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 ·  introduction ·  I ·  II ·  III ·  IV ·  V ·  VI ·  VII ·  VIII ·  IX ·  X ·  XI ·  XII ·  conclusion ·  bibliographie ·

 

I - LES INDUSTRIES ET LES INSTITUTIONS CHEVALINES

1. Le léger et le lourd

2. Les haras et les remontes

3. Le dedans et le dehors

II - IDENTIFICATION ET ABSORPTION

1. A la recherche du pur-sang humain

2. L'hippophagie

(notes)

 

 

CHAPITRE XI - LE HARAS DES HUMAINS

A la fin du XIXème siècle, l'industrie chevaline se développera à deux niveaux: les chevaux anglais pour les courses alors très en vogue dans toute la France, et les chevaux de trait qui trouvèrent un débouché inattendu dans l'exportation. Si l'administration des haras n'intervient plus dans l'élevage du cheval de course, le cheval de trait si longtemps délaissé vient au premier rang de ses préoccupations. Les moyens de communication continuaient à se perfectionner et les transports à s'accroître. Les entreprises de postes et de messagerie augmentent de jour en jour. La consommation des chevaux de trait s'accroît donc de plus en plus au détriment de l'utilisation des chevaux de selle. L'élevage du cheval de selle est en crise, crise qui durera pendant tout le XIXème siècle et au delà. Le seul acheteur important est l'armée dont le service des remontes sélectionne les chevaux. Dès lors un conflit apparaît entre cette administration militaire et l'administration des haras ; conflit administratif et conflit d'honneur.

Progressivement à la fin du XIXème et au début du XXème siècle le cheval est évincé de son rôle économique et contesté dans son rôle militaire. Rien encore de très effectif pour le moment mais un climat de suspicion enveloppe "la plus noble conquête de l'homme". Dorénavant l'espèce chevaline donne l'exemple d'une série de races hiérarchisées selon leur emploi et certains pensent emprunter les principes améliorateurs pour créer des races d'hommes. Parallèlement à cet effort d'identification, le cheval devient un aliment dont les médecins et zoologues vantent les qualités supérieures.

C'est à la fin du XIXème qu'apparaissent des éléments nouveaux tout à fait essentiels pour notre propos et qui donneront les possibilités à l'élevage du cheval de persister pendant tout le XXème siècle. La volonté de production d'une race pure avait provoqué au début du XIXème siècle l'expansion d'un élevage, et une utilisation du cheval de race de plus en plus spécialisée. Le pur sang et les courses développèrent un engouement d'abord élitaire puis populaire très prononcé à la fin du XIXème siècle. Objet de pari, le cheval de course est l'occasion sans cesse renouvelée de la poursuite du débat, sur la pureté du sang et de la race. Immanquablement ce discours fera des adeptes de la pureté du sang humain. Ceux-ci iront à la recherche des possibilités d'un élevage des hommes à l'instar des chevaux. Dans une certaine mesure le développement du sport doit à cette conception Ses premiers promoteurs, tel le baron de Coubertin.

De même les çampagnes se mirent à produire les chevaux dont elles avaient besoin pour le travail de la terre, des chevaux lourds et puissants. Une multitude de concours, d'encouragement par des primes, et des gratifications provoquèrent une passion des ruraux pour des chevaux de trait magnifiques ayant place dans toutes les fermes, petites et grandes. Objet d'engraissement et de sélection par la puissance, le cheval de trait, bien qu'utilisé massivement dans l'agriculture jusqu'au milieu du XXème siècle, attire l'appétit des hommes du XIXème siècle dont nous connaissons l'insatiable désir de s'approprier des modèles d'honneurs (1).

Les développements idéologiques, notamment politiques, particulièrement apparents à cette période du XIXème siècle continuent leur progression à la fin du XIXème siècle et bien au delà. Voici ce qu'en dit encore l'Inspecteur général honoraire des Haras, ancien Directeur général des Haras, Renom de France, dans un article publié en 1976 à propos du "sang": "Le sang, c'est l'âme qui actionne les longs leviers de puissance et de vitesse. Rien ne saurait suppléer le manque de sang. Influx nerveux, pouvoir respiratoire, énergie soutien dans l'effort, endurance, courage, voilà ce que nous sommes en droit d'attendre d'un animal bien né? (2). Nous nous contenterons donc de présenter l'évolution des institutions de l'élevage du cheval et de leur conception du cheval dans un monde où l'équidé est amené à céder sa primauté économique et militaire.

I - LES INDUSTRIES ET LES INSTITUTIONS CHEVALINES

La production du cheval se spécialise (a) : Deux secteurs de cette production auront à la fin du XIXème siècle une expansion notable. L'élevage du pur sang anglais et l'élevage du cheval de trait. Le cheval de selle se voit de plus en plus abandonné et son élevage est de moins en moins rentable pour l'agriculteur. Ces difficultés vont directement mettre en conflit deux institutions concernées par la production du cheval de selle pour la guerrecelui que l'on appelle "le cheval d'Etat". Plus tard les institutions chargées de s'occuper du cheval vont se stabiliser, les discours sur le cheval et sa généalogie vont devenir, l'objet d'une véritable tradition institutionnelle qui se perpétuera jusqu'à nos jours.

1. Le léger et le lourd

La fin du XIXème siècle se développe une "l'industrie particulière". A deux niveaux les chevaux anglais pour les courses alors très en vogue sur toute la France et les chevaux de trait eurent un développement considérable et furent exportés en partie aux Etats-Unis. L'administration des haras aide cette seconde production, car elle est utile à l'agriculture, mais cette administration recherche à privilégier les chevaux de selle pour la remonte de la cavalerie. Une ordonnance signée du roi Louis-Philippe et d'Adolphe Thiers, ministre du commerce et des travaux publics, avait créé le 3 mars 1833 un registre-matricule pour l'inscription des chevaux de race pure existant en France (Stud-Book Français). Les courses en se développant, provoquent la mise en place d'excellents élevages particuliers.

Les trois premières naissances en France de pur sang anglais avaient été enregistrées chez des particuliers dès 1819. L'augmentation est lente; en 1830 le Livre retient 19 naissances dans les jumenteries d'Etat et 36 chez les particuliers. En 1840, 54 dans les établissements d'Etat et 132 chez les particuliers. En 1850, 31 dans les haras nationaux et 166 chez les particuliers. En 1856, 463 naissances chez les particuliers et dès lors, les chiffres se stabilisent. Vers 1870, il y a environ 1000 poulinières de pur sang anglais en France (3). Le dépôt de Paris où se trouvaient placés quelques étalons de l'administration est supprimé en 1863 pour laisser aux établissements particuliers l'initiative des développements de la race.

Dès lors, l'administration n'interviendra plus dans l'élevage du pur sang d'une manière significative, mais plutôt accessoirement par exemple dans l'organisation des courses et du pari. Au XIXème siècle, le cheval devient une donnée "spectaculaire", c'est-à-dire qu'on le regarde de loin, monté par des professionnels ayant avec l'animal des rapports nouveaux et bien différents de ceux qui existaient entre l'écuyer et sa monture, même lorsque ceux-ci s' essayèrent à la course à la fin du XVIIIème siècle. De plus en plus les courses font l'objet de paris autorisés parce "qu'il représente l'intérêt général pour le développement des forces physiques de la Nation" (4).

