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I - L'AVENEMENT DE LA THEORIE

1. Des tournois aux carrousels

2. Les Académies

3. Les théoriciens

a) Grisone Frédérico

b) Salomon de la Broue

c) Pluvinel

II - LES AIDES NATURELLES ET LES AIDES ARTIFICIELLES

1.Les mains et les jambes

2.Les mors et les éperons

III - L'ART EQUESTRE : UN ART DE GOUVERNER

(notes)

 

 

CHAPITRE I - LES AIDES DU POUVOIR

Un matin de l'été 1596, Henri IV manda Rosny, le futur Sully, dans son cabinet du Louvre : "Or sus, mon ami, dit-il, c'est à ce coup que je me suis résolu à me servir de votre personne aux plus importants conseils de mes affaires et surtout en celui de mes finances".

Sully s'installe aux finances. Non pas dans un fauteuil, mais en selle. Il va contrôler sur place, dans les provinces la gabegie des perceptions, le coulage, les malversations et revient de ces tournées à la tête d'une enfilade de charettes remplies. Pendant cette première tournée les contacts de Rosny avec les assemblées de parlementaires n'avait pas été heureux.

Le roi se proposait de l'imposer peu à peu à ses ombrageux collègues : "Vous vous y familiaryserez de sorte qu'en les caressant et les assurant de votre amitié ils ne vous refuseront pas la leur " (1).

Descendu de son destrier, le bon roi Henri entendait user pour sa politique, des "caresses" et de "l'amitié". Ces deux notions ont été aussi celles des hommes de cheval. Rappelées çà et là dans les traités d'Art Equestre, les caresses et l'amitié restent encore les leitmotive de l'enseignement contemporain.

L'amitié est l'objectif à atteindre. Voici comment Fouquet de Beaurepère, parent du surintendant de Louis XIV, résume la nécessité de la recherche de l'amitié pour tout dresseur :

" D. - Pourquoi rechercher l'amitié du cheval ?

R. - Afin de le dresser.

R. - Bien difficilement s'il est vrai que les hommes raisonnables ont tant de peine d'apprendre quelque chose pour lesquels ils ont aversion, à plus forte raison un cheval pourrait-il le faire.

D. - Pourquoi ne lui fait-on pas faire par force, lorsqu'il manque de volonté et d'amitié ?

R. - Crainte de le rebuter et de le mettre en colère.

D. - Pourquoi se met-on en peine de son refus et de sa colère puisque l'homme est maître de tous les animaux ?

R. - Cela se pourrait en ce qui dépend de les maîtriser pour les enfermer, pour les soumettre au joug, à la charette, au carosse et autres choses semblables; mais lors qu'il s'agit de les dresser, il dépend en partie de leur volonté en ce qui est du manège qui ne peut être agréable sans leur libre consentement volontaire; et si l'homme n'a adresse de les vaincre par finesse en se faisant aimer et craindre, s'accomodant à leur humeur, il n'y parviendra jamais par la force ouverte, ni par les battre et outrager.

D. - Comment peut-on donc dresser les chevaux rebours et indomptables ?

R. - Par la bonne méthode, la patience, douceur, la connaissance et l'industrie du bon cavalier, qui les gagne peu à peu par ses soins.

D. - Quel ordre faut-il tenir pour y parvenir ?

R. - En lui faisant faire par la douceur ce que l'on ne peut obtenir par la force" (2).

La douceur s'exprime principalement par des caresses qui sont "l'une des pratiques que le cavalier emploie pour récompenser son cheval de son obéissance et de sa bonne volonté à satisfaire aux exigences.

On caresse un cheval avec la main en la promenant doucement principalement sur l'encolure. Si l'on donne de petits coups, ils doivent être bien légers et en pas faire de bruits claquants.

Le cheval respecte la voix humaine. Lorsque vous dressez un cheval parlez-lui quelquefois avec fermeté mais prenez un ton doux pour le rassurer quand il est tremblant et aussi pour le flatter quand il a bien fait" (3).

Cependant si la recherche de l'amitié et la douceur sont fin et moyen du dressage, il ne faut cependant pas "passer toutes les fantaisies" du cheval. Pour cela il faut soumettre l'animal en ajustant les effets de mains et de jambes. Ce chapitre propose une présentation du rapport entre l'homme et le cheval au XVIIe siècle.

Dans un premier temps, il convient de montrer l'avènement de la théorie équestre: celle-ci, marquée par l'évolution de la pratique cavalière (l'abandon du tournoi, le développement du carrousel), se développe dans les académies, et est reprise par quelques grands théoriciens. Ensuite nous nous arrêterons sur les grands concepts de l'art équestre légués par le XVIe siècle. Enfin la présentation du dialogue entre l'écuyer Pluvinel et Louis XIII nous amènera à émettre quelques remarques sur l'utilité politique de la théorie équestre.

I - L'AVENEMENT DE LA THEORIE

1. Des tournois aux carrousels

La littérature équestre du temps de la chevalerie est très pauvre. Même après la découverte de l'imprimerie il est peu diffusé d'ouvrage concernant le cheval. Comment un de ces derniers chevaliers aurait-il pu se pencher sur la théorie, pour expliquer les finesses d'un art qu'il savait si bien pratiquer, puisque pour la plupart du temps, il était illettré ? Quant aux clercs, ils ne savaient pas monter à cheval et de toute façon l'équitation n'était pas de leur ressort. Les commentaires relatifs aux coutumes équestres du Moyen Age sont sensiblement postérieures.

Pour établir la qualité de l'équitation du temps, on en est donc réduit aux conjectures. Le célèbre écuyer du XIXe siècle, le vicomte d'Aure disait que c'était une équitation de force et de contrainte. Les restes archéologiques montrent à l'évidence cela; les mors et les éperons atteignent des tailles impres-sionnantes relativement à ceux du XIXe siècle et XXe siècle.

"L'esprit chevaleresque (...) cette assise primordiale consistait en vertus strictement masculines et militaires, de force et de vaillance, de loyauté envers le chef librement choisi. Autour d'elle, s'ordonnait la prouesse. La preuve de courage et de maitrise technique qui définit la perfection chevaleresque" (4).

Les conditions matérielles du combat et les symboles honorifiques obligeaient le chevalier à bien manier son cheval, c'était aussi une nécessité vitale. Les changements de main, les voltes, les demi-voltes, passades et pirouettes étaient autant de ruses mises en usages pour embarrasser un adversaire et l'attaquer avec succès, mais tous ces divers mouvements devaient étre exécutés avec justesse et une précision infinies, car le cavalier, qui, par ses mouvements de mains ou de jambes, aurait laissé voir ses intentions d'agir, offrait par là de gros avantages à un ennemi expérimenté qui aurait su en profiter.

Le chevalier recevait un apprentissage sur des terrains préparés à cet effet.Les joutes et les tournois étaient l'occasion préférée pour s'exercer à la guerre. Les chevaliers y faisaient l'étalage de leur magnificence, de leur bravoure et de leur force.

