index   presentation   auteur   galerie  
  table des matières   contacts   forum   liens  

 ·  introduction ·  I ·  II ·  III ·  IV ·  V ·  VI ·  VII ·  VIII ·  IX ·  X ·  XI ·  XII ·  conclusion ·  bibliographie ·

 

I - L'ECUYER ET L'HOMME D'ETAT

II - LA FOULE QUADRUPEDE

III - AMES SENSIBLES : LA FEMME ET LE CHEVAL

IV - LE CORPS ET LA MACHINE

(notes)

 

 

CHAPITRE X - LA FOULE QUADRUPEDE

La grande querelle entre d'Aure et Baucher n'a eu ni gagnant ni perdant. Dans la pratique, une synthèse s'est opérée et l'art équestre ne connaît pas de développement véritablement nouveau au cours de la période qui sépare la guerre de 1870 de celle de 1914. Les courants équestres rechercheront à intégrer les exemples de dressage pour unifier un règlement de cavalerie qui est l'œuvre du général L'Hotte. Les théoriciens de l'équitation trouveront aussi dans le débat de société matière à digresser sur les nouveau enjeux, la foule et la machine. Une perception nouvelle des relations sociales conduit même les cavaliers à faire des comparaisons équestres sur les femmes.

L'Hotte se présenta comme le réunificateur de l'équitation française, mais il n'était pas le seul et un écuyer civil comme James Fillis apparaît capable aussi de dépasser les oppositions des deux idéologies équestres. L'équitation étaient un enjeu idéologique dont les militaires entendaient bien conserver la maîtrise chèrement acquise notamment pour les enjeux réglementaires. La méfiance pour les civils était accrue si ceux ci étaient soutenus par des personnalités politiques. Inversement les militaires ne dédaignaient pas emprunter aux écuyers civils leurs observations théoriques si cela leurs permettaient de trouver des solutions à leurs problèmes d'organisations.

Un des ouvrages présentés ici est celui de James Fillis (1) dont l'intérêt pour nous tenait moins aux conceptions nouvelles qu'il avance qu'au fait que c'est Georges Clémenceau qui le rédige.Les innovations de cette période se trouvent donc ailleurs. Nous avons dans la première partie de cet ouvrage réfléchi sur cet apprentissage du pouvoir que constituait le rapport physique entre le cavalier et son cheval, entre l'homme et l'animal, la fin du XIXème siècle est une période où se redéfinissent les rapports entre l'âme et le corps, où un discours "scientifique" s'élabore sur l'âme au sein de la psychologie. L'influence du corps médical y est déterminante. L'animal, et plus particulièrement le cheval, peuvent-ils susciter des comparaisons, provoquer la réflexion dans les pistes ainsi ouvertes?

Gustave le Bon, médecin comme Clémenceau, et comme lui né en 1841 est connu pour sa Psychologie des foules (2). On sait moins que son oeuvre encyclopédique contient également un ouvrage sur L'équitation et ses principes (3). Le rapprochement entre les deux est riche d'enseignement. Si G.Le Bon rapproche la psychologie des foules de celle du cheval, un vétérinaire de son époque, Adolphe Guénon opère, sur un mode plus mineur, le même rapprochement entre la psychologie du cheval et celle de la femme. Son oeuvre reflète suffisamment l'esprit du temps pour ne pas être négligée (4).

Enfin cette nouvelle façon de penser les rapports de l'âme et du corps permettent aussi l'émergence d'une nouvelle pratique: le sport. L'équitation sportive, qui au XXème siècle deviendra la seule forme de l'équitation, ne fait encore que s'esquisser.

I - L'ECUYER ET L'HOMME D'ETAT

Le journal La Justice dessina un jour un projet de statut équestre de Clémenceau. Au lieu de chevaucher un cheval, il enfourchait une locomotive ! Georges Clémenceau est né en Vendée en 1841. Après des études de médecine pour répondre à la tradition familiale il part quatre années aux Etats-Unis enseigner le français et l'équitation dans un collège de jeunes filles àcôté de New York. En 1869, il revient des Etats-Unis. Que fait-il ?: "Je suis rentré chez mon père et j'y ai fait ce qu'il faisait lui-même. J'ai fait de la médecine en me promenant à cheval dans la campagne" (5). Rapidement il va à Paris où il est nommé maire de Montmartre. Il est député, et, en 1875 Président du Conseil municipal de Paris. En 1885, il parcourt le Var à dos de mulet pour se faire réélire à l'Assemblée Nationale. Déjà célèbre, il est surnommé "le Tigre" à cause de ses polémiques acerbes contre tous les gouvernements en place. Il écrit dans divers journaux qu'il fonde. Il publie ensuite ses articles sous forme de livre. En 1902 il siège au Sénat. Sa carrière parlementaire cède alors le pas à celle de ministre. En 1906, il est ministre de l'intérieur. La même année, et jusqu'en 1909, il est Président du Conseil.

En 1914, la guerre se déclare et s'enlise. En 1917, il revient à la tête du gouvernement duquel il démissionne le 18 janvier 1920. Il manque un retour à la magistrature suprême et meurt en 1929.

Clémenceau avait été l'élève de l'écuyer James Fillis et il rédigea la méthode de l'écuyer, éditée par Flammarion en 1890. Cet ouvrage signé par Fillis offre une palette théorique dont il est possible de retirer certains principes en se souvenant de leur véritable auteur ce maître de la politique et des rouages de l'Etat.

James Fillis est né à Londres en 1834 (6), d'une famille d'écuyers de cirque. Dès huit ans, il passe sa vie à cheval. Son père l'utilise à monter les jeunes chevaux ce qui lui faisait dire plus tard "c'est ainsi que j'ai commencé dès l'enfance, à cultiver le grand principe de l'impulsion, qui m'est devenu si cher" (7). Fillis rejoint à Paris le cirque des Champs Elysées de Victor Franconi (1811-1897), le fils de Laurent Franconi. Vers 1855, il a pour maître François Caron. Fillis se fit reconnaître dans le milieu hippique parisien. Sous la Troisième République, il fréquente l'aristocratie, les grands bourgeois et les hommes politiques, parmi lesquels les cavaliers ne manquaient pas. Georges Clémenceau devînt son élève. Clemenceau avait cru pouvoir obtenir pour Fillis un poste officiel d'écuyer que le ministre de la guerre, Charles de Freycinet lui aurait promis (8). Mais les militaires refusèrent la nomination d'un Anglais. Clémenceau écrit à Fillis le 18 août 1889, une lettre à en tête de la Chambre des députés dans laquelle il relate l'entrevue orageuse avec Freycinet assisté des généraux L'Hotte et de Kermatin; à propos du ministre il dit "homme admirable pour obéir à ses inférieurs". Il s'adresse à James Fillis,"pour tout résumer d'un mot, vous avez toutes les vertus du monde. Un seul défaut les détruit, toutes vous n'avez pas le pantalon garance. J'ai entendu sans broncher des choses formidables. Quand je dis sans broncher, j'exagère, car j'ai vu le moment où l'on m'appelait en champs clos" (9).