Desvaux-Lousier faisait partie de la commission de 40 membres instituée le 25 avril 1848 pour statuer sur l'avenir de l'intervention de l'Etat dans l'élevage. Célèbre éleveur de chevaux, il écrivit une brochure en 1847 qui est une vive attaque contre les haras et le cheval anglais. Il ne voyait d'avenir que dans le cheval de trait. Ce cheval de trait, devait être bon à tout, tant aux services publics qu'aux remontes. Desvaux-Lousier avait très bien compris que la transformation des modes de transport allait révolutionner l'emploi du cheval. En 1847, déjà tout le monde veut aller en voiture. Il en résultait que le cheval de trait était demandé souvent au détriment du cheval de selle. "Les faits sont là pour nous dire l'augmentation prodigieuse de tous les véhicules dans Paris et dans les autres villes, l'établissement des petites voitures dans toutes les directions au fur et à mesure que les routes deviennent viables, les habitudes des fermiers, des commis voyageurs, des colporteurs qui ont tous cabriolets, carrioles ou charrettes, les besoins et l'intelligence du commerce qui veut aller vite et diminuer les frais de déplacement et même de l'agriculteur qui abandonne peu à peu le travail par les bœufs pour le remplacer par celui des chevaux" (5). De 1815 à 1870, le réseau des routes étant bien amélioré, la circulation augmenta fortement. Ainsi puisque l'on cessa de voyager à cheval, le cheval de selle n'eut d'autres débouchés que dans le "luxe" et les "remontes". On parla de "crise du cheval" ou d'autres parlèrent de "fin du cheval".

Le commerce réclamait des chevaux de plus en plus lourds capables de tirer de grosses charges. Au début de la construction des chemins de fer, les contemporains crurent que les conséquences de ce mode de transport allaient ruiner l'élevage de chevaux utilisés au transport. Il n'en fut rien car le nombre des chevaux de roulage s'accrut. Les chemins de fer augmentèrent dans d'énormes proportions la circulation de marchandises que les chevaux transportaient des gares à des lieux de destination de plus en plus diversifiés. En 1880, les chevaux de trait s'améliorent dans de nombreuses régions riches (Perche, Boulonnais, Nivernais, Léon) et deviennent plus gros. En règle générale, toutes les races ou variétés de trait tendent à la fin du XIXème, à se confondre en se grossissant. "Uniformisation et grossissement indéfini, voilà les deux faits essentiels L'uniformisation ne semble pas un mal, puisqu'elle s'accompagne pour les animaux communs d'un indéniable progrès. Mais on ne saurait juger avec autant d'indulgence la tendance générale à l'alourdissement des chevaux de trait; elle est certainement leur avenir elle les rend moins énergiques, plus mous, plus lymphatiques" (6).

2. Les haras et les remontes

Le succès des courses et celui des races de trait se fait au détriment du cheval de selle. Par exemple, en Normandie, qui est la région d'élevage du cheval la plus prospère, la vente et la production rencontrèrent de très nombreuses vicissitudes (7). En 1875, la situation paraissait excellente, les riches propriétaires avaient pris l'habitude de s'adresser à la Normandie. Les chevaux de luxe étant les plus chers, c'était un débouché très important. En 1874, la loi de réorganisation des haras demandait à ce que l'effectif soit porté à 2500 étalons ce qui voulait dire que des achats à raison de 200 têtes par an furent faits par l'administration. Par ailleurs, la réorganisation de la cavalerie après 1870 entraîna des achats très importants en Normandie. En 1873, le service des remontes achetait 7717 chevaux, en 1893, il en achetait aussi 13094. La vente des chevaux normands resta aisée jusqu'en 1883, d'après R. Musset. "Mais cette prospérité était factice du jour où l'effectif des haras fut complet, où la cavalerie réorganisée restreignit ses achats, la Normandie ne réussit plus à se défaire de tous les chevaux qu'elle élevait. C'est ce qui arriva en 1883 (8). Devant l'impossibilité de vendre, les éleveurs diminuèrent la production. Les haras du Pin et de Saint Lô virent baisser le nombre de saillies de leurs étalons. Les pouvoirs publics répondirent aux plaintes des éleveurs normands par deux lois "d'accroissement" en 1892 et 1900 (9). qui eurent pour but d'écouler les produits normands à des prix avantageux. Mais les rapports annuels des directeurs de haras signalent une décadence de l'élevage en Normandie de 1903 à 1907, 3000 saillies en moins sont enregistrées. En Normandie, le cheval léger est supplanté par des chevaux plus lourds, notamment le Percheron. La cavalerie trouvait aussi ses chevaux dans la race nationale toute nouvelle l'anglo-arabe.

Depuis la Restauration, on pratiquait un peu partout et surtout dans le Sud-Ouest, le croisement des chevaux anglais et des chevaux arabes. A ce moment on parlait de la famille de pur sang français.

L'institution de courses spéciales pour cette race débuta à la fin du Second Empire. C'est en 1880 que, pour préserver cette nouvelle race, on exigea un pourcentage minimum de 25% de pur sang arabe. Les étalons de race pur-sang français, progressivement appelés anglo-arabe, peuplèrent tous les haras nationaux. M. de Madron, inspecteur général des haras, ancien directeur du dépôt de Tarbes, écrira "Grâce à Prisme et à tant d'autres reproducteurs de son espèce, la race anglo-arabe dès 1900, se trouvait entièrement constituée" (10). Prisme, entré au haras en 1894, sera le père de 58 étalons. L'Anglo-arabe dont Gayot disait qu'il était un produit intermédiaire pour le développement et la corpulence entre l'Arabe et l'Anglais. "Ce cheval anglo-arabe se présente dans des conditions de forme très heureuses il a les lignes plus longues, la taille plus élevée, le corps plus développé, les membres plus amples que l'Arabe ; il est moins plat, moins échappé, moins allongé que l'Anglais; sa nature est moins susceptible, ses produits moins irritables". Le cheval anglo-arabe créé pour son usage national, semblait tout désigné pour être la monture de la cavalerie. Cette race "française" avait été constituéé afin de provoquer une émulation du monde agricole pour promouvoir l'élevage dont la France avait besoin. Tout cela se passait dans un contexte socio-économique où le cheval semblait définitivement lié au sort de l'humanité. Malheureusement pour le solipède la machine vint le déloger de ce piédestal. L'unification des marchés nationaux obligea l'agriculture à se tourner vers des secteurs économiques plus rentables. Le cheval ne l'est pas, et il l'est de moins en moins.