Les Chroniques de Tours et de Saint Martin en attribuent la codification à Geoffroy de Preuilly vers 1066.

Dans toute l'Europe, les joutes et tournois se multiplient démontrant avec force le pouvoir des chevaliers.

C'est avec ses héros que l'exercice du tournoi périclita. Coup sur coup, la mort de Henri II en 1559 et celle de Henri de Bourbon, prince de sang, en 1560 entraînent l'interdiction définitive des tournois. Henri de Bourbon est piétiné par son cheval. Henri II a l'oeil crevé par la lance de son adversaire. Blessé mortellement, il meurt quelques jours après.

Le corps étant une langue vivante, savoir regarder était pour l'homme de guerre une question de vie ou de mort. "Néanmoins, devez-vous noter, que combattant contre votre ennemi, il est besoin de regarder la main dont il tient l'épée et prendre garde à son cheval et au vôtre et quand il sautera ou parera, et à quelque autre mouvement qu'il fera, vous l'accompagnerez de votre corps, le conformant à son mouvement tout ainsi comme à temps, il répond et se conforme à votre requête et volonté. Partant, il faut que votre corps avec l'échine vise juste, et lui corresponde par ordre avec pareille harmonie et concordance comme si c'était une musique". La musique est la figure parfaite de l'harmonie (5).

Aussi dans son traité des tournois, Menestrier parle de "l'économie du corps humain qui est une image du grand monde". Pour lui, le corps qui est "lié de muscle, de nerfs, de tendons et de clavicules comme un instrument de musique l'est de cordes et de chevilles" (6).

Il fallait donc mettre en harmonie le corps. Le souverain devait être exemplaire afin que ses sujets s'organisent à son image.

Dans le tournoi, le Moyen Age organisait une fête guerrière. Ce rite servait à informer l'opinion publique de la valeur militaire du seigneur. C'était un culte à la vaillance et à la virilité. La valeur individuelle devint en elle-même le but du spectacle et à ce titre on peut parler d'une mise en scène véritable du tournoi (7).

Au XVIe siècle, l'habitude des combats "à outrance" avait presque entièrement cessé, et le combat des chevaliers s'alignait sur les modes de divertissement de cours. La littérature chevaleresque nous informe que le tournoi et la joute résultent de moins en moins d'un défi d'honneur ou de guerre, mais d'un défi symboliquement exprimé par une "devise". On combattait pour la "vertu d'amour", pour l'honneur de sa propre maison ou pour la gloire de sa ville. Tout tournoyeur se présentait sur le champ avec sa propre "devise" (8). La "pompe" était constituée à peu près uniquement par les armures splendides des compétiteurs et les livrées de ceux qui les escortaient. L'adresse avec laquelle les quadrilles défilaient, la précision des figures avec lesquelles les combattants prenaient position transformaient la "parade" en un spectacle chorégraphique subtil et efficace.

C'est pour préparer cette parade qu'on codifia les différents mouvements des cavaliers et des chevaux : marcher, trotter, galoper, s'arrêter, tourner, saluer. Le combat organisé se transforma en ballet de cavaliers: le carrousel (9).

Ces fêtes issues des tournois se composaient de manoeuvres à cheval où de nombreux cavaliers, divisés en quadrilles, exécutaient toutes sortes d'exercices chevaleresques avec la lance, l'épée et le pistolet. Avec la lance, on prenait la bague, on courait sur la quintaine; avec l'épée, on ramassait à grande vitesse des têtes en carton appelées "Têtes de Mores", avec le pistolet, on tirait sur ces têtes placées sur des chevalets de bois.

A ce sujet, dans l'ouvrage qu'il consacre à l'éducation équestre de Louis XIII, Pluvinel fait maintes recommandations très minutieuses au cavalier: "Etant bien ajusté dans la selle, le cavalier prendra la lance de la main d'un écuyer ou d'un page, et la tenant, la maniera et la fera tourner dans la main de bonne grâce et avec facilité, pour montrer aux regardants qu'il n'est point embarrassé de cette arme(...). Et après, il mettra la pointe de la lance un peu penchée en avant vers l'oreille gauche du cheval, la tenant toujours en cette façon, soit arrêté, soit en marchant de pas, de trot, et de galop, sans faire paraître aucune contrainte".

IL faut éviter de faire paraître une contrainte dans son attitude et ses gestes, ce qui nécessite un effort permanent et un respect des règles de l'art. Le carrousel avec sa physionomie particulière induit une conduite minutieuse du cheval que des spécialistes préparaient longuement. "Les figures de ces danses dépendent de l'adresse de ceux qui montent les chevaux, qui les peuvent tourner à toutes mains, à voltes et demi-voltes par le moyen de la bride: mais il faut affecter de faire peu d'action du corps, afin que le cheval semble faire de lui-méme tous les mouvements. C'est pour cela qu'on les dresse à sentir les genoux, et le gras des jambes quand on les presse sans qu'il soit besoin de se servir du talon, et la main, beaucoup moins de bras, et d'une partie du corps" (10).

Après avoir dressé le cheval en le montant, les écuyers devaient discourir pour présenter aux futurs cavaliers l'art et la manière d'utiliser les montures lors du carrousel. Les notables avec quelque fortune, s'attachaient des écuyers férus d'équitation qui dressaient et préparaient les chevaux et qui leur en indiquaient le mode d'emploi. Le corps de l'écuyer façonne tout d'abord le cheval, le cheval façonne le corps du maître sous l'oeil et la parole de l'écuyer.

La théorie est donc le moyen d'établir des règles relativement communes de la maitrise du cheval. Les théories équestres connurent un développement décisif dans des lieux particulièrs : les Académies.

2. Les Académies

L'organisation des cours princières restait en-dessous de ce qui existait en Italie.

L'influence italienne fut directe et profonde en France à cause des expéditions en Italie de Charles VIII, Louis XII et François ler. Ces monarques marchaient en tête de la jeune noblesse de l'époque; ils furent éblouis par l'avancement des arts que les académies prodiguaient à tous les jeunes Italiens fortunés. Chaque ville concurrençait les autres par ses maitres et son académie. Les premiers écrits équestres parurent en Italie. Les gentilshommes de l'Europe entière accouraient dans ces académies pour y apprendre avant tout l'équitation que le verbe commençait à délier.

Les académies royales d'équitation apparurent en France dans les dernières années du XVIe siècle, mais elles ne furent alors que de simples écoles avec un manège et un écuyer directeur, seul gestionnaire et enseignant de son établissement. Les autorités locales (municipales ou provinciales) des pays où les écuyers académistes se fixaient ne participaient nullement alors à cette installation. Seul le Grand Ecuyer conférait le titre d' " écuyer du roi " aux professeurs d'équitation qui sans cela ne pouvaient enseigner en académie.

