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I - LE BON ET LE BEAU

II - LA DISTRIBUTION DES ETALONS ROYAUX

1. La fin de la chevalerie : fin du cheval ?

2. Les gardes étalons du roi

(notes)

 

 

CHAPITRE II - LES ETALONS DU ROI

L'élevage au XVIIe siècle se caractérise avant tout par la mise en place lente et difficile d'une administration de l'élevage du cheval. On ne constate aucun grand développement théorique sur l'art et la manière de produire des chevaux. I1 faut attendre le XVIIIe et le XIXe siècle pour assister aux grands débats à ce propos.

La chevalerie avait élevé un type particulier de cheval pour chacune de ses activités. Dans toutes les localités, les cavaliers connaissaient les meilleures souches pour produire un palefroi, un destrier, un courtaud, etc...

Avec la disparition de la féodalité il fallut trouver les chevaux nécessaires aux armées et à la Cour. Les écuyers étaient employés à cette recherche. Ils voyageaient en France et en Europe pour trouver les bons chevaux. Selon les modes, l'origine des "bons" chevaux changeait. La discussion sur le "bon" cheval variait à l'infini. A ce " critère " de bonté du cheval, que seul un exercice équestre pouvait juger, s'ajouta celui de " beauté " qu'un oeil averti peut constater. Dès lors un subtil dosage du bon et du beau devint le moyen de juger les chevaux et de les sélectionner pour le service du roi.

Dans un premier temps nous présenterons la discussion sur les critères de choix des chevaux, ensuite nous exposerons la manière dont s'esquisse à la fin du XVIIe siècle une administration de l'élevage afin de rémédier aux particularismes locaux.

I - LE BON ET LE BEAU

A partir du XVe siècle, il était stipulé que les anoblis devaient désormais vivre noblement et comme le disent certains textes, exposer "leurs corps et chevaux" (1).

Ce devoir d'exposer son corps a été pendant longtemps la cause de l'engouement pour l'art du maintien que les gentilshommes apprenaient dans les académies ou avec des professeurs attitrés. De très nombreux traités évoquent les composantes de la "grâce" puis l'art et la manière de l'acquérir. En regard se développe un art d'observation en société qui permet de distinguer "ceux qui savent et ceux qui ne savent pas se tenir. Il fallait découvrir au-delà des "savoirs de maintien" l'étre caché c'est-à-dire la nature profonde des autres, ce "dedans" qui se cache sous des "dehors" si policés. Des traités de physionomie en énonçaient les principes. En 1619 est edité, à Paris, un de ces traités : "traité de la phisionomie, la science de cognoistre le naturel et les complexions des personnes par laquelle on peut mémement (entre les jeunes hommes choisir ceux qui sont mieux nés et plus propres à faire l'exercice de la guerre". Ce traité de physionomie inventorie les types d'hommes d'après leurs extérieurs pour dévoiler leur personnalité cachée. L'auteur anonyme prend l'exemple d'Aristote qui en eduquant Alexandre "juge des mœurs des hommes par la phisionomie et par les linéaments de leurs corps et de leurs visages" (2).

Plus loin, Végèce est cité lorsqu'il décrit l'homme de guerre.

"Il convient qu'un jeune homme qu'on veut employer à l'exercice de la guerre, ait les yeux vigilants, le col droit, la poitrine large, les epaules muscleuses, c'est-à-dire charnues, les bras longs, les mains et les doigts forts, le ventre ni trop grand, ni trop plat, les cuisses menues médiocrement, les jambes et les pieds non remplis de chair superflue, mais plutôt qu'ils soient composés et amassés par une dureté de nerfs. Quand on trouve les marques susdites en un jeune homme, il le faut estimer digne d'être employé en l'art militaire. Et ne faut pas tant estimer la grandeur du corps comme la force et bonne disposition de ses membres susdits" (3).

Etre fait pour la guerre était synonyme de perfection. La guerre était le fait de la noblesse et décrire "les qualités bonnes pour la guerre" signifiait décrire le plus haut degré dans l'échelle des valeurs.

