Mais 'machine" pour lui ne veut pas dire articiciel: cette idée du cheval machine sert à souligner l'obligation de la domination de l'homme sur l'animal.

"L'art de l'équitation exige que l'homme connaisse et mette en pratique les moyens convenables pour plier le cheval, et que celui-ci se trouve soumis par les talents de son homme. On ne peut donner, pour dresser un cheval aucun précepte qui ne dépende pas entièrement de l'homme, il ne se prête au repos ou au mouvement que par les actions de son cavalier. Je dis des actions: car le cheval étant dépourvu de connaissances, puisque nous le supposons au rang des êtres inanimés, ce n'est que par des actes extérieurs que l'homme peut lui transmettre ses volontés en sorte que le cheval mis en mouvement par telle ou telle action de l'homme y répond exactement et c'est la physique jointe à la mécanique qui nous fait voir les rapports et les raisons de cette obéissance. On peut donc se figurer l'homme comme un système de forces combinées dont l'effet est proportionnel à leurs causes, et le cheval comme la masse à mouvoir dans une direction et avec une vitesse données. Cette proportion nous montre en un instant qu'il n'y a point d'équitation sans un despotisme entier de l'homme et sans une subordination parfaite de la part du cheval" (24).

Mais comment assurer cette domination ? Dupaty de Clam en bon mécaniste, cherche le point géométrique qui permettra d'assurer infailliblement le pouvoir du cavalier.

"I1 y a nécessairement un point central dans le cheval: tous les corps existants en ont un (...). Si l'homme est fixe, assuré, obéi du cheval, il a rencontré le point central; ainsi en prolongeant la ligne de direction de la puissance de son corps, on doit être assuré qu'il rencontre ce point central la seule façon d'unir ces deux corps, c'est de donner à leurs centres une direction commune, ce doit être le but de l'homme qui cherche à se placer à cheval" (25).

Ce point central, unique dans l'hypothèse de la perfection est donc celui qui est traversé par la ligne de puissance définie comme verticale. Cette verticalité du cavalier cause sa puissance. Pour qu'il y ait perfection, cette verticale de la puissance humaine et cavalière doit couper au point central une autre ligne, celle dessinée par l'obéissance du cheval. Quelques soient les moyens employés pour réussir, n'oublions pas que la résultante des muscles mis en oeuvre, est la ligne par laquelle le cheval obéit et que le degré de force que ces muscles acquièrent, est celui de l'obéissance de l'animal" (26).

Dupaty de Clam va ainsi développer l'idée de rectitude. Le cheval ne peut être droit, si l'homme ne l'est pas. Donc, ce n'est que si l'homme observe les préceptes équestres qu'il pourra obtenir une position qui lui permettra alors de bien positionner son cheval.

"L'homme et le cheval droits, tous deux formant un système de systèmes combinés, parfaits et pleins d'harmonie est l'objet de recherches de l'écuyer. C'est aussi en quelque sorte la pierre philosophale". L'homme droit est celui qui avance ou s'arrête l'arrière main géométriquement placée derrière l'avant main. Le cheval ne peut en conséquence être droit si le cavalier ne l'est pas.

Dupaty de Clam ajoute même une notion fondamentale: "il est rare de trouver un homme qui soit souvent bien combiné avec son cheval pour former le droit, ce point est presque indéfinissable dans la nature (...). On pourrait définir l'équitation, l'art de mettre l'homme et le cheval droits l'un sur l'autre (27).

Dupaty de Clam parle de la rectitude parfaite: celle que forme la ligne verticale du cavalier et la ligne d'obéissance du cheval. Autrement dit la perfection consiste à former un angle droit entre la ligne de puissance et celle d'obéissance, la ligne d'obéissance se définissant donc géométriquement comme une horizontale.

Cet angle droit formé entre les deux lignes verticale et horizontale, n'existe pas fixement mais les efforts pour l'atteindre oblige la recherche de l'équilibre.

"L'état de l'équilibre est une condition qui doit précéder toutes les opérations dans une équitation méthodique et pratiquée selon les règles: c'est une préparation sans laquelle le cheval ne peut répondre, c'est de ce point que l'on part pour lui demander quelque chose. Tel est un instrument dont on ne peut tirer une harmonie juste si les cordes ne sont pas d'accord" (28).