C'est dans le centre de la France que les premières académies équestres furent créées et l'historiographe Charles Duplessis pense que c'est pour cette raison que les rois et la cour firent au XVIe siècle de longs séjours sur les bords de la Loire. Puis, successivement des académies se fondèrent à Paris et dans toute la France, à l'image de l'Italie, sous la protection royale et à la haute direction du Grand Ecuyer. Pendant deux siècles, ces établissements furent les sanctuaires de l'art équestre et toute la jeune noblesse y séjourna ou si les moyens financiers manquaient, rêva d'y aller. Les écuyers académistes étaient membres honoraires de la grande écurie du roi.

Progressivement, pendant le XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, l'écuyer académiste directeur s'adjoint un écuyer puis deux autres, l'un dit "ordinaire" et l'autre "cavalcadour". L'académie se profilait modestement sur la grande écurie. Souvent d'ailleurs, la hiérarchie décrite ainsi dans les académies de province était toute fictive.

Par exemple, celle d'Aix-en Provence qui se vantait d'exposer pendant deux siècles la composition d'un "corps" académique multiple et qui en fait n'en eut jamais. Certains académistes présentaient leur établissement avec des professeurs de langue, de littérature, de mathématique et de danse, un peu à l'image des académies des villes italiennes. Mais peu purent soutenir de tels projets. Ils se bornaient à enseigner l'équitation. Les élèves étaient peu nombreux puisque seuls les gentilhommes avaient le droit de fréquenter les académies. Ce privilège subsista jusqu'à la révolution.

Au XVIIe siècle, la noblesse, souvent très appauvrie, ne pouvaient suivre qu'en petit nombre les enseignements des écuyers. Ceux qui le faisaient n'étaient pas très assidus. Les nobles les plus riches avaient bien évidemment des écuyers particuliers.

Il faut attendre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe pour que l'exemple des enseignements équestres de la cour se propage dans toutes les académies. La diffusion de l'art est bien sûr très liée à la diffusion de textes théoriques sur tout le territoire. Ces textes, ceux des Italiens traduits et surtout ceux des Français permirent aux uns et aux autres de structurer un discours.

Autre exemple, à Besançon, un projet d'école d'équitation apparaît vers 1649 (11). Cette école académique existera dès 1655 et durera cahin-caha jusqu'en 1793.

L'académie de Besançon semble avoir été fréquentée essentiellement par des Anglais et des Allemands. Il y eut jusqu'à trente pensionnaires. Les 26 chevaux de l'académie sont présentés comme étant d'une rare qualité.

L'équitation qui y était pratiquée emprunte à Salomon de la Broue et à Pluvinel, tous deux élèves de l'Italien Pignatelli. Les jeux semblent très prisés et l'académie concourt aux festivités et cavalcades de la ville. L'emploi du temps de l'académie était le suivant : "7 à 10 h équitation, 10 à 12 h leçon de danse, déjeuner, 2 à 3 h leçon d'histoire ; 3 à 4 h exercices d'armes, de voltige, de mousquet, de piques, de drapeaux ; 4 à 5 h leçon de langue; après quoi les élèves rentraient dans leur chambre pour répéter ce qu'ils avaient appris et se perfectionner dans les arts d'agréments".

Claude François Pelletier, gouverneur du jeune comte de Beaumont, fils du Prince de Chimay, rendait compte de l'activité du Comte pendant les deux années qu'il passa à Besançon en 1665-1666. Pelletier ne tarit pas d'éloges sur l'académie et sa bonne fréquentation. Le ler mai 1666, dans une lettre, il loue les progrès du jeune comte qui "commence à travailler les chevaux les plus fins et les plus délicats aux aydes avec beaucoup de justesse et de jugement".

En 1671, Ceccati, l'écuyer en renom alors, part. L'académie n'a plus d'écuyer et la cité de Besançon semble assez désolée. Ce vide sera comblé par la venue de sieur Tourbief de Beaumarché. Ce dernier restera écuyer pendant 66 ans. En 1674, l'académie devient académie royale de France.

3. Les théoriciens

Trois théoriciens de 1'art équestre au tournant du XVIe et du XVIIe siècle permettent de présenter le savoir de la maîtrise du cheval. L'Italien Grisone est le précurseur. C'est lui qui établit la célébrité de l'académie napolitaine où vinrent deux écuyers français, Salomon de la Broue et Antoine de Pluvinel.

Grisone Frédérico

Grisone, écuyer de l'académie de Naples publia en 1550, en italien, un traité d'équitation qui obtint un succès prodigieux si l'on compte le nombre de ses rééditions et de ses traductions. Quinze rééditions en Italie de 1552 à 1620, dix traductions françaises (1559 à 1610), traductions espagnole (1568), allemande (1570 et 1573), portugaise et anglaise.

Le titre français est édifiant en lui-méme et dénote bien le caractère que l'équitation avait au milieu du XVIe siècle : "L'Ecuries de S.F. Grison, gentilhomme napolitain, en laquelle est monstré l'ordre et l'art de choysir, dompter, piquer, dresser et manier les chevaux, tant pour l'usage de la guerre qu'autre commodité de l'homme : avec figures de diverses sortes de mors de bride".

On trouve, dans son ouvrage, des préceptes très différents et qui semblent parfois se contredire. Grisone accorde au cheval une intelligence capable parfois de raisonnement et une volonté réfléchie. Il attribue les résistances du cheval à sa mauvaise volonté. Ainsi chaque nouvelle phase du dressage est-elle entamée en douceur, avec une patience recommandée et progressive. Mais si le cheval résiste ou se défend plus longtemps que prévu, Grisone ne suppose pas la mécompréhension du cheval, c'est, pense-t-il, qu'il est "lasche, obstiné, furieux, malin...", alors il préconise des châtiments d'une violence d'autant plus forte qu'ils sont pittoresques. Pour

Grisone qui pourtant a amorcé une progression dans le dressage, il faut conserver néanmoins l'usage de la force pour châtier.

Si Grisone était très doux avec les chevaux qui lui obéissaient, il châtie avec une férocité non dissimulée les "truands" et les "maroufles" de chevaux indomptés : "Si le cheval, ou par crainte du travail, ou par obstination, etc.. ne veut pas approcher du montoir pour se laisser cheminer, alors vous lui donnerez d'un bâton entre les oreilles et sur la tête (mais gardez les yeux), et sur tous les endroits du corps où il vous viendra à mieux à propos, etc..." (12).

L'école italienne préfigura amplement l'école française même par ses formules : "Il faut que votre corps soit juste avec l'échine du cheval qui répondra par ordre à la vôtre" (13) où bien "Il faut que vous le chevauchiez et demeuriez non seulement avec grand courage, et sans avoir crainte de lui, mais avec opinion que lui et vous vous n'êtes qu'un corps et que tous deux n'avez qu'un sens et une seule volonté" (14).