Si Fillis n'était pas accepté par la France militaire, il le fut en revanche dans toute l'Europe. Si bien qu'en 1898, à la demande du grand-duc Nicolas Nicolaievitch, inspecteur de la cavalerie russe, James Fillis fut nommé écuyer en chef à l'école centrale d'application des officiers de cavalerie à Saint Pétersbourg. Le tsar Nicolas II le décore en 1903. Il revient en France en 1910 et meurt en 1913.

Fillis avait suivi de 1847 à 1850 Baucher dans ses voyages en Autriche, Italie et Suisse il disait "sans Baucher, je ne serais jamais arrivé en équitation au point où j'en suis"; cependant il critique Baucher sur sa formule principale consistant à substituer aux forces instinctives du cheval les forces transmises. Fillis se demande ce que sont les forces "instinctives". Apparemment on peut dire que ce sont les forces naturelles et les forces musculaires. Alors, suivant l'axiome de Baucher, si ces forces sont détruites, que reste-t-il ? Mieux que sont les forces transmises dont parle Baucher ? Comment concilier le fait que le cavalier doit rester souple et léger avec l'impératif bauchériste de la transmission d'une force. Pour Fillis le cavalier ne transmet pas de force, mais il utilise, en les dirigeant, les forces naturelles du cheval, il les "modère ou les excite à son gré". Fillis refuse donc l'axiome de Baucher et va jusqu'à récuser ce que le maître disait "Baucher ne détruisait ni ne transmettait des forces, il les dirigeait. Il s'emparait des forces par des assouplissements et une éducation bien comprise et par suite, empêchant le cheval d'en user à sa guise, il le dominait" (10) . Baucher, pour Fillis (selon l'écriture de Clémenceau), disposait le cheval de telle manière qu'il produisait des forces dont le cavalier disposait à sa guise pour les répartir judicieusement à travers le corps de l'animal. L'art du cavalier est l'art de l'homme d'Etat.

James Fillis possèdait un superbe cheval hanovrien, réputé rétif. Il en fit un excellent cheval d'école qu'il monta plusieurs années; pour lui "Gaulois" n'avait de la résistance que dans la défense contre le cavalier. Dès que le cheval "entre en défense", Fillis attaque vigoureusement, mais "rationnellement". "Quand vous attaquez dans la défense, porter le corps en arrière et baissez les mains car élever les mains, c'est-à-dire le centre de gravité, c'est amener la chute certaine" (11). Contre cette défense, Fillis préconise "l'opposition". "Faire une opposition, c'est déterminer une action contraire à celle que veut faire le cheval. On y arrive simplement en combinant les aides de manière à opposer l'avant-main à l'arrière main ou l'arrière main à l'avant main, c'est-à-dire à porter d'un côté pour jeter l'autre à l'opposé" (12). Il continue "mon grand point, c'est qu'il faut que je sois le maître et que le cheval sente bien que toute défense est superflue. Pour arriver à ce résultat capital quand un cheval se borne à indiquer et à esquisser une défense, je n'hésite pas à jeter le désordre, à provoquer la défense complète pour en avoir raison. C'est là le vrai secret du dressage pour obtenir la soumission absolue du cheval. Tant qu'un cheval ne s'est pas défendu, son dressage n'est pas définitif, car il y a des luttes en perspectives. Tant qu'un écuyer hésite à provoquer des luttes qu'il sent prochaines, qu'il sait inévitables, il n'y a pas de dressage complet" (13). Ce précepte d'autorité est résumé sous le terme de "tact" qui est la qualité de l'écuyer sentant "les défenses qui se préparent, à les prévoir et à y parer avant qu'elles ne se produisent" (14). Le ministre Clémenceau en face des grèves multiples des mineurs du Nord ou des viticulteurs du midi, n'a pas procéder autrement

La cavalerie après sa déroute en 1870 était extrêmement contestée, et était devenue une arme litigieuse aux yeux des autres armes. L'opinion publique, malgré son attachement aux symboles dont elle était porteuse, ne l'appréciait guère lorsqu'elle servait au nom de "la raison d'Etat", à réprimer les grêves. Mais puisqu'elle semblait être toujours prisée par les jeunes officiers et que rien ne pouvait la remplacer, on la laissa subsister telle qu'elle voulait être. Le parlement vôtait les crédits du bout des doigts pour cette arme inquiètante. Le journal L'illustration, en 1901, publie un article à propos du rôle du cheval dans Paris. "Avant d'être admis à l'honneur, de parader en grande tenue dans la capitale, les chevaux de la garde républicaine sont aguerris, habitués à tout voir sans broncher; il faut qu'ils restent calmes, imperturbables devant les foules. Ainsi que le montre la gravure du journal, des tambours circulent au milieu des cavaliers, battant la charge, le rappel, etc...; des hommes munis de drapeaux rouges ou blancs les agitent devant la tête des chevaux et poussent des cris, des vociférations de toutes sortes, comme dans une émeute; d'autres, armés de balais, de pelle, etc., s'avancent sur les animaux en les menaçant, cependant que les cavaliers caressent leurs montures, pour qu'elles ne s'effraient pas. C'est lorsque les chevaux restent impassibles devant l'épreuve de l'émeute qu'ils sont admis à remplir leur triple office : se faire admirer des Parisiens, les défendre, au besoin les combattre" (14bis).

Le livre de Fillis exprime très clairement les divers sentiments du cavalier vis à vis du cheval qu'il dresse le concept de "mise en main" est central. "C'est par la combinaison des effets alternatifs de jambes et de mains qu'on approche de la mise en main et qu'on arrive, ensuite à l'obtenir" (15). La mise en main résulte de l'équilibre dans l'impulsion. Fillis rassemble dans sa théorie les deux termes prônés par les deux écoles du milieu du XIXème siècle les Bauchéristes et les d'Auristes. Il énonce alors les principes généraux de son dressage "l'arrière main engagée sous le centre, chasse et maintient l'équilibre par la hauteur de l'encolure. Toute l'impulsion de la masse aboutit au mors, c'est-à-dire à l'extrémité d'un bras de levier (dont la flexibilité d'avant en arrière va croissant d'arrière en avant), d'où la main du cavalier en renvoie, à son tour, la quantité nécessaire au maintien de l'équilibre vers l'arrière main, qui par une nouvelle détente, rejette à nouveau toute la masse en avant et ainsi de suite". Le cheval est entre les mains et les jambes car ce sont les jambes et les mains qui se renvoient continuellement l'impulsion de manière à maintenir l'équilibre de l'ensemble.