Paul Gerusez, écrivain sportif (1831-1898), pense que l'agriculteur s'adaptant au commerce ne pourra jamais produire le cheval que nécessite la guerre. En effet, l'Etat dans la production générale de tous les types de chevaux n'est demandeur que pour une petite partie d'une part, et le modèle choisi est soigneusement sélectionné. Le modèle du cheval pour l'armée doit être bien fait et avoir "assez de sang pour supporter facilement les allures vives tel que le demi-sang, bien conformé, avec l'encolure longue, la poitrine bien descendue, l'épaule longue et inclinée, le garrot sorti, le dos et le rein courts, les hanches longues, la queue bien plantée, les a-plombs réguliers, les rayons supérieurs des membres longs, les inférieurs courts, l'avant main plus élevée que l'arrière main. L'animal ainsi construit, quel que soit son volume, sera toujours un cheval capable d'être monté et de devenir cheval de selle, c'est-à-dire d'être facilement mobilisé sur les quatre faces, à droite, à gauche, en avant, en arrière, et cela par le premier cavalier venu" (11). Gérusez propose de transférer l'administration du cheval au Ministère de la Guerre. "L'armée, dans l'ensemble de ses officiers, de ses vétérinaires, possède au complet le bagage scientifique moderne de l'hippologue elle a la théorie et de plus la pratique en fait de chevaux l'armée sait tout" (12).

Un conflit s'instaure donc entre l'administration des haras et l'administration de la guerre. Avec la transformation des conditions économiques, les haras s'aperçurent très vite de leur précarité. Il fallait absolument qu'ils conservent les "remontes" dans leur giron. "Les remontes" comme on les appelait, ne voyaient plus très bien à quoi servait l'administration des haras. En effet des circonscriptions de dépôt de remonte étaient établies dans toute la France et des Commissions de remonte, composées d'officiers parcouraient ces circonscriptions en achetant les produits nécessaires à l'armée qui, centralisés dans les dépôts, sont ensuite répartis dans les corps. Cette situation faisait dire qu'une administration avait peur de l'autre. "Il n'y a aucun doute pour quiconque a vu fonctionner complètement ces deux administrations la remonte, représentée par des officiers de choix, porte ombrage redoutable aux haras. C'est pourquoi les haras ne peuvent pas vouloir marcher de concert avec les remontes. La remonte dont la vitalité n'a pas besoin de l'appui des haras, ne peut pas marcher d'accord avec eux qui ont besoin de servir d'autres intérêts que ceux des remontes, pour faire croire à leur utilité en dehors de celles-ci" (13).

Les Haras ont pour but de faire de la production et la Remonte de prendre cette production. Les Haras doivent se préoccuper du cheval de guerre, en mettant dans ses dépôts des étalons propres à améliorer la race des poulinières privées afin que la production devienne le cheval que la remonte achètera. La complémentarité de ces deux administrations est évidente, mais le conflit avait pour raison les concurrences acerbes entre des hiérarchies administratives qui se voulaient l'une et l'autre souveraines sur la production chevaline. La raison de cette sévère critique est liée au constat que les haras n'ont plus d'hommes compétents dans ces affaires. "On n'apprend pas le métier d'homme de cheval, le sentiment, la compréhension instinctive de sa construction est un don naturel qui ne s'acquiert pas quand l'élève de l'école des haras la possède tant mieux, mais quand il lui fait défaut, il s'en passe jusqu'à se retraite"... (14).

A la fin du XIXème siècle, tout ce qui touche au cheval et les qualités qu'il faut avoir pour y être expert, sont perçues comme des dons de la personne, plus du milieu social, voire de "la race" ! les militaires se sentaient eux mêmes investis de ces qualités et dédaignaient les fonctionnaires de l'agriculture, inféodés aux notables du monde rural. "Aujourd'hui, il faut compter avec la manière de voir du Préfet, du conseiller général, du Député, du Sénateur. Malheur à la contrée dont la représentation politique ne sait pas faire sa partie en tout lieu, on ne lui permet pas de sortir de l'arrière ! Qui ne le permet pas ? les haras ou les remontes ? les Normands" (15). Le chemin de fer étant venu "supprimer l'usage sérieux du cheval, pour MM. les officiers des haras, comme pour le reste des civils; la pratique et l'expérience ne confirmant plus les systèmes théoriques, le trompe l'œil a triomphé. C'est ainsi que nous voyons procéder dans la production chevaline" (16). Chaque contrée travaille pour son compte, l'une fournit des animaux de luxe, d'autres des mastodontes pour le trait, et le cheval d'arme est délaissé. "L'invasion de l'étalon anglo-normand sur tout le territoire a eu pour résultat de donner des chevaux impropres aux harnais, incapables de monter un dragon, un hussard" (17).

La cavalerie se moque en fait des problèmes de l'élevage du cheval (b). Ce qu'elle veut, ce sont des chevaux parfaits pour sa remonte. Tout le reste ne l'intéresse guère. A la fin du XIXème siècle l'élevage du cheval est très diversifié mais reste secondaire dans la vie agricole. L'administration des haras va stabiliser son intervention. Elle restera inchangée jusqu'à nos jours, aidant l'élevage local à promouvoir les races nationales. Elle assura la transmission des théories de l'élevage débattues au XVIIIème et XIXème siècle auprès des populations productrices de chevaux.

3. Le dedans et le dehors

Joseph Guilhen, comte de Lagondie (1809-1879), officier d'état-major, fait sept campagnes en Algérie, une campagne en Crimée et était connu comme un homme de cheval notoire.Dans son livre Le cheval et son cavalier, édité en 1860, il expose deux théories illustrant bien l'inquiétude des hommes de cette fin de siècle; il décrit la beauté utile mais qui reste la beauté. Dans la description du cheval on y voit aussi la description de la perfection demandée par les hommes aux femmes (18). Le cheval s'il doit être utile doit rester la livrée de son maître. Dans une "théorie de la génération", Lagondie exprime ses interrogations c'est-à-dire la valeur à donner à "l'union en dedans" pour la race chevaline. Ce débat sur la valeur à accorder aux croisements, dont nous avons vu l'importance dès le XVIIIème siècle, prend une orientation nouvelle.

Lagondie énonce seize principes pour étayer sa théorie. Dans le premier point il rappelle que "l'union des sexes est nécessaire pour la production, le mâle et la femelle prenant leur part respective". Plus loin il pense que la prépondérance de l'un ou l'autre des parents dépendra en grande partie du plus ou moins de forces du système nerveux de chacun: "On ne connaît aucune loi générale pour mesurer cette force et l'on ne sait rien de celles qui règleront le tempérament, la force physique et morale, la robe, ou la conformation du produit à venir" (19). Mais Lagondie exprime clairement que "les qualités acquises se transmettent, qu'elles proviennent du père ou de la mère, au physique comme au moral. "Il s'ensuit que les produits rappelleront généralement le plus celui de leurs parents dont le sang est le plus pur".