Cet équilibre instable est toujours remis en question par le mouvement: monté par un homme appliquant les préceptes équestres, un cheval négocie et établit une relation correcte, définie par le schéma géométrique d'une ligne "cheval" entrecoupant une ligne "cavalier" en angle droit: la verticalité symbolisant la puissance et l'horizontalité symbolisant l'obéissance. Le commandement parfait étant celui démontré par la maintenance en équilibre de l'angle droit entre la ligne de puissance et la ligne d'obéissance.

Voilà comment la "mécanique" appliquée au dressage du cheval peut révéler des symboles du pouvoir sousjacent.

Dupaty de Clam arrive à une telle démonstration car il a connu la manière dont l'équitation classique tentait de s'appliquer à la cavalerie comme une forme disciplinaire. Il a poussé à l'extrême la conception mécaniste et géométrique. Si cette conception équestre est caractéristique de la fin du XVIIIe siècle, il faut noter qu'avant son utilisation les chevaux dressés adoptaient des attitudes similaires qu'aucune théorie précise n'édictait. Dupaty de Clam en fait révèle avec des emprunts à d'autres savoirs (mécanique, anatomique...) la figure " parfaite " du dressage et du commandement.

Le partage entre l'humanité et l'animalité traverse l'homme lui-même. La relation de l'homme avec le cheval fut l'occasion pour l'homme de traiter avec et dans son corps des forces qui lui permettent d'établir son pouvoir sur la nature et par conséquence sur ses congénères.

Les théories équestres ont lentement développé un processus d'anthropologisation du cheval. Le cheval droit c'est le cheval du chef: la nature animale dressée par l'homme qui symboliquement doit être le plus fort. Dans la relation équestre de l'homme et du cheval se déroule un dialogue fondamental et implicite de l'homme avec sa phylogénèse (29).

Le cheval, "la plus noble conquête de l'homme", est pris à partie par le cavalier pour un dialogue sur lui-même. L'acte de se mettre debout, vertical, est un acte de volonté dont toute l'entreprise d'institutionnalisation a repris la dynamique: le dressage d'une verticalité des ordres et des commandements face à une horizontalité "ordonnée" des obéissants. L'érection d'un axe de commandement vis-à-vis d'un parterre soumis est une figure fondamentale de tout groupe d'hommes qui developpe à une action collective. L'angle droit est un archétype de la perfection du fonctionnement social. Ce perfectionnisme ne se conçoit comme stable qui si cet angle droit est dessiné entre une verticale et une horizontale.

Ce dressage du cheval et sa théorisation fut le fait exclusif de l'aristocratie. Les observations ci-dessus ne concernent que cette caste dominante qui avait développé ainsi des aptitudes particulières pour tenté de rationnaliser une représentation du monde et son pouvoir sur celui-ci.

Mais cette aristocratie n'était pas isolée et les roturiers, les autres hommes, pouvaient assister depuis longtemps à ce rituel équestre.

Quelques anecdotes montreront l'avidité avec laquelle des personnes autres que nobles désiraient entrer dans la symbolisation équestre qui est aussi un débat sur la nature du pouvoir, dont la centralisation se déroulait particulièrement à Paris.

"Les académies sont trés coûteuses et en petit nombre; elles sont encore des privilèges royaux: de sorte que dans cette grande ville, le bourgeois ne peut faire aucun usage du cheval" (30).

Cependant quelques personnages plus ou moins marginaux essayent d'outrepasser cette impossibilité. Le roturier Thiroux demanda avec insistance les lettres royales pour ouvrir une académie à Paris, ce qui fut toujours refusé même lorsqu'il abusa les services du Grand Ecuyer en affichant sur le devant de son école le titre d'académie. On l'obligea à inscrire "Manége bourgeois" ce qui, d'aprés lui, faisait fuir les "clients". I1 ferma boutique en attendant la Révolution de 1789 devant laquelle il se présenta comme un martyr de l'Ancien Régime. En 1780, il avait écrit un traité d'équitation où il présente l'homme à cheval d'une manière simple mais dont l'image géométrique est à relever : "l'homme offre un corps perpendiculairement élevé. La totalité du cheval présente une superficie circulaire horizontalement appuyée sur quatre bases. Tous deux se divisent en trois parties qui font, pour l'homme, le haut, le milieu, le bas du corps, l'arrière-main" (31).