La voix, pour les maîtres de l'équitation italienne restait un atout majeur pour influencer le cheval. Grisone pour donner courage au cheval disait "Hap ! Hap !" ou "Hep ! Hep !" et quand il voulait le faire sauter ou ruer, lançait "Hop ! Hop !" et si le cheval lui résistait, il faisait entendre un cri âpre et menagant, avec une "voix terrible" : "Or sus, or li, or là ! Ha, ha traître ! Ha ribaud ! tourne, tourne, arrête ! tourne cy, tourne là !" et autres semblables interjections.

Grisone continue : "Mais aussi quand il sera vaincu et réduit, il faudra incontinent se taire et avec un ton plaisant le caresser sur l'encolure, (...) disant à voix basse : ho, ho, ho, ho !" (15).

Salomon de la Broue

On considére généralement que Salomon de la Broue (vers 1530-1610) est le premier écuyer qui ait écrit une méthode composée et argumentée. Salomon de la Broue fut écuyer du Duc d'Epernon (1554-1642). Il devint écuyer ordinaire de la Grande Ecurie où le chevalier de Saint Antoine était premier écuyer et le duc de Bellegarde Grand Ecuyer. Il s'était perfectionné en Italie avec Pignatelli. Il pense "qu'il ne messied pas" de parler "gayment" au cheval plutôt que de l'invectiver. Son livre "La cavalerie François" contient les principaux précepts qu'il faut observer pour bien dresser les chevaux aux exercices. La Broue énonce aussi l'ordre le mieux approprié pour faire les exercices et ce n'est que secondairement qu'il relate les qualités de toutes les parties de la bouche du cheval et des divers effets de bride. Il s'intéresse au jeune page dés l'âge de douze ans et il s'en occupe jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge d'homme, il lui apprend ses devoirs civils, religieux et militaires, et lui indiquant ses devoirs de chevalier.

La Broue précise les principes de la "mise en main". Pour lui, le "arrêter et rendre" remplace le "résister pour faire céder" de Grison. En utilisant la bride comme principal moyen pour dresser le cheval, les maîtres écuyers se fixaient comme premier objectif du dressage de faire ployer l'encolure de telle manière que la tête du cheval soit dressée et ramenée. La Broue ne veut pas qu'on commence par soumettre le cheval ainsi, mais plutôt qu'on laisse l'animal "livrer toutes ses forces". La "mise en main" doit s'opérer non plus par un travail sur la bouche du cheval mais dans un ploiement du corps tout entier.

Pour cela, La Broue appelle une "bonne main" celle qui sait résister et céder à propos et recevoir avec précision l'action produite par les jambes sur le cheval.

Ainsi, la manière d'accorder les mains et les jambes sur un corps en mouvement devient matière à réflexion pour l'écuyer écrivain. Cette entente est appelée "l'accord des aides".

La mise au point du corps du cavalier pour conduire la conduite du cheval devient l'objectif central de l'art équestre. "L'accord des aides" est l'art de mettre de "l'ensemble" dans les mouvements, avec les moyens dont dispose le corps. "En quoi je considère que la connaissance de la nature et capacité du cheval, et la pratique des vrais moyens pour le dompter et le rendre obéissant et facile à l'usage de la guerre, et principalement à celui de la carrière amènent des conséquences qui poussent l'esprit de l'homme à beaucoup d'autres choses plus hautes. C'est pour bien maîtriser un animal si vigoureux et si fier que le cavalier doit être naturellement ingénieux, patient, courageux et fort" (16).

"L'accord des aides" restera le centre de réflexion de l'art équestre jusqu'à nos jours : comment accorder son corps pour communiquer au cheval des ordres et les lui imposer. Une théorie de la volonté et du commandement est en germe dans cette problèmatique. Salomon de la Broue écrivait à la fin du XVIe siècle. Son ouvrage essentiel fut réédité six fois dans la première moitié du XVIIe. L'art équestre se répandait et trouvait des échos partout où un écuyer était installé.

L'équitation française au tournant du XVIe et du XVIIe siècle se résume brièvement ainsi : la manière d'emboucher les chevaux se précise et nécessite un perfectionnement des mors, le mouvement du cheval peut être assoupli considérablement par des flexions de l'encolure, les défenses du cheval ne reçoivent plus pour réponse force châtiments et corrections mais font l'objet d'observations plus pertinentes par le langage des aides : "parler aux forces de l'animal, à sa mémoire aux organes de la vue et de l'ouie" (16bis).

Le cheval devient un corps sensible où l'homme essaye de vaincre les résistances en évitant la violence.

Pluvinel

Avec Pluvinel, l'enseignement de l'art équestre prend une ampleur telle que la noblesse de France ira de moins en moins en Italie rechercher des maîtres.

L'instruction équestre du jeune Roi fut aussi l'occasion de mettre en selle les plus grands noms de la noblesse française.

Louis XIII, qui n'avait que treize ans, devait chevaucher l'Etat, ce que le Prince de Condé le défiait de savoir faire, disant de lui qu'il ne savait point se tenir à cheval (17).

Un an plus tard ce n'était plus le cas. "Un lundi, 6 juillet 1615, le Roi se rendit au Grand-Parterre où M. de Pluvinel, l'un de ses écuyers très excellent en cette science, lui montra pour la première fois, à monter sur un petit cheval noir nommé "le Couchon" ; il alla au pas, le trot, à courbettes et passades, si juste qu'il n'y avait rien à redire, et en fit autant sur le cheval barbe de M. de Guise, étant intelligent à la conduite du talon, de la main et de la housine, ferme du corps, tellement qu'un chacun était en admiration" (18).

Louis XIII prenait plaisir aux leçons de Pluvinel et parfois quotidiennement il se rendait chez lui,. Par exemple, nous confirme Héroard, en août 1615, il y alla chaque matin. Pluvinel lui disait que : "le Roy est le Roy de ses sujets, mais qu'à cheval il est le Roy des autres Roys" (19).

Antoine de Pluvinel (1555-1620) est né à Crest dans la Drôme. Il a été envoyé très jeune en Italie pour suivre les cours d'équitation de Pignatelli (de 1565 à 1572). Plus tard le premier écuyer de Charles IX, M. de Sourdis avait été envoyé en Italie pour y trouver des chevaux, il en ramène Pluvinel qui fut présenté au roi. Pluvinel devint le premier écuyer du frère du roi, le duc d'Anjou, futur Henri III qu'il accompagne en Pologne lorsque ce dernier y fut nommé roi en 1573. Il en revint aussitôt lorsque Henri III choisit de succéder à son frère.

Lorsque Henri IV succéda à son cousin en 1589, Pluvinel fut maintenu dans ses charges. Il devint Chambellan et sous-gouverneur du dauphin Louis et précepteur du duc de Vendôme. Très introduit dans la vie politique, Pluvinel négocia en 1609 le projet d'alliance contre l'Espagne avec le stadhouter Maurice de Hollande. Alliance que la fin tragique de Henri IV empêcha. En 1594, Pluvinel avait créé une académie d'équitation proche de la Grande Ecurie royale non loin de l'emplacement actuel de la place des Pyramides.