Un peu plus loin dans son "traité", notre auteur abandonne sans transition sa description de la "phisionomie" des personnes pour nous entretenir de la "science de conna1tre les chevaux" afin de juger encore plus parfaitement le "guerrier". Voilà en quels termes il décrit le cheval excellent : il doit avoir "la tête courte, les yeux noirs, les membres non confus, ni les narines étroites, ni les oreilles couchées (...) la poitrine large et charnue, les épaules larges, le ventre médiocre... (4). La ressemblance des descriptions entre le chevaI et son cavalier est frappante. Rien n'embarrasse le narrateur lorsqu'il établit une description similaire du cheval et de l'homme car c'est une façon habituelle de juger du gentilhomme dans son "corps et son cheval".

Menestrier raconte que de "tous les animaux, il n'en est aucun qui ait plus de rapport à l'homme et qui semble être plus à ses usages que le cheval. La Nature (...) semble lui avoir donné même coeur et mêmes inclinations" (5). Un autre auteur du XVIIe siècle, le sieur du Breuil Pompée nous a laissé un "traité de l'instruction du cavalier" où il dit de "fort belles choses" sur le comportement du cavalier et sur la description du bon cheval: il faut observer "quatre complexions diverses dont tous les chevaux sont composés, les uns plus, les autres moins, qui sont les fougueux, les sanguins, les phlegmatiques et les mélancoliques. Et est à noter que le cheval qui participe également de ses complexions, sera celui plus tempéré et doux, tant pour sa santé, que pour le service de l'homme. Ces quatre humeurs tiennent des quatre éléments et peut-on juger à plus près quelle sera l'inclinaison du cheval par la couleur des poils qui sont les messagers et les témoins de la nature" (6).

La "robe" du cheval, puisque c'est ainsi que se nomme 1'ensemble des poils qui recouvre le solipède, est donc significative de sa nature profonde. Cette conviction est généralement partagée et loin d'être une croyance archaique, elle sera pendant très longtemps, et parfois jusqu'à nos jours un critére d'appréciation. Au XVIIe et XVIIIe, le choix des étalons se fera généralement en tenant compte de ce critére: l'administration de l'élevage n'y échappera pas.

Parallèlement, seuls quelques écuyers, comme Newcastle arrivent à dépasser ce critère de jugement hippiatrique; "le poil est selon la pensée des hommes, parce qu'il y a des chevaux bons de tout poil et de toutes marques, et des méchants tout de même. Tellement que les éprouver est le seul moyen de les connaître" (7). Pour lui, l'art équestre, la pratique corps à corps est le seul critère. Le duc de Newcastle n'avait pas à règler les nombreuses difficultés de l'administration de l'élevage du mo-ment et l'on voit mal le roi "équestrer" tous ces étalons pour se garantir de leur valeur.

Si simplistes soient-elles, les considérations sur les ports et sur les conformations anthropologiques du cheval furent le point de départ pour la fixation d'un type idéal de chevaux. Les critères du "bon" et "beau" cheval mieux partagés deviennent nécessaires à l'établissement de règles d'élevage du cheval.

Si la valeur utilitaire du cheval n'est pas à démontrer pour les gens de l'époque, puisque c'est le fondement même de la noblesse, héritière de la chevalerie, elle doit être présentée dans des moules esthétiques nouveaux. Certains écuyers plus habiles que d'autres dans l'entretien du cheval en général, (comme de le guérir par exemple) prenaient le nom d'Hippiâtre. Ils reprenaient dans leurs traités et colportaient inlassablement les idées sur le cheval dans les "traités de phisionomies" :

Jacques de Solleysel (1617-1680), sieur du Clapier, exerça l'art de guérir les maladies des chevaux et son ouvrage "Le Parfait Maréchal" plus de trente fois réédité au XVIIe siècle atteste de sa célébrité en hippiatrique. Ce fut donc en même temps qu'un écuyer un des plus célèbres hippiâtres du moment. Cet élève de Menou de Charnizay créa aussi des écoles d'équitation à Lyon et à Paris, et à ce titre on peut dire de lui qu'il est au carrefour de deux arts, l'art équestre et l'art de guérir qui influencèrent le plus profondément les doctrines de "l'élève" du cheval. Il défendait comme ses prédécesseurs que la valeur et le caractère des chevaux dépendaient de la robe et des épis et marques qui lui couvraient le corps.