Si le cheval de promenade est "en avant des jambes et sur la main", "le cheval d'école" (c'est-à-dire le cheval dressé) est complètement renfermé entre les mains et les jambes. "L'équilibre de promenade" est appelé par Fillis "l'équilibre horizontal", en revanche avec "l'équilibre d'école" le cheval est sur l'arrière main et donc a un équilibre vertical, c'est-à-dire le point extrême de la mise en main appelé "rassembler". Fillis est contre "la mise en main" prolongée "Je dis qu'il faut savoir et pouvoir mettre son cheval dans la main en toutes occasions et à toutes les allures, mais qu'il ne faut le faire que de temps à autre et dans certains cas. Cela est de toute nécessité dans les mouvements difficiles, par exemple, quand on craint une défense; mais surtout lorsque le cheval, par fatigue, par mollesse ou par tout autre motif se laisse aller, hésite et se déséquilibre. "La mise en main" ramène inévitablement l'équilibre c'est là sa grande utilité et son effet le plus salutaire à tous égards" (16).

Quelle proportion de force la main doit-elle laisser filtrer et quelle proportion retenir ? C'est toute la question. Le tact équestre consiste à doser avec une précision absolue cette proportion à chaque foulée, par la juste combinaison des aides de façon à ne renvoyer vers l'arrière main que la quantité de force justement nécessaire au maintien de l'équilibre dans le maximum l'impulsion. S'il n'y a pas assez de décision dans les doigts, le centre de gravité se déplace un peu en arrière, les hanches sont trop assises, les jarrets s'éloignent. Dans les deux cas, l'équilibre n'existe plus. Il faut que le doigté règle avec une précision absolue la distribution de l'impulsion, et le problème se pose à chaque foulée qui naturellement n'est identique ni à la précédente ni à la suivante. C'est là le fin du fin de l'équitation (17). "Si maintenant on réfléchit que dans tout travail d'équitation, le cheval se porte en avant, ou se retient et cherche constamment à échapper à droite ou à gauche, par les hanches ou par les épaules, on croit qu'il ne s'agit de rien moins, pour maintenir l'équilibre parfait dans le mouvement, que de percevoir simultanément toutes les actions du cheval et toutes celles qui se préparent, pour les combiner en les opposant, par l'action simultanément toutes les actions du cheval et toutes celles qui se préparent, pour les combiner en les opposant, par l'action simultanée des aides, et en faire sortir l'idéal d'équilibre cherché" (18). Fillis relève que Baucher n'arrivait pas à conserver l'équilibre dans les changements de direction et que lui-même n'était parvenu à un "rassembler continuel", qu'en approchant de la cinquantaine. Ce "rassembler continuel" nécessite en effet que les deux organismes soient si parfaitement combinés que l'homme soit bien "rentré dans le cheval" (19). "La perception des effets du cheval arrive si directement et si rapidement au cerveau de l'homme, chaque action de l'homme répond si sûrement, à point précis, à une action correspondante du cheval, que celui-ci s'y attend, s'y prête, s'y conforme instantanément. Dès lors, le cheval n'a plus en réalité que des actions réflexes il n'y a plus qu'un cerveau, celui de l'homme; j'avais bien raison de dire que c'était l'idéal rêvé" (20).

Pour le XIXème siècle, tel est bien l'idéal faire du cerveau du cavalier celui du cheval. C'est à la main qu'échoie le rôle essentiel. Mais comment la main peut sentir les idées et mieux, "sentir les idées du cheval" (21). L'homme, le bipède rêve de constituer le cerveau du quadrupède comme le gouvernement celui de la foule.

II - LA FOULE QUADRUPEDE

"C'était au printemps 1893. L'école où j'étais alors lieutenant d'instruction, revenait d'une longue manoeuvre dans les landes de Frontevault. Nous cheminions en queue de colonne le long des rives argentées de la Loire, mon savant ami, le vétérinaire Jacoulet et moi, devisant sur les passionnants problèmes qu'éveille dans l'esprit du cavalier le désir tyrannique de la domination du cheval "avez-vous lu Gustave le Bon ? me dit-il. Non, jamais. Eh bien, lisez-le !" (22).

Charles-Marie Gustave Le Bon (1841-1931) était fils d'un receveur de l'Enregistrement et des Domaines. Il eut la plume prolixe et la variété de ses intérêts nous a valu une masse imposante d'ouvrages sur des sujets très divers. Médecin, il se distingua dans les ambulances mobiles en 1870, dans Paris assiégê. Il publia des travaux sur le choléra, sur la mort apparente, sur l'hygiène du soldat et sur l'asphyxie. Puis il se tourna vers l'anthropologie et fut chargé en 1884 d'une mission aux Indes, après une autre qu'il avait faite au Moyen Orient. Il rassemble ses commentaires dans des ouvrages à caractère généra1 (23). Cette fécondité le fait reconnaître par ses contemporains comme le grand spécialiste des problèmes sociologiques et politiques du moment.

Le Bon s'intéresse de très près au cheval et à l'équitation. Il publie en 1891 L'équitation actuelle et ses principes préfacé par le futur écuyer en chef de Saumur, Blacque Bélair. Son ouvrage équestre est réédité en 1892, 1895, 1913. En même temps il poursuit ses recherches de psychologie sociale et édite en 1895 son fameux Psychologie des Foules qui est considéré aujourd'hui comme l'oeuvre d'un précurseur de la psychologie sociale. Le Bon y montre comment la foule engloutit l'individu et il décrit le "caractère" de la foule émotive, impulsive, crêdule et dangereuse. Il lui attribue une âme collective.

Le Bon à propos du cheval déc1are qu'il lui a "beaucoup appris sur la façon de pénétrer dans la cervelle des êtres inférieurs et sur les moyens de transformer les mouvements conscients en mouvements réf1exes". Par ailleurs, Le Bon traite de la constitution mentale du cheval, auquel il prête un caractère rusé, craintif, vindicatif, émotif et impressionnable. Il a une "crainte révérentielle" en présence d'une puissance qu'il croit infinie "comme le dévôt devant 1'idôle de plâtre à laquelle il suppose un pouvoir éga1ement infini".

C'est sur la base de ses observations sur le dressage du cheval que Le Bon développe ses idées sur le fonctionnement des foules. Pour Gustave Le Bon, le problème tant de la direction des foules que de leur compréhension revêt de nombreuses analogies avec le dressage du cheval. Les grandes assemblées possèdent les principales caractéristiques des foules: niveau intellectuel médiocre, excitabilité excessive, fureurs subites, intolérance, obéissance complète aux meneurs" (24). Les descriptions des comportements du cheval et de la foule se décalquent trait pour trait. Au moment où on suppose que le cheval a une âme, il est avancé hypothétiquement que la foule en possède également une.