Enseignant l'équitation au jeune Louis XIII, Pluvinel détaille les leçons de manège plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'avait fait auparavant. Pluvinel avait pris ou fait prendre, sur l'ordre du roi lui-même, des notes sur 'les principales règles de la méthode qu'il tenait pour réduire les chevaux à la parfaite obéissance de l'homme"...

Deux textes sont édités à partir de ces notes : le "Maneige royal" en 1623 grâce à la diligence du dessinateur Crispin de Pas, et "L'instruction du Roy en exercice de monter à cheval" que Menou de Charnizay, ami de Pluvinel, fit éditer en réaction à la première édition qu'il trouvait tronquée.

Le texte de l"'Instruction au Roy" est la transcription d'un dialogue entre Pluvinel et le Roi dans lequel le Grand Ecuyer intervient. On peut compter 134 interventions du Roi, 142 de Pluvinel et 25 de M. le Grand. Dans l'analyse textuelle rien ne laisse supposer une composition précise qui pourrait révèler une signification cachée. Dès lors la signification positive des phrases est à prendre à la lettre. Les développements équestres de Pluvinel sont détaillés à la fin de ce chapitre. Auparavant, il convient de présenter les grands principes équestres qui sont à la base de toutes les écoles.

II - LES AIDES NATURELLES ET LES AIDES ARTIFICIELLES

1. Les mains et les jambes

Pour diriger un cheval, seuls des effets de mains et de jambes peuvent y arriver dans la mesure où les membres de l'homme sont articulés judicieusement. Le rôle des mains et des jambes dans l'art d'équestrer un cheval peut être présenté par cette citation du XIXe siècle :

"Les actions de la main et celles des jambes, par l'intermédiaire du mors et des éperons, étant autant de menaces de douleur auxquelles le cheval obéira en raison de l'accord et de l'à propos que le cavalier saura apporter dans ces diverses actions, on comprend qu'il existe un rapport intime et obligé entre la puissance des éperons et celle du mors de la bride. En effet, d'une part, le cheval doit toujours s'appuyer en toute confiance, quoique avec légèreté sur la main du cavalier chargée de régulariser, de diriger et de contenir au besoin l'impulsion donnée par les jambes, mais il ne doit jamais lui être possible de franchir cette barrière malgré le cavalier; d'une autre, les jambes, tout en ayant une puissance d'impulsion à laquelle le cheval ne saurait résister, ne doivent toutefois jamais imprimer à ce dernier une action que la main serait incapable de soutenir. Pour être renfermé entre la main et les jambes, il ne faut donc pas que I'animal craigne plus les jambes que la main et vice versa : s'il craint trop les jambes par suite de leur action trop violente ou de l'effet trop douloureux des éperons, il sera disposé à forcer la main. Si c'est au contraire le mors qui lui occasionne une douleur trop vive, il sera porté à rester derrière la main et à se mettre peu à peu derrière"... (19bis).

Schématiquement, on peut dire que l'homme intervient activement sur le corps du cheval à deux points principaux opposés : la main communique avec la bouche et le devant, les jambes avec les flancs et le derrière, les postérieurs et la masse du cheval. Ces deux contacts correspondent à deux sensibilités différentes, conçues pour des rôles opposés et complémentaires. L'art consiste justement à harmoniser cette dualité de communication avec le cheval. L'écuyer mettra en mots le dialogue silencieux mais intense que les mains et les jambes ébaucheront avec le corps de l'animal.

Louis XIII et Pluvinel dialoguaient à ce propos. Au XVIIe siècle la primeur était donnée au rôle de la main :

"Le Roy : je vois bien que cette leçon est pour faire ce que vous m'avez dit cy-devant, qui est que le cheval est parfaitement dressé quand il est dans la main et dans les talons et qu'il s'y laisse conduire aisément à la volonté du chevalier : mais dites-moi, pourquoi vous commencez plutôt à faire obéir votre cheval à la main qu'aux talons.

Pluvinel: Sire, je le fais pour ce que comme j'ai dit à votre Majesté, la plus grande difficulté du cheval est de tourner et la plus grande incommodité de souffrir la bride : car il souffre bien plus volontiers l'homme sur lui que la bride sur la bouche. C'est pourquoi je suis ma maxime de toujours commencer par les choses les plus difficiles et plus nécessaires. Or, est-il que la bride étant celle qui retient le cheval, qui le conduit à la volonté des chevaliers, et sans laquelle on ne pourrait servir: je commence par luy faire souffrir et obéir à la main. Car, pourvu que le cheval qui naturellement va en avant, s'arrête, et tourne sans autre justesse le chevalier s'en peut servir à son besoin et il n'y a point de gens d'armes, ni de chevau -légers dans votre Royaume, qui ne tâchent d'accoutumer leur cheval à tourner et arrêter pour la bride : autrement, il leur serait inutile pour servir votre Majesté.

Le Roy: je suis content de l'intelligence que vous me donnez, passons outre" (20).

L'art équestre au XVIIIe siècle croyait à la sensibilité de la bouche du cheval, sensibilité qui existe, il est vrai, mais il y croyait d'une manière absolue. Le principe sur lequel repose l'équitation raisonnée, est que l'équilibre influe sur la bouche et non la bouche sur l'équilibre. Ainsi les écuyers discutaient non sur l'aplomb du cheval qui produit le plus ou moins de légèreté mais sur les degrés de finesse dans le travail de la main. Conséquemment à ces principes, les cavaliers, craignant de blesser les barres du cheval, évitaient pour vaincre les défenses de prendre sur l'impulsion et se contentaient de la diriger. Au début du XVIIe l'art de diriger le cheval était surtout une affaire de mors et d'éperons.

2. Le mors et les éperons

Les mors et les éperons sont des instruments éloquents sur la nature du dialogue entre les corps de l'homme et du cheval. Le jeune écuyer apprenait à ne pas trop "gourmander" son cheval avec ses éperons et à choisir soigneusement son embouchure suivant les conformations intérieures et extérieures de sa monture (21).

Les diverses transformations des éperons peuvent illustrer les perceptions successives du caractère du cheval. Enfin, en étudiant les différents modèles de selles on pourrait avoir une idée de ce que furent les notions de stabilité et d'équilibre sur le dos du cheval. La présentation de ces collections de mors, d'éperons et de selles montreraient à l'évidence comment l'homme du XVIIe siècle pensait son corps par le truchement de l'intelligence de sa relation au cheval.

Le mors et l'éperon aidant la main et la jambe sont des aides dites "artificielles" contrairement aux aides naturelles que sont les membres et le corps de l'homme. Ces aides artificielles se sont simplifiées. Dans le même temps, le rôle des aides naturelles est devenu plus divers et plus complexe. La complexité et la subtilité des mors et des éperons diminuent avec l'évolution théorique de l'art de monter qui développe des aptitudes corporelles.