"Qui est-ce qui n'ayme pas un beau cheval ? D'une taille avantageuse, avec une juste proportion de toutes ses parties, loyal dans ses actions, nerveux dans ses mouvements, vite dans sa course, qui saute avec légèreté et disposition et qui est souple et adroit dans son manège, avec un pas fier et superbe, assurément toute personne ayant des yeux sera épri-e de la beauté, et je ne m'étonne guères de ce qu'il y a des personnes qui ont eu des passions si extraordinaires pour eux (...) l'on ne doit pas s'étonner si toutes les Nations ont de tout temps estimé les chevaux; car il n'y a point d'animal dans toute la nature dont l'homme retire tant d'utilité, ni qui lui donne plus de divertissement et de commodité; et ce qui est de plus considérable, c'est que l'expérience a fait remarquer que le cheval a l'âme noble et fière, qu'il se porte dans les hazards avec ardeur, qu'il combat avec générosité, qu'il est pompeux dans la magnificence, joyeux dans la victoire et triste dans les adversités de son maître" (8).

Le lien se fait entre beauté et bonté: "il est certain que la beauté en cet Animal est presque inséparable de la bonté, de sorte qu'en connaissant le beau on commencera à connaitre le bon" (9).

A la base de l'élevage il y a un problème esthétique de définition même qu'il faut repérer dans les motivations de l'administration des Haras.

L'étude de l'évolution de la "beauté" du cheval est impossible à faire; d'une part à cause de l'ésotérisme des expressions employées par les hommes de cheval qui est un obstacle presque insurmontable et d'autre part parce que les oeuvres d'art illustrent les chevaux comme un "animal de convention".

Néanmoins le cheval comme "animal de convention" offre quelque intérêt pour notre propos; c'est ce cheval là que le gouvernement veut inscrire comme référence aux initiatives personnelles d'élevage. Evidemment, il n'est pas simple d'établir le fonctionnement de cet ensemble de normes que "l'animal de convention" illustre. En effet, une fois qu'il est établi une relation entre le "beau et le bon", que ce"beau" et ce "bon" sont les critères recherchés par les gentilshommes pour leurs montures, il n'est pas encore sûr que ces gentilshommes aient le "loisir" d'élever le bel et le bon animal, car ils ont déserté leur demeure pour la cour ou les champs de bataille. La spécialisation pour la selle est évidemment le fait des aristocrates, utilisateurs obligés de ce type de cheval, mais de moins en moins éleveurs. Or la Royauté a besoin pour ses armées de chevaux "solides". Le pouvoir central est obligé d'intervenir dans la production du cheval de selle, si bien que l'étude de l'élevage est indissociable de l'analyse de l'administration chargée de la réglementer.

II - LA DISTRIBUTION DES ETALONS ROYAUX

La discussion sur la beauté des formes du cheval ne pouvait remédier seule aux problèmes multiples que rencontrait l'élevage du cheval. L'élève du cheval n'avait plus d'éleveur. Pour empêcher l'importation massive de chevaux étrangers par les particuliers, il fallait relancer l'élevage français en trouvant de nouveaux éleveurs et en leur confiant des reproducteurs reconnus " beaux et bons " par tous: les étalons royaux.

1. La fin de la chevalerie : fin du cheval ?

La féodalité entraîne dans sa chute toute une organisation de l'élevage qui de la conception au dressage produisait les chevaux nécessaires. La royauté concentre tout en elle: en sapant l'autorité des feudataires elle tue un type d'élevage indispensable que ne peuvent promouvoir les agriculteurs restés dans les domaines féodaux désertés.

Les duc de Sully et d'Epernon, le connêtable de Lesdiguières, quelques autres encore, représentaient les derniers rayons d'une splendeur éclipsée. Ils entretenaient les chevaux de guerre, de chasse, de promenade, de carosse. Pour réaliser les meilleurs animaux, ils réunissaient des races les plus diverses en s'attachant à opposer leurs caractéristiques.