Le Bon dit à propos de la foule : "le fait le plus frappant présenté par une foule psychologique est le suivant quels que soient les individus qui la composent, quelques semb1ab1es ou dissemb1ab1es que puissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, le seul fait qu'ils sont transformés en foule, les dote d'une sorte d'âme collective. Cette âme les fait sentir, penser et agir d'une façon tout à fait différente de celle dont sentirait et agirait chacun d'eux isolément. Certaines idées, certains sentiments ne surgissent et ne se transforment en actes que chez les individus en foule. La foule psychologique est un être provisoire, composé d'éléments hétérogènes, pour un instant soudés, absolument comme les cellules d'un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède" (25)

Pour Le Bon, du gouvernement de la foule au dressage du cheval, il n'y a pas de différence qualitative, l'un et l'autre nécessite les mêmes aptitudes "Le dressage raisonné du cheval constitue pour le cavalier une gymnastique de l'intelligence et du caractère qu'aucun enseignement théorique ne saurait remplacer. Elle lui apprend à la fois la fermeté et la douceur, exerce sa patience, développe énormément son jugement et ses facultés d'observation. En dressant un cheval, l'homme se dresse lui-même, et dans bien des circonstances de sa vie, il éprouvera les bienfaits de ce dressage. Je ne connais pas de plus utile complément de l'éducation que le dressage d'un cheval. Les psychologues de profession, s'ils pouvaient s'y adonner un peu, seraient surpris de la quantité de choses qu'ils apprendraient. Il y aurait là pour eux un monde de recherche encore inexploré" (26).

"Le cheval reflète toujours par son obéissance, par ses résistances ou ses hésitations, par le degré de perfection de son dressage, par ses allures, le caractère de son cavalier. Il n'est pas très difficile, étant donné un cheval, de diagnostiquer l'intelligence et le caractère de celui qui le monte habituellement" (27).

Le Bon veut faire du dressage du cheval une psychologie, et il demande que "l'étude de cette science" fasse partie de l'éducation des écuyers. "Le dressage du cheval deviendra une opération beaucoup plus simple et beaucoup plus rapide qu'aujourd'hui. Si la France est incontestablement le pays du monde où les chevaux et les enfants sont le plus mal dressés, c'est que les principes d'éducation précédemment énumérés s'y trouvent à peu près ignorés" (28).

En termes voisins, un homme de cheval, héritier en cela d'une longue tradition familiale, Pellier, dénonce ce que la vision bourgeoise fait du cheval une machine. "A mon avis, on a trop considéré, depuis quelques années, surtout comme un instrument passif et mécanique de locomotion, comme une machine inerte, mue par des ressorts dont le jeu doit être infaillible, lorsqu'il est sollicité d'après les règles données. On a trop oublié non seulement que cette machine est soumise à des lois mathématiques de structure, mais qu'elle offre aussi les caractères distinctifs et tout spéciaux de l'animalité en un mot, qu'elle est susceptible de sentir, de vouloir, de lutter et de se souvenir (29).

C'est la reconsidération du cheval comme un animal, et un être sensible "pour obtenir du cheval le meilleur parti possible, il faut prendre la peine d'étudier son caractère, ne pas le considérer, avec beaucoup de cavaliers, comme un être stupide sur lequel, il n'y a qu'à taper pour le faire marcher. La psychologie moderne est un peu plus avancée qu'au temps de Descartes, et le dernier des écoliers sait qu'on ne regarde plus les animaux comme de simples machines privées de raisonnement" (30).

La reconnaissance du cheval comme un être possédant une âme étonne tout le monde. Milne-Edwards, membre de l'Institut et directeur du Muséum d'histoire naturelle écrivait pourtant dans une lettre du 31 janvier 1832 "le cheval a des qualités précieuses que son maître méconnaît trop souvent, il a l'instinct de "devoir" et lorsque la nécessité d'exécuter certains actes s'est gravés dans son cerveau, il s'y applique avec une tenacité qui a souvent excité mon étonnement" (31).

Le Bon fait reposer sa théorie sur la mémoire du cheval auquel il prête un inconscient. Pour lui c'est grâce à la répétition et à "l'obéissance au langage du cavalier devoeantmoins hésitante et de plus instinctive que le cheval sera dressé. "Des stratifications successives se feront dans les couches impressionnables des centres de la mémoire. De nouveaux réflexes se formeront graduellement et le jour où ils seront solidement fixés, l'exécution de l'ordre correspondant à un signe donné sera automatique. L'obéissance est alors absolue, châtiments ou récompenses sont devenus à peu près inutiles et le dressage est terminé" (32).

Pour le Bon, la répétition est essentiellement l'acte de graver les "associations" dans l'inconscient". C'est la base du dressage du cheval aussi bien que de la foule. "L'opération est parfois longue, mais la psychologie enseigne un moyen d'abréger le temps nécessaire à la fixation des associations. Il suffit d'ajouter à la répétition l'intensité de l'une des impression associées. Les impressions fortes mêmes peu répétées, gravent beaucoup plus vite les associations dans l'esprit que les impressions faibles souvent répétées (...). Il en est du cheval comme de l'enfant 1'intensité des impressions peut en remplacer la répétition" (33). Les "impressions fortes", quand il s'agit du dressage du cheval ou de l'éducation de l'enfant ont le grand avantage, d'après le Bon, d'avoir à peine besoin d'être renouvelées.

D'ailleurs les renouveler risque de réitérer les luttes or "la lutte implique la discussion de l'autorité et de la possibilité de s'y soustraire. Admettons la une fois pour prouver notre puissance, mais ne la répétons pas. Le cheval doit absolument être persuadé que nous possèdons un pouvoir supérieur contre lequel il serait inutile d'essayer de résister. Quand cette conviction sera entrée dans son esprit, l'idée de lutte ne gènera même plus et la soumission sera parfaite" (34). Qu'entend Gustave le Bon par "association" ? Il répond "lorsque des impressions ont été produites simultanément ou se sont succédées immédiatement, il suffit que l'une soit présentée à l'esprit pour que les autres s'y présentent aussitôt. Le principe des associations par ressemblance peut se formuler ainsi: les impressions présentes ravivent les impressions passées qui leur ressemblent. L'éducation du cheval est surtout basée sur le principe des associations par contiguité" (35). Ainsi le dressage du cheval se fait comme celui du cavalier "qu'il s'agisse de dresser le cheval ou son cavalier, la méthode est toujours la même répéter les associations jusqu'à ce que la manifestation de l'un des signes provoque fatalement l'exécution de l'acte associé à ce signe. La moralité elle-même ne se crée pas d'une façon différente. Elle n'est stable que lorsque les actes qualifiés moraux s'exécutent inconsciemment. Il faut chez l'homme pas mal d'accumulation héréditaires pour en arriver là, parce que le raisonnement intervient trop, chez les animaux, où il intervient baaucoup moins, l'éducation est plus rapide" (36).