On disait à la fin du XVIe siècle que "l'art de dresser les chevaux étant mieux entendu, on doit moins user de diversité de brides puisqu'on s'est enrichi de meilleures règles pour conduire les chevaux" (22).

Le cavalier doit pouvoir obtenir une position couchée de la tête du cheval à volonté, seul ce mouvement permet de bien exécuter les arrêts et les tourners.

L'efficacité de ce mouvement dépend étroitement de la nature de l'embouchure choisie. La meilleure manière d'emboucher les chevaux est ainsi un des points les plus discutés dans les premiers traités d'Art Equestre.

Picard classe 315 mors dans le descriptif qu'il en fait dans son ouvrage sur les "Origines de l'Ecole de Cavalerie". Ces mors très joliment façonnés ont chacun une description précise. Les embouchures sont d'autant plus diverses que l'on reconnaît de défauts de comportement aux chevaux. Cette étonnante création correspond aux recherches des cavaliers, pour la plupart Italiens sur la manière de gouverner un cheval.

Pignatelli, le maître italien de Pluvinel, répétait souvent que "si les brides avaient par elles-mêmes les propriétés miraculeuses de faire la bouche d'un cheval et de le rendre obéissant, le cavalier et le cheval seraient habiles au sortir de la boutique d'éperonnier" (23).

L'adaptation du mors à la bouche de l'animal est pour Pignatelli le centre de toute sa réflexion sur le dressage. Si le mors est adapté à la sensibilité buccale du cheval, il l'est à son corps tout entier. Ainsi, avec un bon mors, il n'y a presque plus besoin d'éperons. A travers l'évolution des mors, on percoit le progrès du rapport sensible du cavalier avec la bouche de son cheval.

Les parties du mors cachées dans la bouche du cheval sont les plus raffinées. Les pendentifs accrochés au centre de la barre horizontale ont pour but "d'amuser" le cheval en fonction de tel ou tel penchant de son caractère ou de ses aptitudes. Ces "jouets" (24) sont autant de remédes apportés par le cavalier pour corriger tel ou tel défaut de son cheval. Les branches du mors, qui servent de levier lorsque le cavalier tire sur les rênes, sont ornées et incurvées de différentes manières selon les considérations que le cavalier tire de la forme de l'encolure et du dos du cheval.

Pour Pignatelli, le mors adapté convenablement contient toutes les solutions aux problémes de dressage.

Entre Pignatelli l'Italien et le Comte Lancosmes-Breves, écuyer du XIXe siècle, s'inscrit toute l'évolution de l'art équestre. En devenant plus précis sur les moyens d'intervention de l'homme à cheval, les écuyers théoriciens ont progressivement avantagé la main par rapport au mors et la jambe vis-à-vis de l'éperon, même si le mors et l'éperon resteront les

intermédiaires de la main et de la jambe, ils n'auront plus qu'un rôle accessoire dans les théories de l'art équestre. Le corps de l'homme est dorénavant "l'outil" de dressage préféré sur lequel l'art équestre glosera.

Au milieu du XIXe siècle, les mors sont pratiquement ceux utilisés de nos jours. Lancosmes-Bréves pouvait dire de cette évolution: "la main du cavalier est-elle exercée et possède-t-elle le tact nécessaire pour agir convenablement sur le levier de la bride ? Le mors le plus simple est alors le meilleur ; mais si le cavalier est ignorant, aucun mors simple ou compliqué ne pourra le sauver des dangers auxquels expose toujours le cheval fougueux" (25).

Le cheval blessé aux barres par les molettes dont les canons du mors étaient garnis au palais par de formidables palettes, à la barbe par des gourmettes, enfin brutalisé par la puissance des mors à longues branches qu'une main inexperte agitait, s'emportait souvent affolé.

Les écuyers appelaient cela la "désespérade" c'est-à-dire un acte de désespoir.

Le cavalier ignorant rappelle le gouvernement débutant auquel Jean Bodin conseillait la plus grande délicatesse: le gouvernement populaire dans toute sa virulence engendrera bientôt le mépris de toute autorité et tombera dans la licence "car le vray naturel d'un peuple, c'est d'avoir pleine liberté sans frein ny mors quelconque: et que tous soient égaux en biens, en honneurs, en loyers: sans faire état ny estime de la noblesse, ny de savoirs ni de vertu quelconque !" (26)

III - L'ART EQUESTRE : UN ART DE GOUVERNER

Menou de Charnizay (1578-1651), écuyer de la Grande Ecurie sous Henri IV et sous Louis XIII, disait de Pluvinel, que pour "dresser des chevaux, il s'en trouve encore quelques uns qui y arrivent en quelque sorte; mais de dresser les hommes, je n'en ai point remarqué qui le puissent faire que ceux qui sont sortis des mains de feu Monsieur de Pluvinel ou de ceux qui suivent sa doctrine" (27).

Dans "l'Instruction du Roy", Louis XIII demande "Monsieur le Grand, puisque mon âge et ma force me permettent de contenter le désir que j'ai il y a longtemps d'apprendre à bien mener un cheval, pour m'en servir, soit à la tête de mes armées, ou sur la carrière pour les actions de plaisir, je veux savoir non seulement ce qui m'est nécessaire comme Roy, mais aussi ce qu'il en faut pour atteindre à la perfection de cet exercice: afin de connaître parmi tous ceux de mon royaume les plus dignes d'être estimés" (28).

Pluvinel répondait ainsi : "Dieu vous ayant donné autant, ou plus que à nul autre prince du monde un corps si accompli et doué d'un grand et ferme entendement, il n'y aura qu'à faire en sorte que tous vos chevaux soient choisis dignes d'un maître si parfait car quand ils seront gentils, bien adroits et sensibles, Votre Majesté les fera manier avec l'aide de la cuisse seulement et un peu de la langue qui est comme l'éperon de l'esprit, dont nous usons pour relever les chevaux en maniant et puis de la main de la bride, mais que ce soit si doucement que l'on ne puisse apercevoir en la lachant, en la retirant ou la tournant selon votre volonté, laquelle doit être toujours conduite par votre bon et incomparable jugement" (29).

Ce jugement incomparable le doit être grâce à la connaissance de la théorie car celle-ci permet au roi de juger son entourage.

Pluvinel dit:" avoir parfaite connaissance de ceux qui parmi votre noblesse seront des plus dignes d'être estimés de Votre Majesté..." (30)

Grâce au discours de l'écuyer, le roi apprend à juger son monde. Le discours de l'écuyer est doublement justifié: d'une part il est commandé par le maître qui désire juger les vassaux et d'autre part il est nécessaire au cavalier pour interpréter le dressage du cheval effectué préalablement par l'écuyer. L'apprentissage de l'art équestre se fait donc tant au niveau du travail du corps que de l'assimilation de la théorie. Le travail du corps est règlé et limité par le texte équestre.