En régularisant la noblesse, Richelieu avait détruit les nombreux haras particuliers qui existaient en France au côté des châteaux. Une fois hors de leurs terres, les grands seigneurs, les barons du royaume, abandonnèrent la production et l'élevage des palefrois, des genets et des haquenées. "On ne vit plus alors, par le pays ces puissantes cavalcades, ni ces fréquentes tournées, ni ces chasses luxueuses dans lesquelles chacun déployait tant de force et de magnificence. La supériorité hippique de la France était due à toute cette pompe et à ces prétentions de rivalité que beaucoup manifestaient même envers la couronne. Elles déplurent à la politique du temps: la politique du temps les supprima" (9bis).

L'élevage des chevaux passa entre d'autres mains, il se trouva alors livré en grande partie à des fermiers, et ne tarda pas à décliner. Alors qu'à la même époque le cheval est prisé en Angleterre par une aristocratie qui reste sur ses terres, en France, au contraire, l'aristocratie se regroupe à la Cour près du Monarque et délaisse l'élevage du cheval pour le laisser aux mains d'agriculteurs ne montant pas à cheval et qui ne voyaient dans la production que le privilège de perpétuer une tradition empruntée.

"La dégénération fut rapide, car nulle barrière ne lui fit obstacle. Une fois avilie, l'espèce ne fut plus recherchée, ni au dehors, ni au dedans. On eut recours à l'importation des chevaux étrangers graduellement améliorés, tandis que les nôtres se dégradaient" (10).

Ne daignant pas traiter avec les fermiers éleveurs, la noblesse ne trouvait point dans l'élevage du sol français les chevaux qu'elle se sentait honorée de monter. Elle les acheta en dehors. La situation de l'élevage s'aggrava à un tel point qu'à partir du XVIe siècle, les chevaux français furent jugés impropres à soutenir les fatigues de la guerre: la cavalerie composée de nobles ne se remonta plus qu'à l'étranger. On se rendait compte du grave danger qui consistait à aller chercher ailleurs des chevaux pouvant très bien être produits en France. La solution à cette hémorragie était difficile. Le roi devint le seul capable d'imposer une décision globale.

L'Assemblée des Notables se préoccupe en 1626 des haras pour tarir l'hémorragie d'or et d'argent provoquée par l'importation de chevaux allemands. Le voeu émis par cette assemblée, illustre bien la manière dont chacun voyait dans l'absolu la solution de tous les problèmes : "qu'il plaise à votre Majesté d'ordonner qu'en tous prieurés et abbayes il y ait un haras plus grand ou plus petit selon la commodité des lieux".

Un mémoire imprimé en 1639, intitulé "Mémoire pour l'establissement des haras en France, afin d'empêcher le transport d'or et d'argent qu'on sort du royaume pour les chevaux venant en France d'Allemagne, Danemark, Espagne, Barbarie et autres pays d'Allemagne, lequel argent excède plus de cinq millions par chacun an" est écrit par Gabriel Calloët, sieur de Kerbrat, futur conseiller d'Etat et chargé de mission de Colbert. I1 propose d'établir ces haras dans les forêts du Roi, dans les Abbayes qui seront garnies de juments et de chevaux que le Gouvernement ferait venir de Turquie, Barbarie, Espagne, Suisse et aussi de défendre l'importation individuelle sous peine de confiscation et d'amende. Pour assurer tout cela il propose l'organisation d'une administration aux mains d'une personne de qualité nommée "grand-maître et surintendant généraI, conservateur et réformateur des Haras de France". Il y aura aussi dans chaque Gouvernement de province et dans chaque baillage un intendant des Haras, chargé de l'achat des chevaux et approvisionnement ; un premier écuyer des haras de France, un premier écuyer, un écuyer ordinaire et un cavalcadour "pour monter et dresser les chevaux de leurs départements".

La nécessité d'une intervention directe et massive était ressentie à ce moment. Plusieurs tentatives sont faites sans succès. Des écuyers furent nommés dans les provinces pour conseiller les éleveurs et les orienter vers une production plus apte à satisfaire les besoins de l'équitation.