Thiroux trace aussi une figure géométrique en faisant du corps de l'homme une verticale et du corps du cheval une horizontale. La verticale formant avec l'horizontale un angle déterminant les points cardinaux du profil du centaure: le haut, le bas, l'avant main, l'arrière main.

Il est difficile de saisir le véritable sentiment des écuyers qui prônaient l'utilisation de la science mécanique dans l'art équestre. I1 ne fait aucun doute que pour Dupaty de Clam cela fait partie d'un vaste projet de scientifisation des rapports humains avec la nature. Cependant, il faut émettre quelques réserves sur la valeur des préceptes de Thiroux. Cet écuyer n'innove en rien, il est surtout connu pour son opiniatreté à vouloir étre reconnu comme écuyer par la noblesse. En fait, il emprunte sans originalité, la formulation équestre de la fin du XVIIIe. Néanmoins Thiroux devait trouver dans le discours équestre "mécanisé" des échos d'un débat où les roturiers n'étaient point des intrus: la mécanique.

Si on s'accorde avec l'historienne A. Jouanna pour dire que "mettre ensemble les arts mécaniques et la noblesse, c'est les placer au même niveau dans la grille hiérarchique et par conséquent voir entre eux des correspondances, c'est une absurdité, une faute contre la logique" (32). On peut se demander si ces deux écuyers avaient la méme utilisation du raisonnement mécanique. Cette conception ambivalente sera à l'origine des débats équestres très conflictuels au XIXe siècle.

En 1793, le cirque Franconi représenta pour la première fois la parade de Rognolet, ce tailleur gascon qui éprouve tant de difficultés si grotesques en voulant se faire écuyer. Cette farce fut dénoncée comme une allusion affligeante aux mésaventures équestres de Robespierre. L'allusion fut prise avec une telle indignation que Franconi fut arrêté et cela faillit lui coûter la tête. Robespierre à l'apogée de sa vie politique s'essaya en effet, à l'art équestre. Pendant un bon mois il tenta de se faire obéir du quadrupède avec force leçons et conseils. I1 n'eut que des déboires et de guerre lasse ne gouverna qu'à pied. A pied, l'Incorruptible représentant du peuple ne put gouverner comme un homme de cheval, "qui sait si ce ne fut pas là une des causes du 9 thermidor ?" (33).

En revanche les Assemblées Révolutionnaires entrèrent et s'intallèrent dans les manèges.

Construit en 1721 pour l'instruction équestre du jeune Louis XV par les soins du duc d'Antin, le manège royal des Tuileries se campait sur l'emplacement de l'actuelle rue de Rivoli à l'aboutissement de la rue de Castiglione. Il jouxtait le jardin et s'ouvrait sur une longue carrière qui s'étendait jusqu'à l'angle du château, aujourd'hui place des Pyramides.

Le manège fut détruit en 1803-1804 pour le percement de la rue de Rivoli où circuleront dés lors voitures et carrosses.

Le manège des Tuileries abrita et enveloppa non seulement les exercices et démonstrations des écuyers du siècle des lumières, mais aussi tous les discours des assemblées révolutionnaires qui y trouvérent leur lieu de prédilection (34).

Le 29 novembre 1792, le procés du roi Louis XVI s'y tint.

 

 

 

(1) SAUNIER, cité par PICARD, op. cit., T.1., p. 197.

(2) BOURGELAT (C1.), Le nouveau Newcastle ou nouveau traité de cavalerie, Paris, 1847, préf. pp. X, XI, XII

(3) BOURGELAT (CL.), op. cit., p. 78

(4) D'AUVERGNE, Lettre à de Rezet, cité par CHOPPIN (Henri), L'équitation militaire au XVIIIe siècle, ler décembre 1763, p. 35.

(5) Id., p. 36.

(6) Id., p. 35.

(7) D'AUVERGNE, Mémoire sur l'art de la cavalerie, cité par CHOPPIN, op. cit., p. 77.

(8) D'AUVERGNE, Démonstration de l'homme et du cheval, cité par CHOPPIN, op. cit., p. 46.