En complément de cette présentation du Dr. G. le Bon et de sa conception du dressage, deux citations tirées de la revue de cavalerie de juin 1889 et d'octobre 1891, montrent combien les aphorismes de médecin cavalier n'étaient point isolés, et qu'au contraire ils étaient largement partagés. "Le cheval physique est manié suivant les lois de son mécanisme propre. Le cheval moral est encadré entre deux sentimenst opposés la crainte d'une punition s'il se révolte et l'appât d'une récompense quand il se soumet volontiers. Pratiquée dans cet esprit, l'équitation est pour l'écuyer une source d'observation hautement intéressantes et un thème inépuisable de réflexions philosophiques. Avant de commencer à commander leurs semblables, les jeunes gens des classes dirigeantes devraient bien apprendre à se faire obéir des animaux supérieurs et en particulier du cheval" (37).

"De même qu'en dressage nous sommes pressés de donner du perçant à un cheval, de même nous sommes heureux de voir l'entrain des jeunes officiers. Mais après avoir communiqué au cheval l'instinct du mouvement en avant, nous nous efforçons de cadencer ce mouvement, de le rendre régulier, gracieux, soumis à notre volonté. Ainsi voudrions-nous voir les écoles cadencer l'élan de la jeunesse en lui inculquant davantage le goût de tous les exercices physiques et de l'art équestre" (38). Il faut retenir de Le Bon cette qualité "d'homme de cheval" qui fut à la base de nombreuses intuitions sur la "psychosociologie". Il faut aussi noter que pour Le Bon la "foule" est une entité formant un être" primitif (une bête) et que cette bête a une démarche spécifique (on peut parler d"'allure"). La foule, forme visible du "peuple", est, pour le docteur-écuyer, observable comme un cheval. Pour la connaître, il faut se mettre en selle et la chevaucher "la docilité des foules est extrême, en effet, quand on sait les guider. L'art de les manier est assez connu des grands meneurs d'aujourd'hui" (39). Aucun doute que le Docteur Le Bon pensait alors au Docteur Clémenceau.

III - AMES SENSIBLES : LA FEMME ET LE CHEVAL

Adolphe Guénon est convaincu, que pour parler de "l'âme du cheval" personne n'est mieux placé qu'un vétérinaire militaire. Il a étudié la physiologie comparée qui lui semble être une science indispensable pour interprêter les émotions des bêtes, c'est-à-dire leurs pensées. Ensuite en soignant ses malades équidés, et les cavaliers, il a partagé avec eux les fatigues de la guerre et la gloire des combats. "En garnison comme en manoeuvres, chaque fois que le régiment marche en colonne, l'hippiatre, en docte compagnie, chevauche philosophiquement à l'arrière poste de choix pour tout voir ; l'esprit libre, ne soupçonnant même pas les soucis du commandement, ce cavalier amateur observe, enregistre, échange ses impressions. S'il possède des données de psychologie humaine, il peut se divertir en les adaptant au cheval" (40). Guénon veut parler de l'âme du cheval, qu'il définit comme "l'ensemble des qualités intellectuelles et morales". Guénon est très gêné d'utiliser le mot "âme" et pour se justifier, il ajoute qu'il n'entend pas l'âme au sens "immatériel et immortel" ce principe que "presque tous les hommes croient instinctivement exister en eux". Cette réserve est pour rassurer ses contemporains du début du XXème siècle, mais il ajoute que jamais les conciles, ni les Pères de l'église n'ont songé àdiscuter l'âme des bêtes. L'existence de celle-ci était admise (41). Donc Adolphe Guénon (1856-1910) se sent parfaitement légitimé d'argumenter en faveur de l'existence de cette âme dans le corps du cheval. Il nous apprend aussi que sa démonstration est "le fruit de longues méditations et de patientes recherches, la résultante du choc de nombreuses idées "qu'il a discuté souvent avec des collègues, commenté maintes fois en détail avec des collègues, commenté maintes fois en détail avec les officiers de cavalerie, au milieu desquels il a eu "le plaisir de passer dix sept belles années" de sa carrière. Parmi ces interlocuteurs, il ne manque pas de signaler de nombreux officiers d'artillerie de sa connaissance qui se sont révélés d'excellents critiques car ils sont "d'esprit fin et froids raisonneurs". Adolphe Guénon invoque les Indiens d'Amérique du Nord. "Pour certains Indiens de l'Amérique du Nord, l'âme du cheval est semblable à celle de l'homme. L'existence de l'âme du cheval, est maintenant bien posé l'Eglise d'une part, ne fait aucune objection et d'autre part dans la situation "naturelle" de l'homme (les Indiens) le cheval a aussi une âme comme l'homme. Pour le vétérinaire militaire, il n'y a plus de doute, l'âme existe bien dans le cheval, fait que ne comprennent pas les hippophobes mais qui explique l'attachement des hippomanes.

Pour décrire l'âme, il faut pour Guénon, considérer dans le cheval deux individualités l'être pensant et l'être sensible, en sachant que l'être pensant règne mais que l'être sensible gouverne. "Ces deux êtres sont en perpétuel conflit et le second fait commettre au premier des sottises innombrables". Guénon veut procéder à une "dissection morale" pour éclairer l'étude de la psychologie du cheval. Il va alors idenfifier et comparer "l'être mental" à l'homme et "l'être sensible" à la femme. "L'homme exerce un puissant ascendant sur le cheval cet animal croit qu'il ne peut nous résister à nous de l'entretenir dans cette illusion. Mais parfois les brutalités du maître l'amènent à changer d'opinion et de conduite le docile et pacifique serviteur ne veut plus obéir il ne nous craint plus, refuse d'avancer et si on le frappe, il répond aux coups par les coups, ou même s'emporte. Ces regrettables manifestations de la volonté chevaline sont toujours provoquées par les mauvais traitements ou les maladresses de l'homme" (42). "L'être pensant", "cette individualité" première du cheval, affronte directement la rationalité des ordres de l'homme conçu comme maître et souverain. Ainsi le cheval peut, "ne pas comprendre ce que l'homme lui demande, craindre d'être trahi par ses forces, avoir une peur quelconque qui paralyse sa bonne volonté, éprouver, à obéir une grave souffrance. Notre tendance ordinaire, dès qu'un cheval n'obéit pas, est de sévir immédiatement ; nous voyons toujours coupable, alors qu'il existe des circonstances atténuantes ou même innocence absolue. Ainsi voit-on des malentendus qui se perpétuent pendant toute une vie de cheval" (43).