En 1639, Louis XIII rendit un édit qui organisait les haras aux frais de l'Etat. Cette tentative s'avèrera infructueuse. Il voulait recréer des pôles d'élevage avec lesquels les agriculteurs locaux pourraient collaborer en y amenant leur cavale. Cette tentative, pour assurer la reprise des anciennes organisations des haras privés des notables, adjoignit aux haras ainsi créés une préparation équestre des chevaux. Le projet était ambitieux et c'est certainement parce que le souvenir de l'organisation féodale était trop frais que le projet resta lettre morte, car on ne voit pas comment il aurait été soutenu par ceux-là mêmes qui venaient de délaisser leurs châteaux et haras.

Le Gouvernement central prend conscience de l'ampleur du gouffre qui se dévoile devant lui lorsqu'il commence à rationaliser sa politique globale. C'est parce qu'il n'y a plus de génération, de gentilshommes reprenant la tradition de "l'élève" qu'une situation de pénurie est créée.

L'utilisation des écuyers pour relancer l'élevage ne pouvait être que momentanée. Pratiquement jusqu'à la fin du XVIIIe, on pensait que pour obtenir de bons et beaux chevaux il fallait que l'éleveur ait un oeil équestre et qu'il sache monter à cheval. Le pouvoir royal, après plusieurs essais infructueux pour rappeller les anciens éleveurs à leurs tâches, essaya sans succès de promouvoir une institution de l'élevage. Des particuliers soumettaient au Roi des projets d'ensemble .

En 1640 un texte conservé aux Archives du Ministère des Affaires Etrangères adressé, semble-t-il, au Cardinal de Richelieu, propose une sorte de bail à cheptel. L'entrepreneur inconnu, se propose de prendre en France cinq mille juments et quatre cents chevaux entiers "d'une taille propre à la cavalerie et au charroy en tel lieu et nombre qu'il plaira à son Eminence". Ces haras seraient établis une fois encore dans les "forêts et d'autres places vaines et vagues appartenant au Roi", les bois des dites forêts, servant à construire le minimum d'installations necessaires. Le Roi fournirait trois cents livres par animal et un passeport afin de les faire venir de l'étranger en franchise".

Toutes les tentatives échouèrent avant même d'avoir été expérimentées. Il fallait trouver une solution plus "légère" qui concernerait des particuliers, qui ne serait pas trop onéreuse pour les caisses royales et qui pour un minimum d'investissement produise les plus grands effets.

2. Les gardes étalons du Roi

Colbert (1619-1683) s'est toujours intéressé de très près à l'élève du cheval. Cet ancien commissaire des guerres (1640) fut à cause de ses fonctions obligé de voyager dans le royaume où il connut troupes et garnisons. Lorsqu'il entra au Conseil d'En Haut, après avoir été conseiller d'Etat, il a le souci d'exporter pour accumuler à l'intérieur des frontières le maximum d'or et d'argent et donc aussi celui d'en perdre le moins possible. Comme pour d'autres affaires, il n'est pas le père des idées de l'administration des haras, mais il en applique les composantes avec une énergie rare. Et c'est lui qui crée l'embryon de l'administration des haras.

Si Colbert réalise que la richesse d'un Etat est avant tout fonction de l'accumulation des métaux précieux, il sait aussi que ce n'est pas avec des lingots que la cavalerie royale de gentilshommes peut engager des batailles, mais qu'il lui faut des chevaux. Anobli par Mazarin, en recevant la baronnie de Seignelay, Colbert n'ignorait pas l'importance de chevaucher des animaux "bons et beaux" afin de se présenter à la hauteur de ses pairs.

En 1659, gérant les immenses biens de Mazarin et servant d'intermédiaire avec la Reine, il informe le Cardinal qu'il a trouvé à Nevers "le plus beau lieu du monde pour établir un haras". Une lettre adressee en 1661 à Monsieur Poursin, bailli de Seignelay, nous apprend qu'il a l'intention de créer un haras sur ses terres. I1 est fréquemment question dans sa correspondance de son haras de Hauterie en Berry, dirigé par le sieur de Genouillé (11). Colbert avait donc une bonne connaissance personnelle des problèmes posés par l'élevage du cheval.