(9) Bien sûr, il n'est pas possible d'oublier les nombreux autres écuyers dont les très célèbres écuyers militaires. Ces derniers eurent une efficacité et un impact profond. Les institutions où ils enseignèrent virent passer des vagues nombreuses d'officiers de cavalerie envoyés au devant de leur savoir pour y goûter de la science équestre. Ces écuyers généralement écrivirent peu et lorsqu'ils le firent, ce fut pour constater combien les subtilités de l'art étaient inapplicables dans leurs finesses au gouvernement de la troupe. Nous retrouverons leurs oeuvres dans les développements concernant l'administration de la cavalerie.

(10) Voici ce que dit de la GUERINIERE, André MONTEILHET dans Les maîtres de l'oeuvre équestre, 1979, p. 161: " L'oeuvre de la Guérinière mériterait une thèse, tant par son contenu que par son expression, dans l'admirable langue française du XVIIIe siècle que cet écuyer possédait remarquablement. L'ordonnance des chapitres, le développement de la doctrine et de ses applications, les définitions et les recettes charment le lecteur par leur clarté et par l'aisance de la phrase. "

(11) Les maîtres de l'équitation classique, éd. A. Gérard, coll. Dir. par A. BAUDOUX, 1974, p. 68.

(12) Définition de JOUSSEAUME (André), Dressage, Paris, 1951.

(13) DUPATY DE CLAM, Pratique de l'équitation, Paris, 1769, pp. 1,2.

(14) DUPATY DE CLAM, Traités sur l'équitation, Paris, 1771, p. 57.

(15) DUPATY DE CLAM, La science et l'art de l'équitation, Paris, 1776, p. 1.

(16) DUPATY DE CLAM, op. cit., p. 10.

(17) DUPATY DE CLAM, op. cit., pp. 17, 18.

(18) DUPATY DE CLAM, op. cit., p. 19.

(19) DUPATY DE CLAM, op. cit., pp. 20 à 25.

(20) DUPATY DE CLAM, op. cit., pp. 70 à 74.

(21) DUPATY DE CLAM, Les traités de l'équitation, 1772, p. 113.

(21 bis) DUPATY DE CLAM, Les traités de l'équitation, 1772, p. 113.

(22) Id., pp. 62, 63, 64

(23) Id., p. 61.

(24) Id., pp. 66, 67

(25) Id., pp. çà à 95.

(26) DUPATY DE CLAM, La science et l'art de l'équitation, p. 81.

(27) DUPATY DE CLAM, Traités sur l'équitation, p. 182.

(28) Id.

(29) Développement des espèces en cours d'évolution.

(30) MERCIER (S.), Tableau de Paris, Paris, 1781-82, Tome VI, p. 77.

(31) THIROUX (Ch.), Traité d'équitation, Paris, 1780, 1re partie, p. 17.

(32) JOUANNA (A.), Ordre social, p. 110.

(33) DESCLEE (Ph.), Manuel du cavalier ou l'équitation sans maître, 1871, p. 90.

(34) Le club des jacobins s'était installé dans l'église, terminée en 1620, où reposent les restes de sieur de Pluvinel, écuyer de Louis XIII. Dans la dernière chapelle de la nef, du côté droit, les Montagnards ont pu lire l'inscription suivante: " Pour pouvoir révérer et les mérites comprendre Du plus vertueux guerrier qui ait jamais esté Fault estre aux Jacobins et icy resté Où repose, lecteur, de Pluvinel la cendre".

Dissous le club des Jacobins se reconstitue du 6 juillet au 23 août 1799, sous le nom de parti du Manège. Le parti du Manege ou la société du Manège était le nom des débris jacobins qui se réunissaient dans la salle du manège attenante aux Tuileries.

Laurent Franconi (1776-1849), fils de Antonio Franconi, le créateur du cirque et des exercices équestres adaptés (cité ci-dessus), deviendra une personnalité parisienne sous le Premier Empire. Napoléon l'honore de sa confiance et lui confie l'instruction à cheval des Vélites de la Garde consulaire. Ce corps organisé en l'an XII était formé de volontaires aisés destinés au grade d'officier.

Il instruit également le prince Eugêne de Beauharnais avec lequel il resta trés attaché. Plus tard Louis Philippe l'attacha à la famille d'Orléans, comme écuyer.