Guénon décrit au travers de son analyse des relations de l'homme et du cheval, les rapports que les hommes entretiennent avec leur intimité; à commencer par sa plus proche identité, leur femme. Guénon cite en exergue du chapitre sur "l'être sensible du cheval", (cette seconde individualité qui gouverne, alors que la première règne) une citation de H. Marion tirée de Psychologie de la femme (44) "Il faut une grande solidité de raison et même des nerfs, pour dominer les émotions un peu vives. Par suite les natures trop sensibles ont-elles bien de la peine à rester dans la vérité". Pour Guénon, le cheval est un sensitif, un émotionnel et son cerveau réagit trop vivement, bref, il a des "états d'âme", ce qui constitue une véritable "infirmité morale". Chez lui la sensibilité, la nervosité annihilent trop souvent l'intelligence et ses dépendances, qui passent alors à l'état latent "pour qu'elles reprennent l'état visible, patent, on est obligé de recourir à un ensemble de manoeuvres de dressage qui constituent la mise en confiance" (45). "On sait que les femmes sont, d'ordinaire, plus peureuses que les hommes, parce que plus nerveuses en conclura-t-on qu'elles sont moins intelligentes ? Non évidemment. Et c'est là précisément ce qui va servir de pivot à ma démonstration" (46). Pour Guénon, la femme est prisonnière de sa sensibilité, de sa nervosité, comme le cheval peut l'être. "Plus on connaît la femme, plus on excuse le cheval même vivacité de sensations, même impressionnabilité à gouverner ses nerfs" (47).La femme et le cheval se caractérisent donc par un point commun l'extrême sensibilité; d'où résulte une émotivité vive et profonde. Pour Guénon, aucun doute, ces deux êtres sont des impulsifs, souvent à la merci de l'impression du moment. Comme le cheval, la femme perd facilement la tête, et, est très sujette aux emballements irréfléchis. En conclusion, Guénon en 1901 dit "le législateur n'a pas tort la femme doit obéissance au mari on voit aisément pourquoi" (48). Pour l'époque, le couple avait deux individualités l'être pensant, le père, et l'être sensible, la femme. Le premier règne, le second gouverne. Pour Adolphe Guénon, sans sourcillier, la relation au cheval est une "transfiguration" du rapport familial. La mode féminine à la fin du XIXème siècle atteste de ce fait les femmes arborent poitrines et croupes ressemblant ainsi à des chevaux cabrés "faisant le beau".

Pour le diplômé d'Alfort qu'est Guénon, la discussion sur la beauté du cheval dérive assez régulièrement sur "la femme". "Jeune cavalier, méditez bien ces paroles empreintes de vérité et de sagesse : " rien n'est plus doux que d'enseigner un cheval…, il n'y a rien dans cet enseignement qu'une chose à regretter, c'est que souvent il n'a pas fait attention, il n'a pas compris du tout ou compris tout autre chose. Non qu'il ne soit intelligent, mais il l'est infiniment plus pour ce qui lui vient de lui-même que pour ce qu'il reçoit...L'esprit du cheval qui aime et se sent aimé, brûle de se donner sans réserve et de se subordonner. Cet esprit fait bon marché de lui-même. Il veut se livrer et ne peut. L'obstacle n'est point du tout dans la volonté, il est dans son éducation, il est dans sa nature de cheval, et surtout dans sa maladresse ". Le lecteur ne se doute pas du tour de passe-passe que je viens d'exécuter, j'ai emprunté cette citation à Michelet (a) en substituant au mot femme le mot cheval. C'est peut-être cavalièrement agir, mais l'adaptation n'est-elle pas parfaite ? M'accordera-t-on maintenant que plus on connaît la femme, plus on excuse le cheval ?" (49).

Les registres de comparaison sont multiples dès lors que l'approche psychologique est privilégiée, mais de là dérivent aussi des observations physiques dont les conséquences se font sentir dans les conceptions de l'élevage. Pour l'officier de cavalerie Labat de Lapeyrière, il ne fait aucun doute que jument et femme doivent avoir de multiples points communs "la jument, comme la femme doit avoir poitrine profonde, croupe large, poil fin" (50).

IV - LE CORPS ET LA MACHINE

Le sport hippique repose en termes nouveaux l'opposition entre cheval et véhicule. Le concours hippique devient un nouveau rituel et l'apanage de classes sociales dominantes. Le concours hippique, le saut d'obstacle, permettent des parcours variés et mettent en valeur la pertinence d'un commandement et d'un dressage du cheval par l'homme. Ces obstacles abordés, préparés, sautés, permettent de juger en un instant la qualité de la relation de l'homme et de son cheval. Le cavalier victorieux se sent toujours l'âme d'un despote caressant son peuple brave et dévoué qui affronte les obstacles de la civilisation devant lesquels son cheval le dresse. "L'équitation n'est-elle pas la meilleure antidote contre toutes les affections qui atteignent les hommes de cabinet, les bureaucrates; contre le surmenage intellectuel de nos jeunes générations, qui plient sous le faix des exagérations toujours croissantes des programmes, des examens rendus chaque jour plus difficiles, sans qu'il en résulte une preuve bien certaine de la valeur des candidats; contre l'étiolement, partout constaté depuis quelques années, des jeunes gens qui se préparent aux écoles du gouvernement; contre la déchéance physique de notre race ?" (51).

A la fin du XIXème siècle, l'équitation n'est plus pensée que comme un remède aux maladies nerveuses qu'entraînent notamment les activités intellectuelles trop intenses: "les écoliers et tous les étudiants de nos grandes écoles du gouvernement trouvent dans l'équitation le meilleur remède contre le surmenage résultant de leurs travaux intellectuels; ils acquièrent en même temps la tenue, les qualités physiques nécessaires pour le commandement des troupes qu'ils peuvent avoir un jour à diriger" (...) (52). Si l'équitation fatigue, ce n'est plus que d'une manière salutaire, bientôt apaisée par le repos et le sommeil", ce qui n'est pas le cas pour les voyages en "chemin de fer" ou en "cycle", où "on remarque généralement que le sommeil des premières nuits est agité ou presque nul et ne soulage pas de l'énervement provoqué" (53).

Mieux, la caractéristique du cycliste (b) arrivé à un certain degré d'entraînement est un état indéfinissable de prostration, la mémoire s'en va " (...) la véritable cause ne serait-elle pas plutôt dans ce défaut qu'aucun n'avoue c'est que le cycle est le cheval des poltrons" (54). Si le débat entre les tenants de l'animal ou du cycle dégénère parfois en invectives, il prend aussi des voies inattendues. "Quand au cavalier, le seul moyen de l'obtenir est de remettre l'équitation en honneur. Si l'on consacrait à cette tâche la vingtième partie de ce qu'un industrialisme effréné sacrifie annuellement à la définition de la bicyclette, le résultat serait vite atteint. Car une race revient aisément à son instinct d'origine, et l'on peut dire que la race française avec son goût inné pour toute forme d'art généreuse et élégante, a l'instinct de l'équitation "dans le sang" (55).