Aussi, le Grand Ecuyer, présent aux leçons, sollicitait l'attention du Roi sur les aspects théoriques : "Sire (...) je m'assure que la continuation de son entretien lui donnera l'intelligence si entière de tout ce qu'elle lui demandera, qu'il la rendra aussi parfaite que lui, non en l'usage, qui ne s'acquière qu'avec une très longue pratique, mais en la théorie" (31). "Votre Majesté a raison de souhaiter passionnément d'apprendre le plus beau, et le plus nécessaire de tous les exercices, qui se pratiquent au monde, non seulement pour le corps, mais aussi pour l'esprit".

Louis XIII questionne Pluvinel: "Eclaircissez-moi de ce que M. le Grand me vient de dire, que cet exercice n'est pas seulement nécessaire pour le corps mais aussi pour l'esprit" (32).

Cet exercice qui s'apprend par le corps sert pour l'esprit puisqu'il instruit le Roy et "l'accoutume d'exécuter nettement et avec ordre, toutes ces fonctions parmi le tracas, le bruit, l'agitation, et la peur continuelle du péril..." (33).

Au moment de ces leçons la France était à nouveau en pleine guerre interne, et les intrigues se multipliaient. L'on perçoit bien la portée générale des préceptes de l'écuyer.

Fort de son expérience équestre et politique auprès des deux précédents monarques, Pluvinel conseille son jeune élève sur la manière d'intervenir. Louis XIII en apprenant les règles de l'art équestre comprendra les principes de gouvernement de l'Etat.

Appelé cavalerie par Pluvinel, l'art équestre devrait permettre de reprendre en main la noblesse "oisive". Les questions et les réponses de l'ouvrage de Pluvinel mêlent sans différence les considérations sur le dressage des chevaux et le maniement des hommes. "Si votre Majesté continue à aimer la cavalerie, vertueuse, chacun enfin l'apprendra de vous, Sire" (34).

Le roi était très curieux de connaitre les moyens que Pluvinel jugeait les plus propres pour "éviter ces désordres et faire que le vice cédât à la vertu" (35). Le roi "désire savoir distinctement l'ordre que vous tenez pour bien dresser les hommes à avoir labonne grâce que je vois en vous et vos écoliers, et ce que vous faites pour rendre vos chevaux adroits à manier avec cette grande facilité, que je reconnais étre en tous ceux qui sont dressés en votre école" (36).

Pluvinel énonce son principe de base : "Mais pour autant que la perfection d'un art consiste à savoir par où il faut commencer, je me suis trés bien trouvé en celui-ci, de donner les premières leçons au cheval par ce qu'il trouve le plus difficile, en recherchant la manière de lui travailler la cervelle, plus que les reins et les jambes..." (37).

Voilà les principes de Pluvinel.

Nous ne rappellons pas ici les précepts techniques de cet écuyer tant ils sont ceux émis par les autres écuyers. L'originalité de Pluvinel est tout de méme d'avoir formulé l'utilité de l'art équestre pour le monarque. Au cours du XVIIe siècle, les écuyers comme Menou de Charnizay s'appliquèrent à transcrire les théories. Pour Menou de Charnizay, il y a une raison toute simple, expliquant la quête passionnée des hommes de cheval: les hommes cherchent dans le cheval des principes de solutions à leurs difficultés : "Ce n'est pas sans grandes raisons que de tout temps, les hommes ont estimé le cheval le plus noble et le plus utile de tous les animaux ; il n'y en a point qui approche si fort du naturel de l'homme" (38) et l'ami de Pluvinel ajoutait: " Je dirai que cet exercice de la cavalerie est le plus beau, le plus difficile à apprendre et le plus nécessaire pour le corps et pour l'esprit de tous ceux qui se pratiquent pour rendre les hommes parfaits " (39).

La réédition de 1650 de son ouvrage "La pratique du cavalier ou l'exercice de monter à cheval" est dédicacée au Roy Louis XIV. Menou de Charnizay rappelle à nouveau dans cette épitre l'intérét de l'art équestre. Il loue la théorie comme un savoir permettant à Sa Majesté de remarquer "incontinent toutes les fautes que ceux qui se présenteront devant elles pourront faire" (40). Il ajoute que dans l'exercice de l'art équestre, aucune fIatterie n'est possible à cause du démenti que l'animal risquerait d'apporter en jetant bas son cavalier.

Le cheval devient aussi le moyen de vérifier la bonne assimilation corporelle de la théorie.

Un autre exemple nous permet de vérifier si au cours du XVIIe siècle l'art équestre a bien eu ce rôle particulier que nous venons d'exposer.

Le duc de Newcastle (1592-1676) bien qu'Anglais influença l'art équestre français pendant toute la fin du XVIIe et le début du XVIIIe. Par exemple, le sieur de Solleysel (1617-1680) publie en 1664 son célèbre "Le parfait Maréchal" plus de trente fois réédité, auquel il ajoute un "discours sur les haras" entièrement tiré de Newcastle, ce qui ne laisse aucun doute sur la popularité de l'oeuvre du grand soldat de Sa Majesté britannique Charles Ier. Un autre exemple atteste cette célébrité: Bourgelat, écuyer avant d'être vétérinaire, avait publié anonymement en 1747 un ouvrage intitulé "Le nouveau Newcastle".

Pour le duc de Newcastle le parfait écuyer donne à son cheval l'apparence d'une créature créée dans le seul but d'être gouvernée, conduite et montée par l'homme.

Newcastle, après la défaite du parti "cavalier" contre Cromwell se réfugia sur le continent de 1644 à 1659. En faveur auprès de Charles ler, il avait été gouverneur du futur Charles II et conseiller de la couronne. Après s'être vaillamment battu et ruiné pour le roi, il vécut en exil à Anvers. Là il rédigea "La méthode nouvelle et invention extraordinaire de dresser les chevaux" édité en 1657 et huit fois réédité en français.

Dans l'épitre au Roy de la Grande Bretagne, il loue son élève. "Il ne faut pas Sire que j'oublie que j'ai eu l'honneur de vous mettre le premier à cheval dans le Manège où Votre Majesté a tellement profité, qu'à l'âge de neuf à dix ans, elle n'avait pas seulement la plus belle, et la plus jolie assiette que j'ai jamais vue, mais aussi la plus grande adresse, et jugement (...). Puis, donc Votre Majesté être Maître en cet Art d'aimer les chevaux; car un Prince n'est jamais accompagné de tant de majesté mêmement sur son trône comme il est sur un beau cheval" (41).

Le Duc et Pair de Grande Bretagne conduit à merveille la signification du langage des aides: les aides du pouvoir.

"Un Roi, étant bon cavalier, saura beaucoup mieux gouverner ses peuples, quand il faudra les récompenser ou les châtier, quand il faudra leur tenir la main serrée ou quand il faudra la relâcher, quand il faudra les aider doucement, ou en quel temps, il sera convenable de les éperonner. Il ne faut jamais les monter jusques à leur faire perdre l'haleine ou bien, ils deviendront rétifs et rebelles, ou (comme l'on dit) ils prendront la bride aux dents et s'emporteront; mais il faut plutôt les traiter doucement et ne prendre que la moitié de leurs forces afin qu'ils puissent être gaillards, et faire toutes choses à leur bon gré et avec vigueur. Il ne faut pas que d'autres les montent trop souvent ni les harassent: mais il faut les garder pour la selle de Votre Majesté seulement, c'est-à-dire en ses affaires particulières, et celles du public.