Lagondie aborde alors "les croisements en dedans", c'est-à-dire les alliances incestueuses ou très rapprochées: "les croisements en dedans sont nuisibles à l'homme et ont toujours été défendus par la loi divine, aussi bien que par presque tous les législateurs de l'univers". Pour expliquer la valeur de cette union pour l'élevage des chevaux, Lagondie rappelle qu'elle existe dans "l'état de nature", parmi les animaux vivant en troupeaux. Chez eux, le mâle le plus fort garde ses filles et ses petites filles jusqu'à ce qu'il soit privé de son harem par des rivaux plus jeunes et plus forts" (20). Le cheval étant pour lui un animal domestique "qui est par nature porté à vivre en troupe, il est raisonnable de penser que les unions en dedans ne sont pas préjudiciables" (21), lorsque les éléments composant un étalon sont en concordance avec ceux faisant partie de la jument et qu'ils "se combinent d'une façon tellement sympathique". Les Anglais parlent de "Hit" et les Français de "rencontre". Lagondie renforce sa théorie du "croisement en dedans" par des exemples tirés de l'histoire des généalogies des meilleurs coursiers du moment, ce qui lui permet d'avancer la valeur du "breeding back" qu'il traduit par "produire en arrière". C'est au vétérinaire et médecin anglais Delabere Blaine (1768-1845) qu'il emprunte cette notion fondamentale. Chaque espèce a un type primitif, dont elle tend à se rapprocher par la consanguinité dans l'espoir de retrouver ses formes altérées par le croisement.

Après avoir examiné les généalogies de certains étalons et poulinières célèbres, il conclut que l'alliance en dedans, pratiquée une fois et même deux, loin d'être un mauvais système produit de bons résultats. Pour appuyer son système, Lagondie examine aussi le "croisement en dehors". Croiser au dehors, "ou tout simplement croiser" amène à une grande difficulté: arriver à ce but sans détruire cette harmonie de proportions" et "les rapports entre chacune des parties qui sont si nécessaires pour produire un cheval de course, et sans lesquels il est rare qu'il arrive à une grande vitesse" (22). Dans la conception du XIXème siècle, le croisement en dedans est une garantie de préservation du sang et donc de la forme alors que le croisement en dehors est plus hasardeux sur ces deux plans. La forme extérieure du cheval, et notamment du cheval de course, a une grande importance, mais moindre cependant que la race. La course est devenue à la fin du XIXème siècle l'épreuve test par excellence de la valeur, ou plutôt de la pureté du cheval : "le cheval peut courir sous toutes les formes". En effet, il est admis au turf au XIXème que la pureté de la race l'emporte sur la forme extérieure, et que de deux chevaux, l'un parfait de forme mais d'un courant de sang inférieur, et l'autre d'un sang "habituellement victorieux", mais inférieur pour les formes, ce dernier a plus de chances de se comporter sur l'hippodrome "à la satisfaction du maître". De ce principe découle le proverbe selon lequel "une once de sang vaut une livre d'os". Voilà les faits, mais qui mesure "le sang", la "noblesse"? Lagondie sait bien que s'il faut une "grande pureté de sang provenant des sources les plus victorieuses", et "il faut aussi une charpente de l'espèce la plus utile et la plus élégante". C'est cette charpente et cette élégance que Lagondie va s'employer à décrire. Par plusieurs aspects elle n'est pas sans ressemblance avec la mode féminine.

  • "La hauteur varie de 15 mains à 15 mains 1/2 (1,524m à 1,574)
  • La tête et le cou doivent être caractérisés par la légèreté, qui est essentielle dans ces parties. "La tête doit être mince vers la mâchoire, cependant avec un développement complet du front, qui doit être convexe et large de manière à contenir dans le crâne un bon volume de cervelle". Les oreilles doivent être droites et fines, pas trop courtes. Les yeux pleins et animés.
  • Le corps ou la région du milieu devrait être modérément long dans l'ensemble. Les hanches doivent être assez larges, le garrot avoir une légère saillie, mais sans élévation en rasoir, la poitrine elle-même devrait être bien développée.
  • "L'avant-main"- (épaule, bras, avant-bras, canon et pied) doit être fixée à la poitrine par une omoplate couchée obliquement sur le côté.
  • "L'arrière-main" étant le principal agent de locomotion, les os formant l'arrière-main doivent être longs, "mais la longueur relative doit beaucoup varier". L'os de la hanche doit être long et large et "ces deux parties supérieures du membre et le fémur doivent être longs, forts et complètement développés".
  • La robe du cheval de pur sang doit être à "99 fois sur 100" bai, le bai brun ou l'alezan. "Le tissu de la robe et de la peau est un grand indice de race, et en l'absence de généalogie, on y fait fort attention, mais quand la généalogie est satisfaisante, il est inutile d'attacher de l'importance à cette preuve secondaire
  • On examine la peau comme signe de santé, chez le pur sang la peau est fine et de ce fait les veines sont plus apparentes "partie en raison de leurs grosseurs et de celles de leurs nombreuses ramifications".
  • La"crinière" et la queue doivent être soyeuses et non frisées, bien que l'on voit souvent une légère ondulation. Quand elles sont décidément frisées, c'est presque universellement un signe d'avilissement qui indique aussi clairement qu'un signe extérieur peut faire une tâche dans la généalogie " (23).

En conclusion des citations de Lagondie, nous laissons la parole au remarquable témoin du tournant du siècle qu'est d'Avenel: "Ainsi cette noblesse quadrupède, fondée sur l'atavisme et corrigée par la sélection, profitant à la fois des avantages de la tradition et les enseignements du progrès, ayant les "grandes actions" pour but et pour base, semble un modèle parfait offert à l'imitation des simples bipèdes que nous sommes. Le pur sang de l'Europe est d'ailleurs à bien des égards un produit de l'intelligence moderne" (24).

Ces discours sur la race, sur le modèle parfait et sur la généalogie resteront le lot quotidien des fonctionnaires des haras en particulier et des hommes de cheval en général.

Pour ce rendre compte de la vivacité de ces représentations du cheval créées au XIX° siècle nous présentons en illustration une partie du texte édité en 1976 par l'inspecteur général honoraire des Haras, ancien directeur général des Haras, Renom de France (25).

 

 

"LE SANG"

Le sang, c'est l'âme qui actionne les longs leviers de puissance et de vitesse. Rien ne saurait suppléer le manque de sang. Influx nerveux, pouvoir respiratoire, énergie, soutien dans l'effort, endurance, courage, voilà ce que nous sommes en droit d'attendre d'un animal bien né.

A ces qualités primordiales, nous ajouterons évidemment une bonne sortie et une bonne direction d'encolure, un flanc relié, des tendons solides, une tête bien sculptée avec un front large, des yeux expressifs, des crins soyeux et des tissus fins. Toutes ces qualités l'étalon de pur-sang doit évidemment les réunir pour les transmettre. L'expérience prouve qu'il ne possèdera cette puissance de transmission qu'à deux conditions, la première apparente, la seconde plus cachée.

L'étalon, comme la poulinière, doit avoir les caractères de son sexe. Pas de bon étalon qui ne soit vraiment mâle, pas de bonne poulinière qui ne soit pas féminine et c'est la raison de l'échec trop fréquent des étalons qui ont brillé en obstacles, mais qui ne possédaient pas les caractéristiques de leur sexe, tandis que d'autres devenus rapidement très chargés dans l'avant-main n'avaient pu être conservés à l'entraînement. Raison probable également de l'échec fréquent au haras de juments grandes performers, mais plus athlétiques que féminines.