Le 5 juin 1663, il envoie une circulaire aux commissaires répartis dans les Provinces. Le but de Colbert, dans cette période, est d'aider la noblesse, par tradition productrice du cheval d'arme, à remettre en état ses anciens haras ou bien d'en créer de nouveaux. Mais cette noblesse est défaillante pour rendre ce "service". C'était peut-être trop demander à cette noblesse dont l'amour-propre était porté plus haut que tout. Colbert, anobli, pensa faire un haras sur ses terres, et nombre de ses semblables, souvent riches propriétaires fonciers, furent préts à suivre l'exemple si le gouvernement les y aidait. Cette aide se fera sous forme de prêt d'étalons importés par le Roi.

Colbert distribue des étalons aux particuliers et cela ne va pas sans quelques difficultés. En effet, dans l'arrêt de 1665, Colbert donne un certain nombre de privilèges à ceux qui aident le Roi à rétablir dans son royaume les haras "qui ont été ruinez par les guerres et désordres passés". C'est le sieur de Garsault, écuyer de la grande écurie du Roi et nommé par lui qui choisira les particuliers qui auront les privilèges suivants : le roi les "décharge de tutelles, curatelle, logement des gens de guerre, guêt et garde des villes, même de la collecte de la taille et de trente livres d'icelle sur le pied de leur taux de la présente année, sans qu'ils puissent être augmentés (...) et ce durant le temps qu'ils se trouveront chargés des dits étalons, lesquels seront marqués d'un L couronné à la cuisse (...)".

Les étalons achetés par le Roi ayant été distribués, et les haras commençant à se rétablir, de nombreuses personnes se présentèrent pour obtenir les étalons du Roi, si les mêmes privilèges étaient toujours accordés. Un nouvel arrêt daté du 29 novembre 1668 accepta à nouveau les souscripteurs dans les mêmes conditions (12). Cet arrêt précise expressément, que les seigneurs et gentilshommes sont défendus de se servir par "force et autorité" desdits étalons, cavales et poulains. Cette précision doit étre expliquée: les membres de l'aristocratie acceptèrent parfois très mal que le pouvoir royal fasse confiance à de simples particuliers.

Dans la généralité de Moulins notamment les "gentilshommes" avaient pris d'autorité les étalons, cavales et poulains appartenant à leurs vassaux, habitants de leurs terres. Les nobles se glorifiaient de ces "emprunts", conscients que les chevaux leur revenaient de droit. Ceci ne plaisait pas aux "habitants et paisans", "rebuttez d'en nourrir" d'autant qu'ils les rendirent " estropiés, ruinés ". Il n'était pas trés facile aprés de parler de chevaux du Roi lorsque ceux-ci étaient blessés et efflanqués par la négligence des uns et le désintéressement des autres.

En effet, il est stipulé dans le texte relatant l'anecdote de Moulins que Sa Majesté ne saurait faire des dépenses inutiles si les étalons sont "mauvais, défectueus, aveugles, poussifs" et "autres incapables de produire de bons poulains"... Ainsi Sa Majesté fait de "trés expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de quelque qualité et conditions qu'elles soient de tenir aucun étalon qui n'ait été ainsi vu, approuvé et marqué" sous peine de confiscation et d'amende.

L'arrêt rendu pour la généralité de Moulins semble avoir eu force de loi sur tout le territoire puisqu'il fut appliqué successivement dans celles de Poitiers, Riom, Limoges, Caen, etc... (13). Progressivement l'élevage du cheval par de nouvelles personnes est accepté. Dès lors il est possible d'édicter de nouvelles normes et d'ériger des chevaux plus conformes à celles-ci.

En 1683, le fils de Colbert fait rendre un nouvel arrêt dans lequel il renforce les dispositions prises par son pére. Les étalons présentés annuellement dans chaque paroisse de chaque généralité, seront examinés en vue d'être sélectionnés. S'ils sont trop petits, ils doivent être "coupés" (14) sauf si ce sont des chevaux destinés à être attelés (messageries). Il est aussi défendu de faire saillir un étalon de moins de 4 ans, avant de savoir sa conformation définitive et ainsi il est formellement interdit de mettre dans un même pré des poulains de moins de quatre ans et cavales sous peine de confiscation.