L'automobile n'est guère plus appréciée que le cycle Adolphe Guénon préfère écarter tous ceux qui ne comprendraient rien à ses propos. Les hippophobes sont pour lui ceux qui considèrent le cheval comme un "moteur à avoine", ou tout simplement un "moteur à crottin". Bref, d'après Adolphe Guénon, ce respectable vétérinaire, les hippophobes voudraient que l'automobile soit le "roi du jour". Pour eux, Guénon déclare qu'il vaudrait mieux pour eux un livre de chevet sur la "psychologie de l'automobile" plutôt qu'un ouvrage écrit par des hommes de cheval.

Guénon blame l'audace de ces novateurs sonnant à pleins poumons l'hallali du cheval. Pour lui, ces hippophobes, ceux qu'il appelle les spirituels chauffeurs, "ne se servent du cheval et l'aiment qu'à la façon d'une automobile. L'hippophobe ignore l'opinion du "brave animal" sur leur machine. Le solipède la définit dans son secret langage comme une "voiture puante, laide à faire peur et poussée par le diable en personne" (56). Guénon répond aux principaux arguments des hippophobes "On reproche au cheval de faire trop de victimes. Saura-t-on jamais à combien de cavaliers il a sauvé la vie ? Est-on sûr que les accidents soient toujours dus à l'impéritie de l'animal ? ... Patience, attendons quelques années. Les "teufs-teufs" ont battu le cheval dans le record de la vitesse ils le battront bientôt dans le record des accidents. En peut-il être autrement avec un cheval deux fois borgne et qui fait du 50 et même du 80 Km àl'heure ? (...) Me permettrai-je encore une remarque ? "Tout le monde peut monter à teuf-teuf " ; ils forment une élite ceux qui osent enfourcher un vrai cheval, un joli destrier plein de fougue et d'ardeur. Quelle grâce fière chez l'orgueilleux animal ! Quelle démarche noble et quelle agilité !... Avouez le donc franchement, "le noble coursier vous porte ombrage; vos pneux en crèvent de rage." Guénon conclut magistralement "L'Equitation est un art; l'Automobilisme n'est que du roulage (...). La traction mécanique soulagera le cheval dans son office, mais ne le remplacera jamais" (57).

Le corps bourgeois, tel qu'il se définira au XIXème siècle, est le corps de l'homme qui s'efforce de se séparer de son animalité pour y substituer la machine. G.d'Avenel, autre chroniqueur de l'époque dit en d'autres termes les avantages qui resteront attachés à "l'ère équestre"."Le cheval, en notre ère de paix et d'automobiles où les gros personnages d'Etat ne sont plus équestres, conserve quelque peu du prestige de ceux qui naguère le montaient et les prouesses auxquelles il fut associé. Il communique à qui le fréquente et lui consacre sa vie, ce billon de noblesse de nos âges plébéiens qui s'appelle le "chic" (58). A ce propos G. d'Avenel dit que de tous les sujets qui alimentent les conservations mondaines, les "seuls dont il soit séant de discourir avec abondance, sans crainte de passer pour cuistre ou pour pédant, ce sont les choses d'écurie. Les gens d'esprit s'ennuient à la longue de "faire" ou d'entendre "faire de l'esprit"- l'esprit d'ailleurs n'est pas vraiment "chic". Les hommes se lassent de parler "femmes", les femmes de parler "chiffons", et les spécialistes auraient mauvaise grâce à gloser sur les détails techniques de leur profession; mais le "cheval" n'est jamais de trop entre gens bien élevés et sa matière est inépuisable" (59). En 1899, Paul Baubigny s'interroge dans la Revue politique et parlementaire (60) sur les conséquences militaires et politiques de l'apparition de l'automobile dans la société, ce qu'il appelle l'automobilisme. Pour lui, le cheval est un objet de première nécessité car il est indispensable à la guerre. "En temps de paix, le cheval de luxe est peut-être un objet superflu, mais en temps de guerre il est utile au premier chef et la guerre est une menace incessante suspendue sur nos têtes. Pour les voitures, c'est autre chose, un landau est bien réellement un objet de luxe et une automobile également" (61). Pour lui, l'automobile aura pris des cavaliers pour en faire des êtres inaptes à la guerre, parce que l'automobilisme est absolument l'inverse d'un sport. Pour Baubigny, le "si tu veux la paix, prépare la guerre" passe par la pratique du sport, c'est-à-dire "un exercice utile qui fortifie le corps et prépare un robuste soldat". Il se répète cette question "quelle sera donc l'influence de l'automobilisme sur les ressources en chevaux tant de réquisition que de troupe et sur la valeur des cavaliers de l'armée active, de la réserve et de la territoriale ?" Paul Baubigny se lamente de l'avènement d'une nouvelle époque avec les influences néfastes que peut avoir l'automobilisme sur la valeur des chevaux et des cavaliers. Il pose la question, il n'aura pas de réponse.

La baron de Vaux, pseudonyme littéraire d'un dénommé Devaux propose directement à l'Etat d'oeuvrer en faveur du cheval. "Aux municipalités de nos grandes villes, à nos députés, sénateurs, ministres, à l'Etat, que leur dire, que leur demander ? Une chose bien simple et peu coûteuse, ce créer comme en Angleterre, comme en Allemagne et d'autres pays étrangers et partout où la chose serait possible, des pistes cavalières, aux environs des promenades publiques,dans les parcs, et de ne plus considérer uniquement comme affaire de plaisir et de riche l'exercice du cheval, mais bien comme une chose utile, nécessaire à toutes les classes de la société" (62). Nous pouvons reprendre les termes de M. de Gatines qui s'exprimait devant les officiers de réserve de l'Armée territoriale, le 29 mai 1893 "1'équitation est une science et un art, d'où se dégage une philosophie hippique déduite de la physiologie et de la mécanique animale. Base réelle de philosophie, par l'étude de l'animalité, qui est le fond de l'humanité, elle force à penser et à raisonner" (63). La connaissance de l'homme à travers la connaissance de l'animal est cependant de plus en plus concurrencée par une connaissance qui passerait par la machine, ce qui ne sera pas sans influencer l'idée que le XXème siècle se fera du sport.

Le docteur Chauvois rédige dans les années vingt de notre siècle un ouvrage où il enseigne "la machine humaine" par la "machine automobile". Voici comment lui est venu l'idée de ce rapprochement. "C'est en causant précisément, pendant des loisirs de vacances, avec des jeunes adolescentes amusées par les apprêts de mise en marche d'une voiture automobile, et dans l'obligation où je me trouvais d'avoir à répondre à leurs interrogations, qu'il me sauta tout à coup à l'esprit qu'entre ce que je savais depuis longtemps de la machine humaine et ce que j'avais là sous les yeux de la la machine automobile, il y avait une analogie profondément étrange et troublante, une identité de pièces et un enchaînement de jeux mécaniques. absolument semblables du commencement à la fin. J'eus tout à coup en contemplant cette machine, la vision d'un être absolument contruit commme un quadrupède, avec les mêmes organes un estomac, un intestin, un foie, des poumons, une circulation, des nerfs, des muscles, des leviers osseux articulés, des reins et autres organes d'échappement et d'épuration... en un mot, tout le schéma d'un être animal ou humain, et, j'eus l'idée aussi que, dans sa simplification relative, ce schéma pouvait nous être grandement utile en nous aidant à nous comprendre et à nous expliquer nous-mêmes" (64).