La seconde condition, moins apparente, sans laquelle cependant le plus bel étalon n'est qu'un médiocre reproducteur, c'est la prépotence que nous définirons par la puissance de transmission des caractéristiques personnelles et des caractéristiques héréditaires physiques et morales. Un tel étalon est un raceur.C'est de cette prépotence transmise à travers les générations que sont sorties les grandes lignées de la race pure, lignées dont l'étude est si fructueuse pour la recherche, aussi bien du cheval de sport, que du cheval d'hippodrome.

Ce n'est pas le seul Furioso qui procède des Virtuoso, des Lutteur des Pomone, ce sont avec lui tous ses ancêtres. Précipitation dont nous retrouvons la marque chez tous ses autres fils : Airborne, Preciptic, Prémonition, Suprême Court, Sheshoon, Enfant Terrible; Hurry On, cheval et étalon hors de pair, gagnant les six courses courues à trois ans, père de trois gagnants de Derby, de deux gagnantes des Oaks; Marcovil, père de My Prince dont les produits ont gagné cinq fois le Great National Steeple Chase de Liverpool; Barcaldine, invaincu dans onze épreuves disputées de deux à cinq ans, point de force remarquable dans un pedigree et qui existe cinq fois chez Prince Bio, dont l'apparence n'était pas à l'abri de la critique, mais dont la production s'est révélée comme tout à fait exceptionnelle. La lignée de Barcaldine n'est pas une seule et heureuse exception. Pareille réussite se constate ailleurs même dans la seule spécialité de la production du cheval de sport. Citons par exemple la lignée Flying Fox-Teddy splendidement épanouie sur la terre entière et qui réussit parfaitement dans le croisement, dans le rameau de Sir Gallahan et Aethelstan, en particulier.

La lignée Galopin-St-Simon produit depuis bientôt un siècle des chevaux de sport, peut-être parce que, à l'exemple des Barcaldine, ses représentants sont généralement des athlètes d'une vigueur et d'une rusticité qui ne se rencontrent plus aussi fréquemment qu'autrefois. L'étude d'un pedigree serait de peu d'intérêt, si elle n'était raisonnée. N'additionnons pas les grands noms. Suivons les générations et contrôlons la transmission des caractères - on dit aujourd'hui des chromosomes. La mère de Hurry On, Tout Suite, était si petite qu'elle n'avait pu être entraînée. Heureusement le produit avait tout hérité de son père Marcovil. Nous avons vu courir Lapis Lazuli, petite jument de "réclamers". Sa seule vertu était d'être la fille du très trempé Maboul et petite fille de Chalet. Son fils Louqsor a tiré tout son mérite et celui de sa production de son père, le très important et très bel Aethelstan. Cependant celui-ci était panard et ce défaut a été transmis à son petit-fils Prince Hindou, gagnant cependant de la grande course de haies d'Auteuil et trois fois de la grande course de haies d'Enghein et excellent reproducteur en Anjou. Flying Fox était de très grande lignée directe mâle. Aurait-il été aussi grand performer et célèbre reproducteur s'il n'avait été de si près "inbred" sur Galopin ?

A vous, officiers des Haras, éleveurs et cavaliers d'aujourd'hui de maintenir les exigences d'antan dans le choix de vos reproducteurs. Le grand étalon de croisement est un phénix assez rare... mais sa recherche est passionnante.

Renom de France, Les Haras Nationaux, rôle améliorateur du cheval de pur-sang, publié dans Plaisirs Equestres, Avril 1976, pp. 56-57.

 

 

II - IDENTIFICATION ET ABSORPTION

1. A la recherche du pur-sang humain

En 1910, le docteur Trenel, médecin major né en 1879, écrit avec le professeur Binet, né en 1883, chef de clinique chirurgicale à la faculté de médecine de Nancy une étude sur "les conditions physiologiques des exercices d'équitation chez le cavalier". Dans cette étude, les deux auteurs S'adonnent à une réflexion sur l'adaptation physiologique du cavalier à sa fonction militaire en prenant exemple sur "la plus noble conquête que l'homme ait jamais fait". Ils développent une théorie ayant sa source dans les ouvrages d'hippologie où sont détaillées les qualités du cheval selon sa race, donc suivant son emploi. Ils déterminent les deux qualités qui leur semblent fondamentales: "l'état du cheval" et sa "condition". "L'état s'adresse au développement musculaire du cheval, la condition vise son aptitude au travail. L'état est une qualité en quelque sorte anatomique, statique, facile à constater sur le cheval au repos ; la condition est une qualité physiologique, dynamique, ne s'observant que sur l'animal en action" (26). Constatations qui permettent aux médecins de conclure que le "cheval en état est une machine construite dans les meilleures conditions pour donner un rendement maximum" (27).

Par analogie Trenel et Binet déterminent deux qualités également indispensables à tout cavalier: l'état et la condition. Le développement que Trenel et Binet font de cette idée de départ montre à l'évidence que ces deux médecins ne devaient pas être très au fait des questions militaires. Mais leurs fonctions, (Trenel était médecin major au 20ème corps et Binet vivait dans une grande ville de garnison de régiments de cavalerie) leur avaient apparemment donné le droit à se prononcer par écrit à propos d'un débat qui était latent dans tous les domaines où le cheval était concerné : l'analogie des problématiques de production de races améliorées de chevaux d'une part et d'édification de classes d'hommes d'autre part.

L'idée hante même l'institution militaire. Nous avons vu combien la métaphore "cheval" était permanente dans l'esprit élitaire du XIXème siècle. Eugène Chapus (1800-1877) le rappelle également dans un Manuel de l'homme et de la femme comme il faut édité en 1862 (28). Chapus est un écrivain et journaliste sportif spécialisé dans les questions de sport, de "High Life", de réunions mondaines et bien sûr d'élégance. On y voit le cheminement toujours présent de la métaphore chevaline. "Parmi les hommes, comme parmi les animaux, les races dégénèrent, s'abâtardissent dans des conditions données. Ainsi, le cheval bien proportionné, élégant, fin n'a pas d'autre point de départ dans la création que le cheval gros et pesant. La différence de leurs formes atteste la différence de destination qui fut donnée à leurs ancêtres. Le travail manuel ou corporel a une action similaire sur les formes humaines l'homme de peine, celui qui fait un constant appel à ses forces musculaires, celui-là aura le cou court, la tête enfoncée dans les épaules. Le plus petit anatomiste démontrerait cela. Ses épaules se développent démesurément, les bras grossissent, les mains deviennent fortes et perdent de leur délicatesse. Les mêmes causes continuent d'agir, les générations se modifient sous leur influence, et ainsi les origines se révèlent à des signes matériels. De tout temps un homme dont le torse est court relativement aux cuisses et aux jambes a été d'aspect élégant. Le sentiment parmi les nations européennes date de loin. De l'habitude constante de monter à cheval résulte un allongement des muscles extenseurs de la cuisse; aussi, cette disposition physiologique caractérisait-elle les anciens chevaliers et les seigneurs féodaux, au contraire des vassaux. Don Quichotte est très haut sur ses jambes, Sancho Pança, très court. Ces deux types sont des exagérations, sans doute, mais ils démontrent quel était le sentiment universel" (29). Sans faire intervenir l'équitation à proprement parler, certains ont pensé que l'élevage du cheval et notamment la création du pur sang, pouvait donner l'exemple "réussi" d'une "mise en race" à défaut d'une mise en selle à la "Cervantès". C'est le cas de Rouhet et Desbonnet qui écrivent un livre intitulé l'art de créer le pur sang humain.