Les commissaires des haras sont chargés par ce même arrêt de rapporter le nombre de cavales "propres à porter" et le "nombre d'étalons nécessaire pour les servir". Cet arrêt complétait le systéme. Il avait commencé par des répartitions gratuites d'étalons et par des concessions de privilèges. On en assura le succés par des mesures strictes.

La période de 1665 à 1683 est celle de l'intervention du gouvernement dans la surveillance et la direction de l'élevage du cheval. Cette reprise en main n'a pas été faite par les nobles riches et moins riches, mais par une aide règlementée sur tout le territoire aux petits propriétaires. A côté de cette politique d'aide aux propriétaires, Colbert sollicita sans cesse les gentilshommes résidant encore sur leurs terres pour qu'ils se livrent à l'élevage du cheval (15). Colbert essayait de reconstruire ce qui avait disparu avec l'édifice féodal. Mais, par exemple, les gentilshommes de Normandie répugnèrent fort à faire de leurs haras particuliers comme une sorte de dépôt d'étalons à l'usage public.

Afin d'instaurer efficacement une politique globale de l'élevage, il fallait toujours trouver les meilleurs étalons. L'institution naissante des haras était mécontente de ses reproducteurs. Il lui fallait importer et aller chercher en "Barbarie" notamment les reproducteurs d'élite "qui faisaient défaut". L'importation fut tout entière l'oeuvre du gouvernement. Des écuyers furent envoyés partout afin que le Roi puisse construire un système complet de haras garnis de reproducteurs obtenus par des croisements de toutes les "races" importées. Gayot dira, au XIXe siècle à ce propos, que l'Etat voulait obtenir "une famille très perfectionnée, une race supérieure formée de toutes pièces par la réunion combinée des beautés et des perfections éparses chez toutes les autres" (16).

L'étalon prime. La pratique habituelle depuis Colbert est de bien choisir l'étalon: le mâle. A la limite dans ce système peu importe que les poulinières soient laides. Pour l'Administration du XVIIe siècle, il suffit de donner des étalons parfaitement beaux dont la somme des qualités s'opposera à la somme des défauts des femelles: on pensait alors que l'opposition symétrique des défauts et qualités produisait nécessairement les meilleurs poulains.

Le principe de primauté du mâle sur la femelle et le principe du mélange des types de chevaux pour complèter les défauts des uns par les qualités des autres inaugura une politique durable d'opposition systématique des types de chevaux: les distributions des étalons Barbes (17) en Normandie et des cavales du Nord en Limousin et en Auvergne.

Ces deux principes sont les moyens que l'Administration centrale se donna pour promouvoir le beau et le bon dans la production des montures.

Ces principes seront toujours ceux mis en avant par Bourgelat un siècle plus tard pour dire encore que "le bon et le beau de tous les êtres animés sont répandus par parcelles sur la surface du globe, et que la portion de la beauté, dans chaque climat dégénère toujours si on ne la réunit avec une autre portion prise au loin". Pour Gayot, ce mode de pensée au XVIIe siècle a eu un résultat désastreux, mais l'effort de Colbert a fourni des éléments dont le XVIIIe siècle héritera et à partir desquels l'élevage du cheval en France fut reconstruit.

Après Colbert, on ne peut pas dire que l'élevage en France est définitivement établi. En parcourant la correspondance de Pontchartrain (18), il apparait qu'il y a autant de définitions du beau et du bon cheval, qu'il y a d'administrateurs des haras. L'un trouve beau ce que l'autre juge exécrable, le beau cheval est pour celui-ci le cheval de selle, stricto sensu, petit, fin et léger, mais pour celui-là, c'est le carrossier, élevé, assez épais et bien proportionné (19).