Chauvois va comparer donc l'automobile à un quadrupède et ensuite rapprocher avec l'aide de schémas les fonctionnements humains et automobiles. Pour Chauvois, il est commode dans cet exercice de rappeler la similitude du quadrupède et de l'automobile. Il est plus simple pour lui de rappeler la longue identification que les hommes avaient eues préalablement avec le quadrupède et particulièrement avec le cheval. D'ailleurs lorsqu'il recensera les dérèglements de la machine et qu'il essayera de trouver des analogies dans le corps de l'homme, il s'aidera du cheval. Pour lui, l'homme est une machine, et la machine, et surtout la machine automobile, est aussi un corps.

Dans la société du XXème siècle l'automobile a pris la place du cheval. L'éducation physique, le sport est un moyen de mettre au point le"moteur humain" (65).

 

 

 

(a) L'amour de la fécondation de la femme, p. 123

(b) Un concours assez singulier s'est terminé le 12 mars 1888 au Palais de l'Industrie d'Istington à Londres ; il s'agissait de comparer aux termes d'un pari, la vitesse relative du cheval et du vélocipède dans un temps donné. L'épreuve devait durer six jours à raison de huit heures par jour, soit 48 heures. D'un côté deux vélocipèdistes, de l'autre deux cavaliers (ayant le droit de changer de montures à volonté et d'en employer un nombre indéterminé), devaient se relayer de manière à ce qu'il y eût constamment dans l'arène "un concurrent de chaque espèce". Le samedi soir, dernier jour de l'épreuve, les cavaliers poussèrent leurs chevaux à un tel train qu'ils gagnèrent leurs adversaires de 3561 mètres. L'espace parcouru par les premiers était de 1 311 kilomètres + 130 mètres soit une moyenne de 27, 315 Km/h. Les vélocipèdistes n'étaient arrivés qu'à 1 307 Km 508, soit 27,241 Km/h.

(1) FILLIS (J.), Principes de dressage et d'équitation, 1890.

(2) LE BON ( G.), La psychologie des foules, 1895.

(3) LE BON (G.), L'équitation actuelle et ses principes, 1892, 429 p.

(4) GUENON (A.), Etude de psychologie comparée. L'âme du cheval, 1901, 413 p.

(5) MARTET (J.), G. Clémenceau peint par lui-même, Paris, 1929, p. 95.

(6) Pour les biographies, les références principales sont MENNESIER DE LA LANCE et André MONTEILHET. Ce dernier ayant approfondi les notes du général.

(7) Cité par MONTEILHET, Les maîtres de l'oeuvre équestre, p. 119.

(8) FREYSINET fut entre autre ministre de la guerre de 1888 à 1893 et de 1898 à 1899.

(9) Cité par A. MONTEILHET, op. cit., p.l2l.

(10) Id., p. 121.

(11) FILLIS (J.), Principes de dressage et d'équitation, 1980, p. 78.

(12) Id., note, p. 78.

(13) Id., p. 79.

(14) GUENON (Ad.), L'âme du cheval, p. 282.

(15) FILLIS (J.), op. cit., p. 106.

(16) Id., p. 108.

(17) Id., p. 108-109.

(18) Id., p. 110.

(19) Id., p. 110.

(20) Id., p. 110.

(21) Id., p. 110.

(22) BLACQUE BELAIR, Préface de Equitation actuelle et ses principes, de LE BON, p. VIII.

(23) Histoire des origines et du développement de l'homme et des sociétés,1877. L'homme et les sociétés, 1880.La civilisation des Arabes, 1883.Les civilisations de l'Inde, 1887.Les premières civilisations, 1889.

(24) LE BON (G.), Enseignements psychologiques de la guerre européenne, 1916, p. 16.

(25) LE BON (G.), La psychologie des foules, éd. 1921, 28ème éd., pp. 13,14.

(26) LE BON (G.), Equitation actuelle et ses principes, p. 136.

(27) Id., p. 111.

(28) Id., p. 127.

(29) PELLIER, L'équitation pratique, 1882, p. 3

(30) LE BON (G.), L'équitation actuelle et ses principes, p. 112.

(31) Cité par DUMAS (J.B.), Equitation diagonale, 1892.

(32) LE BON (G.), op. cit., p. 117-118

(33) Id., p. 122.

(34) Id., p. 123.

(35) Id., pp. 114, 115.

(36) Id., p. 121.

(37) Revue de cavalerie, T. IV, Juin 1889, pp. 254, 255.

(38) Revue de cavalerie, T. XIV, Oct. 1891, p. 35.

(39) LE BON (G.), La psychologie politique, 1917, p. 124.

(40) Id., pp. 21, 22.

(41) GUENON (Ad.), cité par GOURMELLES (F. de), Les facultés mentales des animaux, p. 10.

(42) Id., p. 180.

(43) Id., p. 181.

(44) MARION (H.), Psychologie de la femme, p. 183.

(45) GUENON (Ad.), op. cit., p. 202.

(46) Id., p. 203.

(47) Id., p. 204.

(48) Id., p. 208.

(49) GUENON (Ad.), Etude de spychologie comparée l'âme du cheval, 1901, pp. 204, 287.

(50) LABAT de LAPEYRIERE (E.G.), Conseils sur l'Elevage, Paris, 1895, p. 18.

(51) PARR (G.), et GLASER (P.), L'équitation normale, 1898, p. 146.

(52) Id. p. 146.

(53) Id. p. 148.

(54) Id. p. 151.

(55) MONTET (J.), Préface du Sport en France, T. Il, 1900, p. 13.

(56) GUENON (Ad.), L'âme du cheval, 1901, p. 12.

(57) Id., pp. 16-8.

(58) AVENEL (G. d'), Le mécanisme de la vie moderne, T. 3, 1900, p. 243.

(59) Id., p. 244.

(60) Août 1899, T. 21, pp. 300 et suivantes.

(61) Id., p. 317.

(62) VAUX (baron de), Les écoles de cavalerie, 1896, p. 9.

(63) GATINES (R.C.F. PETIT de), Conférences faites à la réunion hippique le 19 mai 1893, 1893, p. 15.

(64) CHAUVOIS (L.), La Machine Humaine enseignée par la Machine Automobile, Paris, 1929, p.3

(65) Id., p. 167.