A la fin du XIXème siècle, le Docteur Rouhet pratiquait un "sport qu'il avait appris à aimer dès l'âge le plus tendre". Il se perfectionna en équitation au point de devenir un élève de l'écuyer James Fillis en "Haute école". Ce médecin et le sportman Desbonnet ont pensé créer une race d'homme en établissant un élevage à l'instar de celui des chevaux. Dans leur ouvrage, en rappelant l'histoire de la race du pur sang anglais, ils dirent "Si nous voulons obtenir une race de pur sang humain, il nous faut user des procédés employés pour obtenir un pur sang cheval. Créons d'abord des individus forts et robustes qui seront - que la pudibonderie courante me pardonne le terme - les étalons de la race future" (30). Le Docteur Pagès, vétérinaire diplômé de Toulouse en 1878, docteur en médecine et docteur es sciences, est cité en exergue "Ce qu'on n' a pas réalisé chez l'individu, on le réalisera dans la race". Il ne devait pas manquer de jeunes gens se sentant les apanages de l'étalon. Mais le projet de Roubet et Desbonnet est de constituer une race à l'état pur. (c)

Ici le projet est de créer la race future de l'élite. "A proprement parler, il n'existe qu'une seule race de cheval pur sang: c'est le cheval arabe dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Mais les Anglais, mettant en application les principes de sélection ont réussi à créer véritablement une nouvelle race de cheval pur sang. Tous nous avons admiré la sveltesse extraordinaire vigoureuse de ce merveilleux animal où tout la distribution de force des muscles, la forme même est coordonnée en vue de la vitesse. Aujourd'hui, les poulains issus de ces animaux perfectionnés naissent avec les qualités acquises par l'espèce tout entière et on ne s'imagine plus combien il a fallu de soins persévérants, d'observation et d'obstination contre les insuccès, des rechutes ataviques pour arriver à produire ce coursier si prodigieusement doué qu'est le cheval anglais. Il a fallu d'abord choisir les étalons forts et vigoureux, exempts de toute tare, à qui ni le poids ni les muscles en surcharge ne permettaient de courir aussi vite que leurs descendants actuels. On ne pouvait songer à leur faire subir un entraînement en vue des courses longues et rapides auxquelles ils étaient encore inaptes. On a seulement songé à améliorer leur descendance, à leur faire produire de beaux rejetons en les accouplant avec d'autres sujets de choix. A la deuxième génération, c'est la sélection d'animaux déjà sélectionnés qui se continue sans arrêt avec des sujets de plus en plus parfaits, héritant par la suite des qualités naturelles de leurs ascendants et les qualités acquises de la suite des âges. Les produits ainsi obtenus venaient donc au monde avec une force musculaire certaine. Petit à petit, par l'entraînement, ils furent dépouillés de leurs muscles de surcroît affinés comme la matière brute l'est dans les mains de l'ouvrier habile, jusqu'à ce que l'on fut arrivé à la quasi-perfection aujourd'hui atteinte. Avant de créer des chevaux "vites", on a d'abord créé des chevaux forts, car on savait que seule la vigueur physique les mettrait en état de soutenir un entraînement rigoureux auquel n'auraient pas résisté des animaux moins ou peu solides. Nous ne sommes rien de plus que des êtres intellectuellement supérieurs ànos frères de vie animale et les règles qui s'appliquent à eux, aussi bien dans l'entretien de leur santé que dans celui de leur perfectionnement physiologique et esthétique, s'appliquent aussi à nous. Bien bornés d'horizon sont ceux qui s'offusquent de ces constatations! Si nous voulons obtenir une race de pur sang humain, il nous faut user des procédés employés pour obtenir un pur sang cheval ". De cette généralité découle bien sûr, pour Rouhet et Desbonnet, une théorie de la génération. "Les hommes forts et beaux, par une affinité naturelle qu'une morale fausse, irrationnelle et funeste a seule pu faire dévier, iront vers les femmes belles et fortes, comme l'abeille se tourne vers la fleur et la fleur vers le soleil".

Musany cède aussi à ce langage élitaire classique au tournant du XIXème et XXème siècle. "Le gouvernement doit être aristocratique dans le sens exact du mot, c'est-à-dire que le pouvoir doit être confié aux meilleurs" (32).

A la fin du XIXème siècle, un homme voulut être un réformateur de l'éducation. Une pléiade d'intellectuels et d'hommes politiques, après le Second Empire, entendaient installer de nouvelles structures d'enseignement en France (école rendue obligatoire par la loi de mars 1882). Coubertin reprochait à l'école le manque d'exercice corporel. Dans le système qu'il établit en 1883, le sport moderne devint une composante majeure de l'éducation. A la Sorbonne, le 23 juin 1894, naissent des jeux olympiques modernes qui sont pour leur fondateur une manifestation pédagogique internationale démontrant la valeur des modèles nationaux d'éducation et cela en vue de la "libération de l'homme". Cette "libération" est un nouveau langage qui réhabille celui déjà ancien de "régénération". La dénégération hante l'époque "la cause générale de notre dégénération vient de notre activité journalière, qui ne met en jeu que les organes partiels et viole incessamment la loi d'équilibre du mécanisme animal" (33).

La période infanta deux institutions majeures de "l'élevage" des jeunes humains pendant tout le XXème siècle. Le projet de Rouhet et Desbonnet n'est pas isolé et l'honorable docteur Gustave Le Bon, comme nous l'avons vu précédemment, praticien aguerri de l'équitation aussi bien que de la physiologie (34), présente une doctrine générale de dressage et d'éducation à l'usage des dresseurs et éducateurs de chevaux et d'enfants.

2. L'hippophagie

Le docteur C. Pagès, qui avait préfacé le livre de Rouhet et Desbonnet, déclara dans un ouvrage d'hygiène pour tous, que la viande de cheval "ne tient pas au corps" (35). Surprenante assertion, mais elle illustre bien ce siècle qui voit dans le cheval l'être à absorber socialement et psychologiquement. En mangeant du cheval, et ce de manière ostentatoire dès 1860, les Français voulaient s'incorporer et s'approprier l'objet cheval et ses qualités. En conservant à l'intérieur de soi l'objet de ces fantasmes par l'ingurgitation, l'homme du XIXème achevait ainsi un long et lent processus d'identification avec la gentilhommerie "en ingérant des parties du corps d'une personne dans l'acte de dévoration, on s"approprie aussi les propriétés qui ont appartenu à cette personne" (36).