Plus tard le marquis de Brancas (directeur des haras de 1715 à 1732) dira, en observant l'héritage de son administration, que "la rareté des bons chevaux en France ne vient donc pas du défaut du pays, ou de bonnes nourritures, ou de n'avoir pas reçu de la nature les moyens nécessaires: le mal vient du peu d'attention qu'on y a donné" (20). Pour Brancas, la pénurie de chevaux, dont souffre à son avis la France, vient de ce que l'on a " laissé faire les éleveurs qui toujours recherchent leur intérêt ", fort mal entendu selon lui, " sans se soucier de celui de l'Etat " (21). Le débat sur la beauté du cheval permit au pouvoir royal d'imposer l'idée d'une esthétique relativement homogène passant outre les considérations traditionnelles et locales. La mise en place de l'administration de l'élevage du che-val, jusqu'à la mort de Louis XIV est en grande partie due à l'effort de Colbert pendant la vingtaine d'années de sa politique. Le bilan est mitigé, mais l'essentiel est fait: l'élevage du cheval n'est plus du ressort exclusif et majoritaire de la noblesse. Même aidée, celle-ci se détourne, contrairement à l'aristocratie anglaise, de son attribution traditionnelle. La noblesse héritière des valeurs de la chevalerie qu'elle chérit avant tout, se distancie de l'animal qui définissait et qualifiait ses ancêtres.

L'administration se définira lentement la mission de profiler le cheval de guerre et de le fournir à celui qui combattra dans "l'arme noble" L'institution des haras a largement, en 1715, infiltré tout le territoire et imposé l'obligation à tous ceux qui s'occupent de chevaux de sélectionner le bon cheval par "le beau". Le noble, indifféremment de robe ou d'épée, pouvait dorénavant arborer "son corps et son cheval" dans une perfection plus générale et mieux partagée. D'un bout à l'autre de la Royauté, les normes de l'élevage étaient discutées inlassablement.

 

 

 

(1) OLIVIER-MARTIN (Fr.), Histoire du droit français, Paris, Domat Mont-chrétien, 1951, p. 639.

(2) Traité de phisionomie, Paris, Michel Daniel, 1619, p. 7.

(3) Id., p. 11.

(4) Id., p. 12.

(5) MENESTRIER (Claude François), Traité des Tournois, Joutes, Carrousels, et autres spectacles publics, Lyon, 1669, p. 182.

(6) BREUIL POMPEE (Gabriel de OLLANDE, sieur du), Traité de l'Instruction du Cavalier pour le rendre capable de dresser et emboucher toutes sortes de chevaux, sans qu'il aye besoin de l'ayde d'un Escuyer, Poitiers 1666, p. 19.

(7) NEWCASTLE (Guillaume CAVENDISH, duc de), La Méthode nouvelle et Invention extraordinaire de dresser les chevaux, Anvers, 1657, p. 13.

(8) SOLLEYSEL, sieur du CLAPIER (Jacques de), Le Parfait Mareschal, Paris, 1676, Aux lecteurs.

(9) Id., p. 6.

(9bis) GAYOT, La France Chevaline, Institutions hippiques, 1848-1854, T.1, p. 6.

(10) Id., p. 7.

(11) MULLIEZ (J.), L'administration des haras sous l'ancien régime, thèse, Paris, 1976, p. 25.

(12) Note: d'après une statistique de 1690, on apprend qu'à cette époque le nombre d'étalons royaux et approuvés était de 1636, que les naissances résultant de la monte de 1689 s'élevaient à plus de 40 000, et que les juments saillies en 1690 environnaient 65 000 dont 50 000 par des étalons officiels (soit trente juments par étalon du Roi en moyenne).

(13) GAYOT, op. cit., pp. 13, 14, 15., Tome 1.

(14) Castrer.

(15) Colbert recommande aux intendants " d'assurer les gentilshommes qu'ils ne peuvent rendre un service plus agréable à Sa Majesté que de rétablir les haras. "

(16) GAYOT, op. cit., p. 20.

(17) De Barbarie (Maghreb).

(18) En 1691, le Secrétaire d'Etat, Louis Phélipeaux de Pontchartrain est aussi chargé des haras qu'il conserve jusqu'en 1699, pour les céder à son fils Jérôme jusqu'en 1715.

(19) MULLIEZ (J.), op. cit., p. 182.

(20) BRANCAS (marquis de), Introduction à l'instruction de 1717, p. 97.

(21) MULLIEZ (J.), op. cit., p. 261.