Or, on se doit toujours modérer dans les passions parce que la multitude capricieuse est une bête à plusieurs têtes de sorte qu'il faut qu'elle ait plusieurs brides, mais non pas plusieurs éperons: car plusieurs têtes doivent avoir plusieurs brides mais la République, n'ayant qu'un corps, elle ne doit avoir qu'une paire d'éperons et qui doivent être ceux de Votre Majesté; contre lesquels ils ne se rebelleront jamais mais obéiront toujours et les prendront pour une Aide, plutôt que pour un châtiment. Ils se rebelleront contre les éperons de ses sujets, et combien qu'ils les montent sans éperons, comme des poulains, néanmoins ils les jetteront par terre, et peut-être leur feront prendre quelque tour de rosse, en sorte que Votre Majesté pourrait être en danger à la prochaine fois qu'Elle monterait dessus. Mais Votre Majesté est un excellent homme de cheval, comme je désirerais qu'Elle fût, et je m'assure qu'Elle est telle" (42).

"Avoir au dessous de soi" est un sens du verbe dominer. Voir de dessus, voir d'en haut est la première attitude pour mettre en plan le champ de bataille où vont s'affronter les exécutants. Dominer nécessite une vision cavalière. Pour voir de haut, cela nécessite de se dresser: se mettre droit.

La théorie au XVIIIe siècle se consacrera à expliciter l'acte de mettre droit le cheval et de le dresser. C'est seulement à ce moment que l'équitation deviendra une doctrine complète et systématique.

Après l'assassinat de Concini le 24 avril 1617, Héroard prend note de toutes les réunions ministérielles qui sont alors quotidiennes et auxquelles le roi assiste. Héroard note que Pontchartrain (1569-1621) secrètaire d'Etat a été témoin oculaire de l'évolution du comportement de Louis XIII, il s'émerveille: "Voilà le roi qui tient en ses mains les rênes de son Etat".(43)

 

 

 

(1) CARRE (H.), Sully, Paris, Payot, 1932 (rééd. 1980), p. 86.

(2) FOUQUET de BEAUREPERE (Samuel), Le modèle de Cavalier françois, Paris, 1665, p. 109 à 112.

(3) PELLIER (J.T.), Le langage équestre, Paris, (1889), p. 75.

(4) DUBY (G.), Le temps des cathédrales, Paris, Gallimard, 1976, p. 245.

(5) GRISON (F.), L'escurie, Paris, 1559, p. 14.

(6) MENESTRIER (Claude François), Traité des Tournois, Joutes, Carrousels et autres Spectacles publics, Lyon, 1669, p. 168.

(7) PAVOLEDO (E.), dans Le lieu théâtral de la Renaissance, Royaumont, éd. CNRS, mars 1963-64, pp. 95 à 106.

(8) Brêve formule en prose ou en vers comportant une allusion transparente.

(9) Carrousel : du latin carrus salis : le char du soleil.

(10) MENESTRIER (C.F.), op. cit., p. 180.

(11) J'utilise ici la très bonne étude non publiée de B. HUFSCHMITT, faite en 1978-79, sur l'école d'équitation de Besançon. Il rassemble le puzzle des manuscrits concernant cette académie contenus aux Archives départementales, de la ville de Besançon.

(12) GRISON (F.), op. cit., p. 13.

(13) GRISON cité par LANCOSME-BREVES, Guide de l'ami du cheval, Paris, 1857, tome II, p. 397.

(14) GRISON (F.), op. cit., p. 13.

(15) GRISON, cité par PICARD (L.A.), Origines de l'Ecole de Cavalerie et de ses traditions équestres, Saumur, 1890, p. 108.

(16) et (16bis) LA BROUE (Salomon), Le cavalier françois, Paris, 1602, Livre I, p. 3.

(17) CHEVALLIER (P.), Louis XIII, Paris, Fayard, 1979, p. 93.

(18) HEROARD, cité par TERREBASSE (Humbert de), A de Pluvinel, Lyon, 1911, pp. 32-33.

(19) Le Pourtrait du Roy, envoyé par le sieur de Bellemare au sieur de Mirancourt, cité par TERREBASSE (H. de), op. cit., Paris, 1618, p. 36.

(19 bis) GERHARDT (G.A.), Equitation militaire, Paris, 1862, p. 29.

(20) PLUVINEL (A. de), L'Instruction au Roy en l'Exercice de monter à Cheval, Amsterdam, J. SCHIPPER, rééd. 1666, pp. 33, 34.

(21) Définitions du Petit Larousse :

  • gourmander : réprimander sévérement
  • embouchure : partie du mors qui entre dans la bouche du cheval.

(22) SALOMON DE LA BROUE, cité dans LANCOSMES-BREVES, Guide de l'ami du cheval, Paris, 1856, T .2., p. 595.

(23) PICARD (L.A.), op. cit., p. 92.

(24) C'est le nom de ces pendentifs.

(25) LANCOSMES-DREVES, De l'Equitation et des Haras, Paris, 1843, p. 153.

(26) BODIN (J.), La République, cité par MESNARD (P.), L'essor de la philosophie politique au XVIe siècle, Paris, Vrin, rééd. 1977, pp. 510, 511.

(27) MENOU DE CHARNIZAY (René), La pratique du cavalier, Paris, 1614, préface (MENOU DE CHARNIZAY, ami de PLUVINEL, fut membre du conseil privé et du Conseil d'Etat sous Louis XIII) .

(28) PLUVINEL (A. de), L'instruction du Roy en l'Exercice de monter à Cheval, Paris, 1625. Nous emprunterons nos citations à ce texte ou au Manège Royal.

(29) PLUVINEL (A. de), Le Manège Royal, Paris, 1623, p. 11.

(30) PLUVINEL (A. de), L'Instruction du Roy, op. cit., p. 4.

(31) Idem, p. 3.

(32) Idem, pp. 1, 2, 3.

(33) Idem.

(34) PLUVINEL (A. de), Le Manège Royal, p. 36.

(35) PLUVINEL (A. de), Instruction au Roy, p. 134.

(36) Idem, p. 10.

(37) Idem, p. 17.

(38) MENOU DE CHARNIZAY (René), op. cit. Préface.

(39) Idem, p. 17.

(40) Idem, préface.

(41) NEWCASTLE (Guillaume CAVENDISH, duc de), La méthode nouvelle et Invention extraordinaire de dresser les chevaux, Anvers, 1657, épistre à Charles II.

(42) NEWCASTLE , op. cit., épistre au roi.

(43) CHEVALLIER (P.), op. cit., pp. 180, 182.