Isidore-Geoffroy Saint Hilaire (1805-1861), fut doyen de la faculté des sciences de Bordeaux puis professeur à la faculté de sciences de Paris et au Muséum, enfin inspecteur général de l'instruction publique. Il avait fondé en 1854 la Société d'Acclimatation qui créa le jardin d'Acclimatation au Bois de Boulogne. Il fut l'un des apôtres de l'hippophagie et contribua d'une manière très importante à la diffusion de l'ingurgitation du cheval dans l'alimentation publique. Dans son ouvrage, Le mangeur du XIXème siècle, Jean Paul Aron écrit à propos du XIXème siècle "A table, pas de frein, pas de bon sens. L'ordre, le code n'emprisonnent pas le désir, ils s'emploient à l'aiguiser" (37). Les hippophages organisaient banquets et réceptions.

A table, les hippophages, triomphants, déclaraient : "Immangeable, la viande de cheval ? Messieurs vous venez d'en juger... sans doute le bouillon d'un ouvrier sans travail, d'une veuve infirme et malade ne saurait lutter avec des mets préparés par une main habile mais la différence ne se manifesterait-elle pas pour le mouton, pour le boeuf, lui-même ?" (38). Les respectables notables cherchaient inlassablement un moyen philanthropique pour légitimer leurs actes. Cette fringale de cheval caractérise bien cette fin de siècle. La bourgeoisie angoissée de se jeter seule sur la dépouille en montrant sa voracité de "puissance" invite le peuple à se joindre elle pour le festin. "N'est-il pas absurde de perdre, par toute la France, des millions de kilogrammes de bonne viande, quand des millions d'hommes en sont privés !" (39).

"Humanitairement, il faut inciter les pauvres, les pauvres honteux surtout, à venir s'adresser aux muscles de cheval d'une saine composition, dans le but de donner à leurs forces défaillantes un surcroît d'énergie" (40). Si, à la fin du XIXème siècle, on dévore le cheval et on lui trouve des qualités quasiment rédemptrices, ce n'était pas le cas auparavant. Depuis longtemps, on s'inquiétait du sort de la viande du solipède. A diverses époques du siècle précédent on avait tour à tour autorisé et empêché la vente de la viande de cheval. En 1739, la police interdit à Paris la vente de cette viande et poursuit à outrance ceux qui allaient en chercher à Montfaucon pour la débiter ensuite. L'ordonnance du il septembre 1739 dit que cette défense existait depuis longtemps, mais que plusieurs personnes trouvaient toujours le moyen de se soustraire à la surveillance qu'on exerçait contre elles, en prenant des chemins détournés. Dans l'ordonnance de police du 19 mars 1762, et dans celle du 31 mars 1780, on voit qu'on faisait usage à ces deux époques de la chair de cheval le gouvernement cherchait, par toutes les voies possibles à l'empêcher, afin de "prévenir les maladies que l'usage de pareilles chairs ne pouvaient manquer d'occasionner". Pendant la Révolution, Huzard, membre du Conseil de Salubrité, donc bien renseigné, assure que pendant six mois, une partie de la viande consommée à Paris provenait de chevaux abattus, et qu'il n'en résulta pas le moindre inconvénient, même pour ceux qui en consommaient quotidiennement (41). Quelques particuliers ayant découvert l'origine de cette viande déposèrent des plaintes, consignées dans les procés-verbaux des commissaires de police de l'époque. Au mois de fructidor, 1803, une série d'accusations furent portées contre ceux qui faisaient le commerce de la chair de cheval et la débitaient aux indigents. En 1811, époque où la cherté des vivres obligeait "les nécessiteux" à recourir à tous les moyens pour subsister, on la recherche à nouveau. Dans cette année 1811, les commissaires de police de Paris saisirent des quantités considérables de cette viande chez un certain nombre de gargotiers, c'est-à-dire tavernes à bon marché, des quartiers indigents. Pasquier, alors préfet de police, craignait que l'usage de cette viande, dont on ne connaissait qu'imparfaitement la provenance, ne devînt général et n'occasionnât des maladies. Il consulta le Conseil de Salubrité pour savoir si la nourriture fournie par la chair des chevaux devait être permise ou interdite à l'entrée dans Paris. Cette question fut étudiée avec soin, et on prouva sans difficulté que la chair du cheval mort d'apoplexie, de chutes, de fractures, de vieillesse, pouvait être mangée "impurement". Mais les avis restaient partagés. Le Conseil de Salubrité publique se trouva dans l'embarras et donna au Magistrat qui le consultait une réponse indécise et se contenta de proposer que l'équarissage fût régularisé, qu'il se tînt dans un lieu particulier. Sur ces conclusions, l'ordonnance du 24 août 1811 interdit de vendre de la chair de cheval. Le principal motif de cette interdiction fut la crainte que s'il venait à se manifester quelque maladie dans la ville, on ne l'attribuât à l'usage de cette viande, et que la faute n'en fût rejetée sur l'Administration.

A la fin du Second Empire, les "hippophages" ne tarissaient pas d'éloges pour les conquêtes napoléoniennes où ils trouvaient mille anecdotes pour justifier leur consommation de cheval. Le baron Larrey, médecin en chef des armées du Premier Empire, témoigne "A la bataille d'Essling (20 mai 1809), isolés dans l'île de Labau avec la majeure partie de l'armée française et environ six mille blessés (les ponts de communication ayant été brisés), nous fûmes privés de toutes ressources pendant trois jours. Pour calmer, dans cette circonstance critique, la faim et l'impatience de ces infortunés, je leur fis faire de la soupe avec la chair d'une assez grande quantité de chevaux dispersés dans cette île et qui appartenaient à des généraux et des officiers supérieurs. La cuirasse pectorale des cavaliers démontés et blessés eux-mêmes servait de marmite pour la coction de cette viande.., tous nos soldats trouvèrent cette viande et ce bouillon d'une très bonne qualité. Ici je donnais également l'exemple par le sacrifice de l'un de mes chevaux, et je fis usage de cette même nourriture... Le maréchal Masséna, commandant en chef des troupes se trouva fort heureux de partager mon repas, et en parut très satisfait".

Le baron de Larrey parle de "sacrifice" exemplaire de l'un de ses chevaux, d'autres demandent la libéralisation des prix de cette viande afin que les ouvriers puissent en bénéficier. La chair de cheval est entourée de tabous. En 1865, une propagande hippophagique est orchestrée par la bourgeoisie parisienne qui amorce une déculpabilisation partielle. En 1870-1871, Paris consomme 64362 chevaux (en 1869 la consommation avait été de 2 672 et celle de 1872, 5 034). La commune fit donc un bon usage de cette viande symbolique."Depuis longtemps la viande manquait complètement. Le boeuf et le mouton disparurent très vite; les stocks n'étaient pas très importants. On commença alors à manger du cheval. Les ressources de Paris étaient assez grandes. On réquisitionna donc les chevaux et ce furent les boucheries municipales qui les distribuèrent. On payait toutes les bêtes réquisitionnées au poids et au même prix qu'il s'agisse d'un cheval de chiffonnier ou du plus racé des pur-sang. Personne n'était épargné". Victor Hugo raconte dans ses "choses vues" qu'il ne fallut rien moins que la haute autorité dont il jouissait auprès du gouvernement pour faire conserver a Théophile Gautier un cheval auquel il tenait. Hugo parle beaucoup de cette alimentation chevaline à laquelle "les Parisiens ne s'étaient pas résignés avec trop de joie". En 1864, Decroix, le grand instigateur de consommation de viande de cheval déclare qu'il donnera au nom de la société protectrice des animaux, une prime de trois cents francs à celui qui dans le courant de l'année ouvrira une boucherie de viande de cheval. Une seconde prime de deux cents francs serait octroyée à celui qui ouvrirai un restaurant de viande de cheval" (43).

Plus tard pour Bernheim et Rousseau, les banquets organisés entre 1865 et 1907 (consommation de 50819 chevaux) "représentent des manifestations les plus directes contre les préjugés tendant à faire de la viande de cheval un aliment répugnant, indigeste" (44). "Vers la fin du XIXème, on s'étonnera qu'il ait fallu tant de combats pour faire triompher une pensée si utile et si simple. Sous ce rapport les gens qui vivront en 1900 parleront des gens de 1850 avec le sourire que fait naître chez nos contemporains le souvenir de l'aveuglement que mettaient leurs bisaieux en 1760 ou 1780, à continuer de repousser la tubercule so- lanée. Ils se moqueront, à bon droit, des préjugés bêtes et craintifs de notre époque, en l'appelant avec dédain "le temps où l'on se refusait encore à manger du cheval", absolument nous rions du temps où l'on se refusait encore à manger des pommes de terre" (45).

Le littérateur et journaliste né en 1853, Pierre Giffard, écrivait en 1899 : "Alors que ferez-vous du cheval si vous ne vous en servez plus pour tirer les voitures ? Nous le mangerons !" (46) L'humour noir de Giffard saisit froidement la fin d'une époque.

 

 

 

(a) Recensement des chevaux en France, in Revue de cavalerie, T. 28, oct.1898, p. 107.

  • 1861 : 3103711
  • 1873 : 3352231
  • 1883 : 3522545
  • 1892 : 3983256
  • 1897 : 4048485 (dont 760981 chevaux de moins de 4 ans et 3287504 chevaux de plus 4 ans)

(b) Au début du XXème siècle les régions "naisseuses" sont de moins en moins les régions d'élevage et encore moins les consommatrices. Les principales contrées productrices sont disposées en arc de cercle autour du bassin parisien Boulonnais, Picardie, pays de Caux, Basse Normandie, Perche, Beauce, Ni- vernois, Morvan, Ardenne. A l'arrière plan une série de contrées d'élevage se rattache au centre parisien la Bretagne par l'intermédiaire du Perche, le Poitou-Vendée par l'intermédiaire du Berry, la Franche-Comté par l'intermédiaire de la Bourgogne et de la Champagne. Au centre, Paris, avec, en 1906, 203 chevaux au kilomètre carré. Paris consomme, la France produit.

(c) Ce projet, nous le savons, avait été aussi celui imaginé par la bourgeoisie du Nord pour créer une race de mineur, "la grande usine décrite comme un haras humain" (31)

(1) ARON (Jean-Paul) et autres, Misérable et glorieuse,la femme du XIXème siècle, Fayard, 1980. ARON (Jean-Paul), Le mangeur du XIXème siècle, une folie bourgeoise la nourriture, Paris, 1976, Denôel Gonthier, 310 p.

(2) RENOM de FRANCE, Les Haras Nationaux, rôle améliorateur du cheval de pur-sang, article dans revue Plaisirs équestres, numéro "spécial pur- sang anglais", avril 1976, p. 56.

(3) Pour ces informations, voir l'article de GENTRY (J.), dans le numéro spécial sur le pur-sang anglais "Plaisirs équestres", , avril 1976.

(4) LENOBLE (H.), Les courses de chevaux et les paris aux courses, 1899. De ce travail nous ne faisons que présenter la course des chevaux, réservant l'analyse que nous pourrions faire de ce phénomène socio-historique à une recherche ultérieure.

(5) DESVAUX-LOUSIER, De l'avenir du cheval de trait, 1847, pp. 5, 6.

(6) MUSSET (R.), op. cit., p. 131.

(7) MUSSET (R.), L'élevage en France, 1977, pp. 107, 108.

(8) Id., p. 108.

(9) Loi du 26 janvier 1892 et la Loi du 24 juillet 1900.

(10) Cité dans l'excellent article de GENDRY (Jacques), dans le numéro spécial de Plaisirs équestres, avril 1975, sur l'anglo-arabe et son histoire.

(11) GERUSEZ (P.), Le cheval de guerre, 1897, p. 13.

(12) Id., p. 18.

(13) Impossibilité de l'union des haras et des remontes, non signé, Revue de cavalerie, T. 26, 1898, p. 476.

(14) GERUSEZ, op. cit., p. 18.

(15) Revue de cavalerie, T. 26, 1898, p. 476.

(16) Id., p. 477.

(17) Le croisement des races chevalines, sans auteur, T. 26, p. 231.

(18) LAGONDIE (comte de), Le cheval et son cavalier, 1874, T.1,pp. 52 et suivantes.

(19) Id., T.II, p. 5.

(20) Id., p. 7.

(21) Id.

(22) Id., p. 24.

(23) Id., T.1., pp. 67 et 68.

(24) AVENEL (G. d'), Le mécanisme de la vie moderne, T. 3, 1900, p. 239.

(25) RENOM DE FRANCE, op. cit., 1976, pp. 56-57.

(26) Revue de cavalerie, août et sept. 1910, Tome 51, p. 612.

(27) Id.

(28) Edité à Paris en 1862.

(29) CHAPUIS (Rugène) , op. cit., pp. 64, 65, 66.

(30) Id., p. LXVIII.

(31) MURARD (Léon), ZYLBERMAN (Patrick), Le petit travailleur infatiguable ou le prolétaire régénéré, (Villes-usines, Habitat et inimités au XIXème siècle, Paris, 1976, p. 53.

(32) MUSANY, La lutte pour le vrai, 1890, p. 91.

(33) Cité par GERHART (A.), Traité des résistances, 1889, p. 18.

(34) Traité de physiologie humaine, 1875.

(35) L'hygiène pour tous, Paris, 1905, P. 233.

(36) FREUD, Gesammelte Werke, IX, p. 101, Cité par le Dictionnaire de la psychanalyse, p. 59, de LAPLANCHE et PONTALIS.

(37) ARON (J.P.), Le mangeur du XIXème siècle, Paris, 1973.

(38) RECORDON, L'hippophagie, p. 19.

(39) Id., 1885, citant GEOFFROY SAINT HILAIRE

(40) MARTEL et PANISSET, Hygiène de la viande et du lait, cité. BERNHEIM et ROUSSEAU, Le cheval aliment, 1908; p. 194.

(41) Recherches et considérations sur l'enlèvement et l'emploi des chevaux morts, Paris, 1827.

(42) LAMBERT (A.), Le siège de Paris : Jules Favre, 1965, pp. 258-259. (note que manque)

(43) DECROIX (M.), Les préjugés contre l'usage alimentaire de la viande de cheval, 1864, p. 17.

(44) In Le cheval aliment, p. 56.

(45) Une précieuse conquête à faire, 1856.

 

(46) GIFFARD (P.), La fin du cheval, p. 219.